« Que ceux qui verront cet écrit dans les âges à venir en fassent le récit. » La phrase est gravée sur une tuile ronde de couverture, sortie d’un château de la province d’Echizen, au bord de la mer du Japon, et le texte continue sur quelques lignes. Le vingt-quatrième jour du cinquième mois, une ligue s’est soulevée ; aussitôt, le seigneur Maeda Matazaemon-no-jō en a fait prendre vivants un millier d’hommes, que l’on a châtiés par la crucifixion, jetés dans des chaudrons ou rôtis au feu, et l’auteur dit l’avoir consigné d’un trait de pinceau. Matazaemon est le nom d’usage de Maeda Toshiie, alors l’un des officiers qu’Oda Nobunaga avait installés autour de Fuchū, le chef-lieu de la province. L’inscription ne porte pas d’année.
Une tuile sans millésime
En 1932, des ouvriers qui prélèvent de la terre pour aménager un terrain d’usine éventrent la tour nord-ouest du château de Komaru, à Gobuichi, dans l’actuelle ville d’Echizen. Parmi les fragments de tuiles sortent deux fragments gravés, celle qu’on vient de lire et une seconde qui porte le mot ninpu, « manœuvres », suivi de deux noms, Ikegami et Hirose. Le château avait été bâti par Sassa Narimasa, qui gouvernait la région de Fuchū depuis la conquête de 1575 avec Maeda Toshiie et Fuwa Mitsuharu, tous trois chargés de surveiller Shibata Katsuie, à qui Nobunaga avait confié la province. La tuile appartient à l’association de sauvegarde des sites d’Ajimano, et on peut la voir au Manyōkan, tout près des vestiges.
Son authenticité a été contestée. En 1976, Komai Kōnosuke l’a tenue pour un faux dans la revue Rekishi dokuhon, et Sugiura Shigeru lui a répondu en 1978 dans le Gekkan kōkogaku jānaru. Les circonstances de la découverte, dans les déblais d’une tour démolie, rendent une fabrication tardive peu vraisemblable, et c’est l’avis de Koizumi Yoshihiro en 1995.
La date pose un problème plus sérieux. En 1968, Inoue Toshio a placé l’insurrection en 1576, sans dire pourquoi, et la notice « Azuchi-Momoyama » de l’ancienne édition du Sekai daihyakka jiten parle encore des crucifixions et des chaudrons infligés par Maeda Toshiie aux fidèles d’Echizen cette année-là. Koizumi propose 1580. Au troisième mois intercalaire de cette année, Kennyo, chef du Honganji d’Ishiyama, conclut la paix avec Nobunaga, et il quitte sa forteresse d’Ōsaka le neuvième jour du quatrième mois ; son fils Kyōnyo refuse de le suivre, et ses appels à poursuivre la lutte parviennent aux fidèles d’Echizen entre le vingt-quatrième jour du troisième mois intercalaire et le deuxième jour du septième mois. Le douzième jour du cinquième mois, Shibata Katsusada, un vassal de Shibata Katsuie, enjoint au temple Shōmyō-ji d’Oritate de lui signaler toute agitation des ligues dans son voisinage. Si Koizumi a raison, le millier de captifs appartient aux derniers mois de la guerre contre le Honganji, après la paix signée avec son chef.
On a voulu lire dans l’inscription la plainte d’un tuilier gagné aux ligues, qui aurait confié sa colère à la terre cuite. Koizumi juge cette lecture intenable, parce que le texte s’étale sur la face visible de la tuile et qu’il aurait fallu que le maître d’œuvre ne le remarque pas ; il y voit plutôt le chant de victoire des hommes de Maeda. Les deux camps butent sur le même silence, puisqu’on ignore qui a tracé ces lignes et pour quel lecteur.
Les ikki, ligues scellées par un serment, ont pris au Japon des formes multiples depuis l’époque médiévale, et Katsumata Shizuo leur a consacré en 1982 un livre que Pierre-François Souyri a traduit en 2011 sous le titre Ikki. Coalitions, ligues et révoltes dans le Japon d’autrefois. Les plus redoutables pour Nobunaga réunissaient les fidèles de l’école bouddhique Jōdo shinshū, dite Ikkō, autour du Honganji. Pour les historiens japonais, ces décennies font passer l’archipel de la fin du Sengoku, les « provinces en guerre », à l’âge qu’on nomme Azuchi-Momoyama d’après les châteaux de Nobunaga et de Toyotomi Hideyoshi, et Souyri a bâti sa Nouvelle histoire du Japon, rééditée en 2023, sur le refus d’y plaquer Antiquité, Moyen Âge et époque moderne ; une encyclopédie de l’époque moderne, entre la fin du XVᵉ siècle et la Révolution, ne les accueille que par convention. Les dates suivent ici le calendrier luni-solaire japonais, par ère, mois et jour, avec l’année occidentale correspondante.
Hiei-zan, douzième jour du neuvième mois
Le douzième jour du neuvième mois de la deuxième année Genki, en 1571, les troupes de Nobunaga attaquent le mont Hiei, qui domine Kyoto au nord-est et porte l’Enryaku-ji, le grand monastère de l’école Tendai. Le conflit venait de loin. Nobunaga s’était approprié des domaines du monastère et n’avait pas tenu compte d’un ordre impérial de les rendre ; en 1570, les moines avaient accueilli sur la montagne les armées d’Azai Nagamasa et d’Asakura Yoshikage, et cette campagne des bords du lac avait coûté la vie à Nobuharu, l’un des frères de Nobunaga.
Ōta Gyūichi, ancien vassal devenu son chroniqueur, décrit dans le Shinchō kōki les bâtiments livrés aux flammes, du pavillon central aux sanctuaires de Hie, et les têtes tranchées sans distinction de moines, de laïcs, d’hommes ou de femmes. À Kyoto, le noble de cour Yamashina Tokitsugu note le même jour dans son journal qu’on a mis le feu aux sanctuaires de Hie et aux deux secteurs du sommet, Tōtō et Saitō, et qu’on a passé au sabre trois à quatre mille personnes, religieux et laïcs, hommes et femmes. Ce journal est conservé de sa main, en trente-cinq volumes, à l’Institut d’historiographie de l’université de Tokyo, et son classement comme bien culturel important a été proposé en 2022. Tokitsugu ne devait rien aux Oda.
Le sol raconte autre chose, ou du moins pas tout à fait la même chose. En 1981, l’archéologue Kaneyasu Yasuaki, qui avait participé aux fouilles des trois secteurs du sommet, Tōtō, Saitō et Yokawa, publie dans le premier volume des Shiga kōkogaku ronsō un réexamen de l’incendie. Deux édifices seulement, le Konponchūdō, pavillon central du monastère, et le Daikōdō, la grande salle de prédication, portent des traces de feu qu’on puisse attribuer avec certitude à 1571 ; la plupart des couches brûlées relevées ailleurs appartiennent à des bâtiments abandonnés avant l’attaque. Un témoin l’avait remarqué sur le moment. Le moine Eishun, du Tamon-in de Nara, monté sur le Hiei en 1570, écrivait dans son journal que salles et cellules tombaient en ruine et que beaucoup de moines s’étaient installés au pied de la montagne, à Sakamoto. On a donc cherché la tuerie en contrebas. En 1989 et 1990, des sondages dans les anciennes résidences monastiques de Sakamoto n’ont révélé, dans l’enceinte de l’Enmei-in, aucune trace d’incendie de cette époque, et Taniguchi Katsuhiro a placé en 2006 le gros du massacre autour du Hachiōji-yama, la montagne sacrée qui domine les sanctuaires de Hie, ce qui laisse de l’incendie de toute une montagne, tel que le racontaient les manuels, deux toitures et un monastère qui se vidait déjà de ses moines.
Le massacre résiste mieux. Deux témoins, dont l’un n’avait aucun intérêt à grossir l’exploit, parlent de milliers de morts, et les fouilles n’ont porté que sur des parcelles d’un massif immense. Le deuxième jour du même mois, Akechi Mitsuhide écrivait à Wada Hidezumi, un seigneur local de la rive ouest du lac Biwa, qu’on passerait le village d’Ōgi par le nadegiri, le « sabre qui balaie », autrement dit sans épargner personne.
La tuerie était prévue dix jours à l’avance.
Suzanne Gay, dans un compte rendu de 2001, estimait qu’aucun dirigeant avant Nobunaga n’aurait même pu concevoir de frapper ainsi l’un des piliers de l’ordre médiéval ; le shogun Ashikaga Yoshinori avait pourtant envoyé ses troupes contre le Hiei et l’avait fait incendier environ un siècle plus tôt. Le nombre des morts de 1571 restera probablement inconnu, parce que les deux chiffres disponibles viennent d’un chroniqueur qui écrivait des décennies après les faits et d’un diariste dont on ignore les informateurs.
« Couper la racine »
Le meilleur témoin de la violence de Nobunaga est Nobunaga lui-même. Le Eisei bunko de Tokyo, la fondation qui garde les collections de la famille Hosokawa, conserve soixante lettres envoyées par lui ou en son nom, la plupart à Hosokawa Fujitaka ; cinquante-neuf sont classées biens culturels importants, la soixantième a été retrouvée dans les réserves en 2022, et l’ensemble est déposé à la bibliothèque de l’université de Kumamoto. On connaît en tout 1 122 documents émis par Nobunaga, dont une douzaine à peine de sa main. Les autres sont l’œuvre de secrétaires, et c’est le sceau qui les authentifie, celui qui porte la devise tenka fubu dont l’article consacré au Sengoku discute le sens.
Le cinquième jour du huitième mois de 1574, une lettre au sceau vermillon ordonne à Fujitaka et à Akechi Mitsuhide le nekiri des ligues Ikkō. Le dix-septième jour, une lettre au sceau noir refuse toute négociation de reddition avec les ligues de Nagashima, retranchées dans le delta du Kiso. Le vingtième jour du cinquième mois de 1575, à la veille de Nagashino, Nobunaga écrit que le nekiri des Takeda est « sous ses yeux ». Le vingt-neuvième jour du huitième mois de la même année, en pleine campagne d’Echizen, une lettre à Takigawa Kazumasu, calligraphiée par le secrétaire Kusunoki Chōan, prescrit l’anéantissement des ligues, et le musée suppose qu’elle a circulé d’un commandant à l’autre. On traduit volontiers nekiri par « extermination ». Le mot à mot, « couper la racine », a notre préférence, parce qu’il garde l’image agricole que les secrétaires avaient sous le pinceau et qu’il dit la méthode, arracher une communauté avec sa descendance, mieux qu’un terme de droit pénal forgé au XXᵉ siècle.
À Nagashima, les chiffres viennent de notices qui ne parlent pas d’une seule voix. Shingyō Norikazu, dans le Sekai daihyakka jiten de l’éditeur Heibonsha, écrit qu’à partir du sixième mois de 1574 quatre-vingt mille hommes attaquent par terre et par eau, et qu’à la fin du neuvième mois environ vingt mille personnes sont massacrées. L’édition antérieure du même dictionnaire détaille la fin du siège, la plupart des fidèles morts de faim, les survivants abattus à l’arquebuse alors qu’ils quittaient la place en bateau après la reddition, vingt mille hommes et femmes enfermés derrière des palissades et brûlés. Mito Hideo, dans la Nipponica, assortit le même chiffre d’un « dit-on ». Le nombre provient vraisemblablement de la chronique d’Ōta Gyūichi, et aucune des notices consultées ne le recoupe par une source indépendante. Nobunaga avait un compte personnel à régler avec ces ligues, qui avaient poussé au suicide son frère Nobuoki dans le château d’Ogie, en 1570.
Les mêmes cartons contiennent d’autres choses. Le douzième jour du premier mois de 1579, Nobunaga fait porter aux Hosokawa, père et fils, retenus loin de chez eux par un tour de garde, une part de baleine.
Jeroen Lamers, qui a publié en 2000 une biographie intitulée Japonius Tyrannus, tient les jésuites pour les premiers responsables de l’étiquette de tyran et conclut que les adjectifs justes sont « pragmatique et impitoyable », de préférence à « insensible et brutal ». Suzanne Gay lui a objecté qu’il reste assez de massacres pour que l’étiquette tienne, tout en rappelant que la brutalité était répandue au XVIᵉ siècle, au Japon comme ailleurs. Les lettres du Eisei bunko règlent un point du débat, et un seul. L’ordre de tuer en masse s’y lit en japonais, sous le sceau du daimyō, dans la correspondance courante d’une chancellerie, sans qu’aucun missionnaire y ait mis la main.
Qui a signé « roi démon » ?
Le surnom vient d’une lettre de missionnaire. Le 20 avril 1573, de Miyako, nom que les jésuites donnaient à Kyoto, Luís Fróis raconte qu’avant d’envahir les provinces de Tōtōmi et de Mikawa, Takeda Shingen avait écrit à Nobunaga en signant « Tendai no zasu shamon Shingen », Shingen, moine et chef de l’école Tendai, un titre qu’il n’a jamais porté, et que Nobunaga lui avait répondu en signant « Doiroku tenno mauo Nobunaga », Nobunaga, roi démon du sixième ciel, le tentateur qui, dans les textes bouddhiques, cherche à empêcher l’Éveil. Aucune des deux lettres n’a été retrouvée, comme le rappelle Watanabe Daimon. Une autre lettre, elle, existe. Le onzième jour du premier mois de la même année, Shingen écrit à Ueno Hidemasa, un proche du shogun Ashikaga Yoshiaki, que Nobunaga, l’incendiaire du Hiei, est une métamorphose du démon céleste ; la lettre n’est connue que par une copie, dans les archives du Rishō-in, au Daigo-ji. Le démon a donc d’abord été une accusation lancée par l’ennemi, et la signature que rapporte Fróis, si elle a existé, une repartie. Lamers récuse d’ailleurs l’idée, prêtée elle aussi par Fróis à Nobunaga, d’un homme qui aurait voulu se faire adorer comme un dieu.
Le premier jour de l’an 1574, à Gifu, une fois partis les seigneurs venus présenter leurs vœux, Nobunaga reste avec sa garde rapprochée et fait servir, selon le Shinchō kōki, un mets dont personne n’avait jamais entendu parler. Ce sont les têtes d’Asakura Yoshikage, d’Azai Hisamasa et de son fils Nagamasa, beau-frère de Nobunaga, tués l’année précédente, traitées en hakudami, laquées puis rehaussées d’or, et posées sur des plateaux. On chante, on se divertit, et le maître est d’excellente humeur. La coupe à saké taillée dans un crâne, que répètent romans et séries, n’est pas dans cette chronique ; on en trouve l’ébauche dans l’Azai sandaiki, une chronique plus tardive de la maison Azai. Fróis, en 1569, avait d’ailleurs noté que Nobunaga ne buvait pas d’alcool.
La formule la plus citée n’a aucune source du XVIᵉ siècle. Le plus ancien texte connu où Nobunaga veut qu’on tue le coucou qui ne chante pas est le Mimibukuro, recueil de notes que Negishi Yasumori, haut fonctionnaire du shogunat, tient pendant une trentaine d’années à partir de l’ère Tenmei (1781-1789). Negishi y réunit Nobunaga, Hideyoshi, Tokugawa Ieyasu et le maître de poésie enchaînée Satomura Jōha, chacun avec son vers, et prévient qu’il ignore s’il s’agit d’une vieille histoire ou d’une invention. Entre 1821 et 1841, le seigneur de Hirado Matsura Seizan reprend les trois vers dans son Kasshi yawa en les donnant pour des attributions fictives qui rendent pourtant bien le caractère de chacun, et il en ajoute deux autres sans nom d’auteur, par prudence. Les deux recueils appellent Ieyasu, le patient du trio, « Shinkun » ou « Daigongen-sama », titres de vénération de la dynastie qu’il avait fondée.
Rokujō-gawara
Araki Murashige, à qui Nobunaga avait confié la province de Settsu, se révolte au dixième mois de 1578 et s’enferme dans son château d’Arioka, aujourd’hui à Itami. Après une dizaine de mois de siège, il quitte la place au neuvième mois de 1579 pour gagner Amagasaki, où se trouve son fils aîné. Arioka tombe au onzième mois. Les assiégeants proposent d’épargner les épouses et les enfants contre la remise des châteaux d’Amagasaki et de Hanakuma, et Murashige refuse. Selon le Shinchō kōki, le treizième jour du douzième mois, plus de cinq cents femmes et enfants de ses vassaux sont mis à mort à Amagasaki ; le seizième, trente-six membres de sa famille, parmi lesquels son épouse Dashi, sont exécutés à Kyoto, à Rokujō-gawara, sur le lit de la rivière Kamo. Ōta Gyūichi décrit une Dashi digne jusqu’au bout et des servantes qui pleurent sans retenue, et il juge la scène pitoyable. Un autre témoin, dont le mémorial est connu sous le titre de Tachiiri Sakyō-no-suke nyūdō Ryūsa ki, écrit que jamais, depuis le temps du Bouddha, on n’avait vu châtiment aussi terrifiant.
La chronique a aussi fixé l’image du coupable. Ōta écrit que Murashige s’est glissé hors d’Itami avec cinq ou six hommes, et la postérité en a fait un lâche qui abandonnait sa famille. Amano Tadayuki a mis en doute cette lecture en 2014, en s’appuyant sur une lettre adressée à Nomi Munekatsu, un chef de la flotte des Mōri, qui laisse voir un repli calculé vers Amagasaki, d’où Murashige comptait poursuivre la guerre. Le récit du vainqueur faisait de la mort des otages la faute de celui qui était parti.
On objectera que l’époque était cruelle partout, et Gay le rappelle. Dans les mêmes années, des villages achetaient aux armées leur protection et des captifs se vendaient après la prise des châteaux, comme le montre l’article consacré au Sengoku. La phrase du mémorial de Tachiiri montre pourtant qu’au moins un contemporain a vu dans le supplice de 1579 quelque chose que personne n’avait jamais vu.
Le même seizième jour du douzième mois, la chancellerie de Nobunaga scelle de vermillon une lettre à Hosokawa Fujitaka qui arrête la conduite des opérations militaires à venir, une pièce de service parmi d’autres, que les héritiers de Fujitaka ont conservée pendant plus de quatre siècles et que le recueil publié en 2024 par le Eisei bunko et l’université de Kumamoto range sous le numéro 38.
Pour aller plus loin
L’article consacré au Sengoku traite de Nagashino, des trois mille arquebuses et du sens de tenka fubu, que ce dossier laisse de côté. La guerre du Honganji d’Ishiyama, de 1570 à 1580, et la mission jésuite de Kyoto, d’où Luís Fróis écrivait ses lettres, prolongent les deux fils de cette enquête.
Au XVIᵉ siècle, le Japon est divisé entre des seigneurs de guerre, les daimyō. L’un d’eux, Oda Nobunaga, né en 1534, entre à Kyoto en 1568 et soumet une grande partie du centre du pays avant de mourir en 1582. On le présente souvent comme un chef d’une cruauté hors du commun. Les documents de son époque confirment une partie de cette réputation. D’autres histoires ont été ajoutées bien plus tard.
Une tuile qui s’adresse aux lecteurs futurs
En 1932, des ouvriers démolissent une tour du château de Komaru, dans la province d’Echizen, au bord de la mer du Japon. Ils trouvent une tuile sur laquelle quelqu’un a gravé un message. Il demande à ceux qui le liront plus tard de raconter ce qui s’est passé.
Le texte dit qu’une ligue s’est révoltée et qu’un officier de Nobunaga, Maeda Toshiie, a fait prendre environ mille personnes. Elles ont été crucifiées, jetées dans des chaudrons ou rôties au feu. La tuile ne donne pas l’année. Certains historiens pensent à 1576, d’autres à 1580. On ignore aussi qui l’a gravée, un artisan en colère ou un soldat fier de la victoire.
Une ligue, ou ikki, est un groupe de personnes unies par un serment. Les plus puissantes, face à Nobunaga, rassemblaient des fidèles bouddhistes autour d’un grand temple-forteresse, le Honganji.
Le mont Hiei a-t-il entièrement brûlé ?
En 1571, Nobunaga attaque le mont Hiei, près de Kyoto, où se trouve un très grand monastère bouddhiste. Les moines avaient accueilli ses ennemis sur la montagne. Un noble de Kyoto écrit dans son journal que trois à quatre mille personnes ont été tuées.
Les archéologues ont fouillé la montagne. Ils n’ont trouvé de traces sûres d’incendie que sur deux bâtiments. Beaucoup d’autres étaient déjà abandonnés, et un moine venu l’année précédente avait vu des salles en ruine. L’incendie de toute la montagne est donc exagéré. Le massacre, lui, reste probable. Deux témoins parlent de milliers de morts, et un général de Nobunaga avait prévu de tuer tous les habitants d’un village voisin. Personne ne connaît le nombre exact des victimes.
Les lettres de Nobunaga
Le meilleur témoin de cette violence est Nobunaga lui-même. Une fondation de Tokyo conserve soixante de ses lettres. Certaines emploient le mot nekiri contre ses ennemis, un mot qui veut dire « couper la racine », c’est-à-dire faire disparaître un groupe entier avec ses descendants. Une lettre de 1575 ordonne d’anéantir les ligues d’Echizen.
En 1574, à Nagashima, Nobunaga assiège une autre ligue. Selon les encyclopédies japonaises, environ vingt mille personnes sont tuées, beaucoup enfermées derrière des palissades et brûlées. Ce chiffre n’a pas été vérifié par une autre source.
Dans les mêmes archives, une lettre de 1579 montre un geste plus aimable. Nobunaga y fait envoyer un morceau de baleine à deux de ses officiers.
Le roi démon, les crânes et le coucou
Plusieurs histoires célèbres sont moins sûres. On dit que Nobunaga se faisait appeler « roi démon ». Cela vient d’une lettre écrite en 1573 par un missionnaire portugais, qui raconte une signature que personne n’a retrouvée. Une lettre de son ennemi Takeda Shingen traite au contraire Nobunaga de démon. Le surnom a donc d’abord été une insulte.
En 1574, lors d’un banquet, Nobunaga fait présenter les têtes de trois ennemis, couvertes de laque et d’or. L’histoire selon laquelle il aurait bu dans un crâne n’apparaît que dans un texte plus tardif.
On lui prête aussi une phrase célèbre, selon laquelle il faudrait tuer le coucou qui ne chante pas. Elle n’apparaît qu’à partir de la fin du XVIIIᵉ siècle, dans un recueil dont l’auteur avoue lui-même ne pas savoir si l’histoire est vraie.
Une famille exécutée à Kyoto
En 1578, un général de Nobunaga, Araki Murashige, se révolte. Après un long siège, il quitte son château. Les assiégeants proposent d’épargner les femmes et les enfants s’il rend ses autres châteaux. Il refuse. En 1579, plus de cinq cents femmes et enfants de ses vassaux sont tués, puis trente-six membres de sa famille sont exécutés à Kyoto. Un témoin de l’époque écrit qu’on n’avait jamais vu un châtiment aussi terrible.
Les historiens discutent encore du mot « tyran ». Pour certains, Nobunaga était surtout un chef pratique et sans pitié. Pour d’autres, ses massacres justifient ce mot. Ses propres lettres montrent en tout cas que les ordres de tuer venaient bien de lui.
La date de la tuile, les fouilles du mont Hiei et l’origine des légendes sont développées dans l’article classique.
Sources de cet article
Chaque article est contre-vérifié avant publication : documents cités dans le texte, travaux de référence et pages institutionnelles consultées en ligne.
Sources primaires
- Tuile ronde gravée (moji-gawara) du château de Komaru, texte commençant par « 此書物、後世ニ御らんしられ、御物かたり可有候 », soulèvement d’une ligue le vingt-quatrième jour du cinquième mois, environ mille captifs pris par Maeda Toshiie, supplices de la crucifixion, du chaudron et du feu, sans indication d’année, trouvée en 1932 lors de la destruction de la tour nord-ouest (inui-yagura) du site, Gobuichi-chō, ville d’Echizen propriété de l’association Takefu-shi Ajimano shiseki hozonkai ; exposée au Manyōkan voisin ; dimensions et numéro d’inventaire non relevés
- Seconde tuile gravée du château de Komaru, mention « ninpu » et noms Ikegami et Hirose, même découverte de 1932 Takefu-shi Ajimano shiseki hozonkai, d’après Koizumi Yoshihiro (1995), note 1
- Ōta Gyūichi, Shinchō kōki, entrées du douzième jour du neuvième mois de Genki 2 (1571, attaque du Hiei), du premier jour du premier mois de Tenshō 2 (1574, têtes laquées d’or servies au banquet de Gifu), et des treizième et seizième jours du douzième mois de Tenshō 7 (1579, exécutions des familles d’Araki Murashige), ainsi que le passage sur la sortie d’Itami « avec cinq ou six hommes » édition non consultée ; passages cités d’après Yasuda Kiyoto (2020), Dyson Naoko (2020), Suehara Miyu (2026), Hamada Kōichirō (2026) et Hiruma Takashi (juin 2026)
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Sources primaires (suite)
- Yamashina Tokitsugu, Tokitsugu kyōki, journal autographe en 35 volumes couvrant 1527-1576, entrée du douzième jour du neuvième mois de Genki 2 (1571) : incendie des sanctuaires de Hie et des secteurs de Tōtō et de Saitō, trois à quatre mille tués Institut d’historiographie (Shiryō hensanjo), université de Tokyo ; classement comme bien culturel important proposé le 18 novembre 2022 ; entrée citée d’après Yasuda Kiyoto (2020)
- Eishun, Tamon’in nikki, notes sur l’état du mont Hiei lors de sa visite de Genki 1 (1570) édition non consultée, cité d’après Yasuda Kiyoto (2020)
- Akechi Mitsuhide, lettre à Wada Hidezumi, deuxième jour du neuvième mois de Genki 2 (1571), annonçant le nadegiri du village d’Ōgi fonds et édition non relevés, cité d’après Yasuda Kiyoto (2020)
- Oda Nobunaga, lettre au sceau vermillon (shuinjō) à Hosokawa Fujitaka et Akechi Mitsuhide, cinquième jour du huitième mois de Tenshō 2 (1574), ordre de nekiri des ligues Ikkō Eisei bunko, Tokyo, dépôt à la bibliothèque de l’université de Kumamoto ; bien culturel important ; n° 13 du recueil Oda Nobunaga monjo no sekai (2024)
- Oda Nobunaga, lettre au sceau noir (kokuinjō), dix-septième jour du huitième mois de Tenshō 2 (1574), refus de négocier la reddition des ligues de Nagashima Eisei bunko ; bien culturel important ; n° 14 du recueil de 2024
- Oda Nobunaga, lettre au sceau noir à Hosokawa Fujitaka, vingtième jour du cinquième mois de Tenshō 3 (1575), « nekiri ganzen », de la main du secrétaire Takei Sekian Eisei bunko ; bien culturel important ; n° 24 du recueil de 2024
- Oda Nobunaga, lettre au sceau noir à Takigawa Kazumasu (« Takigawa Sakon dono »), vingt-neuvième jour du huitième mois de Tenshō 3 (1575), ordre d’anéantissement des ligues pendant la campagne d’Echizen, de la main du secrétaire Kusunoki Chōan Eisei bunko ; bien culturel important ; n° 18 du recueil de 2024
- Oda Nobunaga, lettre au sceau noir aux Hosokawa, douzième jour du premier mois de Tenshō 7 (1579), envoi d’une part de baleine pendant leur tour de garde Eisei bunko ; n° 34 du recueil de 2024
- Oda Nobunaga, lettre au sceau vermillon à Hosokawa Fujitaka, seizième jour du douzième mois de Tenshō 7 (1579), dispositions militaires arrêtées le jour de l’exécution de la famille d’Araki Murashige Eisei bunko ; n° 38 du recueil de 2024
- Takeda Shingen, lettre à Ueno Hidemasa, onzième jour du premier mois de Genki 4 (1573), Nobunaga présenté comme une métamorphose du démon céleste Daigo-ji Rishō-in monjo, copie seule conservée ; cité d’après Watanabe Daimon
- Luís Fróis, lettre écrite de Miyako le 20 avril 1573, signatures « Tendai no zasu shamon Shingen » et « Doiroku tenno mauo Nobunaga » trad. japonaise Murakami Naojirō, notes Watanabe Yosuke, Yasokaishi Nihon tsūshin, vol. 1, Tokyo, Yūshōdō shoten, 1966, coll. Ikoku sōsho 1 (réimpression de l’édition de 1927-1931) ; destinataire et page
- Luís Fróis, lettre du premier jour du sixième mois d’Eiroku 12 (1569), portrait de Nobunaga, mention qu’il ne boit pas de « vinho » cité d’après la traduction japonaise reproduite par Dyson Naoko (2020), qui renvoie à Takagi Hiroshi (éd.), Senkyōshi ga mita Nobunaga no Sengoku, Nagoya, Fūbaisha, 2011
- Azai sandaiki, chronique de la maison Azai, passage lisible comme un usage des crânes en coupe édition non consultée, cité d’après Dyson Naoko (2020)
- Negishi Yasumori, Mimibukuro, notes rédigées sur une trentaine d’années à partir de l’ère Tenmei (1781-1789), entrée « Renga sono kokoro shizen ni arawaruru koto », vers attribués à Nobunaga, Hideyoshi, Ieyasu et Satomura Jōha édition non consultée, cité d’après Ichijōdani Kaori (2021)
- Matsura Seizan, Kasshi yawa, rédigé de 1821 à 1841, passage sur les trois vers du coucou présentés comme des attributions fictives, suivis de deux vers anonymes édition et volume non consultés, cité d’après Ichijōdani Kaori (2021)
- Tachiiri Sakyō-no-suke nyūdō Ryūsa ki, jugement sur l’exécution de la famille d’Araki Murashige comme supplice sans précédent « depuis le temps du Bouddha » édition non consultée, cité d’après Suehara Miyu (2026)
- Kyōnyo, appels aux fidèles d’Echizen pour la poursuite de la guerre, du vingt-quatrième jour du troisième mois intercalaire au deuxième jour du septième mois de Tenshō 8 (1580) Fukui kenshi, shiryō-hen, cités d’après Koizumi Yoshihiro (1995)
- Shibata Katsusada, lettre au temple Shōmyō-ji d’Oritate, douzième jour du cinquième mois de Tenshō 8 (1580) Shōmyō-ji monjo, Fukui kenshi, shiryō-hen 7, cité d’après Koizumi Yoshihiro (1995)
- Lettre adressée à Nomi Munekatsu sur le repli d’Araki Murashige vers Amagasaki Shin Kumamoto shishi, shiryō-hen 2, Kumamoto, 1993, citée d’après Hiruma Takashi (juin 2026), qui résume Amano Tadayuki (2014)
Bibliographie
- Koizumi Yoshihiro, « Moji-gawara to Ishiyama kassen » (La tuile gravée et la guerre d’Ishiyama), Jakuetsu kyōdo kenkyū 40-2 (231), 25 mars 1995, p. 21-24 Fukui-ken kyōdoshi kondankai
- Inoue Toshio, Ikkō ikki no kenkyū, Tokyo, 1968, chap. 7, section 4 Yoshikawa kōbunkan ; position rapportée d’après Koizumi Yoshihiro (1995)
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