Trente zhang de large, quinze de profondeur. C’est la mesure que l’empereur Jiajing donne, en 1557, de la salle du trône qui vient de brûler pour la deuxième fois et qu’il faut rebâtir. Environ 95 mètres sur 47. La salle qui occupe aujourd’hui la même terrasse, au centre de la Cité interdite, mesure 60,08 mètres sur 33,33. Entre les deux chiffres il y a quatre incendies, deux dynasties, une forêt épuisée et un désaccord d’historiens toujours ouvert.
Quatre mois de gloire, puis deux siècles et demi de chantiers
Le chantier de Pékin s’ouvre en 1406 et s’achève en 1420. Ces dates tombent dans ce que l’histoire européenne appelle l’époque moderne, entre la fin du XVᵉ siècle et la Révolution, mais le découpage n’a pas cours ici : on compte en dynasties, Ming de 1368 à 1644, Qing de 1644 à 1912, et en années de règne. La salle principale s’appelle alors salle du Respect du Ciel et reprend le nom de son modèle de Nankin. Elle est large de neuf travées et profonde de cinq, quand la tradition en voulait onze.
L’incendie de 1421 emporte les trois salles d’un coup. La reconstruction attend 1440, puis se fait en six mois, ce qui s’explique : les annales officielles signalent qu’il restait alors dans les chantiers de Pékin trois cent quatre-vingt mille troncs de nan et de shan achetés sous Yongle. Ensuite, la mécanique se répète. Feu en 1557, relèvement achevé en 1562 avec changement de nom. Feu en 1597, relèvement commencé en 1615 seulement et terminé en 1627, à deux ans de la chute de la dynastie. Séisme et incendie en 1679, reconstruction en 1695.
Le décompte lui-même n’est pas stable. Aurelia Campbell, qui a reconstitué la chaîne à partir des annales, compte quatre reconstructions après l’original ; les travaux chinois sur le règne de Shunzhi en ajoutent une. Quand les troupes de Li Zicheng évacuent Pékin en 1644, une partie du palais brûle, et Bai Wei, du Musée du Palais, note qu’on ne peut évaluer l’ampleur des destructions faute de documentation détaillée. On sait seulement ceci : le premier jour de l’an 1645, la grande salle étant inutilisable, la cour a dressé un dais sur la terrasse pour tenir la cérémonie des vœux.
Le bois qui n’existait plus
Tout tient à une essence. Le nanmu, arbre haut et dense des forêts anciennes du Sud-Ouest, sert aux colonnes et aux grandes poutres des bâtiments impériaux, au point d’être surnommé le bois de l’empereur. Yongle en a fait descendre des centaines de milliers de troncs par le Yangzi puis par le Grand Canal. L’opération épuise les peuplements accessibles depuis les cours d’eau et provoque des révoltes chez les populations sommées de fournir le bois au titre du tribut.
En 1541, l’incendie du temple des Ancêtres impose une campagne de coupe qui rassemble 11 289 troncs. Le bâtiment relevé en 1545 est l’un des deux seuls grands édifices en nanmu des Ming encore debout. Seize ans plus tard, pour la salle du trône, les officiers envoyés au Sud-Ouest ne rapportent que du bois de second choix. La conversation qui suit est consignée dans les annales. L’empereur propose de réduire un peu les dimensions sans toucher aux proportions anciennes ; un conseiller objecte que la difficulté est la terrasse, dont le coût dépasse plusieurs fois celui du bois et de la pierre posés dessus, et qu’un changement de mesure au soubassement en entraînerait cent autres. On garde la terrasse, longue de 108 mètres, et on rétrécit la salle.
Le manque impose aussi une solution technique. Les annales du règne suivant décrivent des colonnes intérieures faites de huit sections rapportées autour d’un cœur unique, et des poutres maîtresses de trois ou quatre. Le procédé porte un nom, baoxiang, la jante enveloppée. En 1686, après l’échec d’une nouvelle mission au Sud-Ouest, Kangxi ordonne d’employer du pin coupé au nord de la Grande Muraille. Les colonnes actuelles mesurent 12,7 mètres pour 1,06 mètre de diamètre, soit les cotes des troncs de nanmu des salles Ming. Aucune n’est un arbre.
Une dalle de deux cent cinquante tonnes sur une route de glace
Derrière la salle de l’Harmonie préservée, au bas de la rampe impériale, une dalle de marbre blanc porte neuf dragons dans les nuages. Elle mesure 16,57 mètres de long, 3,07 de large, 1,70 d’épaisseur. Les tonnages publiés vont de 200 à 250 tonnes, et l’écart n’est pas anodin : dans les années 1760, sur ordre de Qianlong, le décor Ming a été effacé et regravé, ce qui a fait maigrir la pierre. L’étude parue en 2013 retient plus de 300 tonnes pour le bloc tel qu’il a quitté la carrière de Dashiwo, dans le district de Fangshan, à quelque 70 kilomètres au sud-ouest.
Comment déplace-t-on cela ? Jiang Li, Chen Haosheng et Howard Stone, qui ont posé la question en ingénieurs, constatent d’abord qu’aucun document ne raconte le transport de cette dalle. Ils travaillent donc sur un cas voisin, un texte du XVIᵉ siècle décrivant le convoi, en 1557, d’une pierre de 9,6 mètres sur 3,2 et 1,6, environ 123 tonnes, tirée sur 70 kilomètres en 28 jours. On creuse des puits le long de la route, on verse l’eau sur le sol gelé en plein hiver, on hale un traîneau de bois sur la glace. Les véhicules à roues plafonnaient alors autour de 95 tonnes, et une rupture aurait brisé la pierre.
Le calcul donne la raison d’un détail qui semblait folklorique. Sur de la glace sèche, le coefficient de frottement du bois avoisine 0,22, à peine mieux que des rouleaux sur une route de terre huilée, et il aurait fallu près de trois cents hommes. Avec un film d’eau entretenu par arrosage, il tombe entre 0,02 et 0,03, et quarante-six hommes suffisent. Or la pellicule que produit le frottement seul, environ sept centièmes de millimètre, gèlerait avant que le traîneau ait avancé de sa propre longueur. Il fallait la remplacer sans cesse. C’est à cela que servaient les puits.
Trente zhang, et personne pour dire ce que cela faisait
De la salle de 1420, presque rien n’a été décrit avant qu’elle ne brûle. Restent la phrase de Jiajing sur les trente zhang par quinze et l’examen de ce qui subsiste ailleurs. D’où quatre reconstitutions concurrentes, que Campbell recense et discute. Li Xieping prend le chiffre au pied de la lettre, applique le zhang Ming de 3,17 mètres et obtient 95,1 mètres sur 47,44. Lin Zhe, par comparaison avec les descriptions de palais antérieurs, juge cette taille plausible. Guo Qinghua part de la terrasse de marbre, suppose la salle centrée dessus, et propose 83,4 sur 37,5 avec des colonnes de 14,9 mètres. Fu Xinian raisonne sur les proportions et descend à 76,3 sur 33,33.
Campbell écarte les trois premières estimations pour une raison matérielle. Les édifices comparables encore debout tiennent tous dans la même fourchette : la salle sacrificielle du tombeau de Yongle, achevée en 1426, fait 66,90 mètres avec des colonnes de 13 mètres pour 1,17 de diamètre ; la salle principale du temple des Ancêtres, 1545, fait 66,79 mètres ; la salle actuelle, 60,08. Au-delà, les portées s’allongent et les pièces horizontales fléchissent sous la charge du toit. Le nanmu utilisable dépassait rarement 14 mètres de haut et 1,5 mètre de diamètre.
Il faut instruire l’autre camp, parce qu’il a de quoi répondre. La mesure des trente zhang ne vient pas d’un guide de voyage : elle sort de la bouche d’un empereur qui avait le dossier de chantier sous les yeux et qui discutait des proportions à respecter. Les descriptions officielles chinoises grandissent les édifices disparus, mais elles s’appuient aussi sur des registres de travaux. Et la terrasse est mesurable : 108 mètres de large contre 60 pour la salle actuelle, ce qui laisse de chaque côté un vide considérable que le bâtiment de Yongle occupait sans doute mieux. Le litige porte sur le degré d’exagération d’un chiffre, pas sur son existence.
Un texte tranche au moins une question. Pour le chantier de 1695, un certain Jiang Zao rédige des Notes sur la salle de l’Harmonie suprême qui donnent l’entraxe des colonnes, leur hauteur et les bois à employer, en précisant que les cotes proviennent d’un relevé fait en 1667, donc sur la salle de 1627. Zhang Xueqin et Liu Chang ont remarqué que ces cotes tombent sur des fractions absurdes, précises au millimètre et demi, qu’aucun charpentier des Qing n’aurait produites spontanément. Le pied Ming valait 31,7 centimètres, le pied Qing 32,1 : on avait converti des mesures anciennes dans une règle neuve. En mètres, elles donnent 60,01 et 33,24, à sept et neuf centimètres du bâtiment réel.
Le centre a bougé de cent mètres vers l’ouest
L’axe qui traverse le palais du sud au nord fait 960 mètres, de la porte du Midi à la porte de la Prouesse divine. Il organise le décor du pouvoir plus qu’il n’en abrite l’exercice. Shunzhi, entré à Pékin en 1644, tient son avènement à la porte de l’Harmonie suprême et travaille trois ans durant à la salle de la Vaillance martiale, à l’écart. La salle du trône n’est remise en service qu’en 1646, aux cotes des Ming.
Le reste bouge ou change de nature. En 1655, le palais de la Tranquillité terrestre, sur l’axe, est refait sur le modèle d’une résidence de Shenyang : porte décentrée vers l’est, fenêtres de papier collées à l’extérieur, banquettes chauffées, cuisine rituelle pour les sacrifices chamaniques mandchous. Le palais de la Pureté céleste, relevé la même année, fuit deux ans plus tard ; on l’abandonne en 1660 et le ministre des Travaux publics écope de cent taels d’amende. Le vrai déménagement date de 1723 : Yongzheng installe chambre et bureau dans la salle de la Culture du cœur, bâtiment de 1537 situé à l’ouest de l’axe, et huit empereurs y résideront après lui. Le centre du monde chinois a fini dans une aile.
Ce que Pékin appelait « tout ce qui est sous le ciel »
Le 24 janvier 1601, un Italien de quarante-huit ans entre dans Pékin avec des horloges, des tableaux et un clavecin. Matteo Ricci obtient que ses présents soient portés au palais et qu’on l’autorise à demeurer dans la capitale. Il n’obtient pas de voir Wanli, qui ne recevait plus personne et qui, apercevant les images, s’écrie selon le récit jésuite : « C’est là le Dieu vivant. » L’étranger le mieux introduit de la ville aura vu le palais sans voir celui qui y vivait.
Le même livre rapporte l’autre moitié de l’affaire. Les lettrés chinois, dit-il, ramenaient l’étendue de la Terre à leurs quinze provinces et donnaient à l’empire le nom de tout l’univers, tianxia, ce qui est sous le ciel. Ricci a redessiné sa carte en repoussant le premier méridien vers les marges, pour que la Chine se retrouve au milieu de la feuille. La page se lit avec précaution : elle vient des mémoires italiens de Ricci, refondus en latin par Nicolas Trigault en 1615, traduits en français à Lille en 1617, et son ironie sert la démonstration missionnaire autant qu’elle décrit un état des savoirs.
Le palais se compte mal, du reste. La notice de l’Unesco, qui l’a inscrit en 1987, parle encore de près de dix mille salles, chiffre voisin des 9 999 pièces et demie du folklore. Les relevés d’architecture comptent en travées, l’espace délimité par quatre colonnes, et une travée n’est pas une pièce. L’écart ne cache aucun mystère : ce sont deux unités, dont une seule se mesure.
Il se laisse mieux lire que compter. Sous la peinture des Qing, sur les pièces de charpente intérieures de la salle qu’on nomme aujourd’hui Harmonie préservée, l’encre des Ming écrit toujours son nom d’avant, Jianji dian. Même chose dans le plafond de la salle voisine. Dehors, la dynastie nouvelle avait changé les plaques dès 1645. Dedans, personne n’est allé repeindre les poutres.
Pour aller plus loin
Ce dossier croise le Grand Canal, dont le curage sous Yongle a servi d’abord à monter le bois et le grain vers une capitale que sa région ne nourrissait pas. Il rejoint les expéditions maritimes de Zheng He, financées par le même règne, et la présence des jésuites au bureau de l’Astronomie sous Kangxi, où le calendrier a valu à des Européens une charge officielle et un procès.
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Sources de cet article
Chaque article est contre-vérifié avant publication : documents cités dans le texte, travaux de référence et pages institutionnelles consultées en ligne.
Sources primaires
- Ming Taizong shilu (Véritables Annales de Taizong des Ming), juan 236 : incendie des trois grandes salles au quatrième mois de la dix-neuvième année Yongle, 1421 (référence citée d’après Campbell 2020)
- Ming Shizong shilu (Véritables Annales de Shizong des Ming), juan 447 : échange entre l’empereur Jiajing et ses conseillers sur les dimensions et les proportions de la salle à rebâtir, avec la mention des trente zhang sur quinze (référence citée d’après Campbell 2020)
- Ming Shenzong shilu (Véritables Annales de Shenzong des Ming), juan 442 : substitution du shan au nan pour les colonnes intérieures, huit sections assemblées autour d’un cœur unique (référence citée d’après Campbell 2020)
- Jiang Zao, Taihe dian jishi (Notes sur la salle de l’Harmonie suprême), texte du chantier de 1695 fondé sur un relevé de la sixième année Kangxi, 1667, connu par l’édition partielle et l’analyse de Zhang Xueqin et Liu Chang
- Qing shilu, Shizu zhang huangdi shilu (Véritables Annales de Shunzhi), Pékin, 1985, réimpression en fac-similé Zhonghua shuju (référence citée d’après Bai Wei 2022)
- Salle de l’Harmonie préservée (Baohe dian), Cité interdite, Pékin : neuf travées sur cinq, 1 240 m² au sol, 29,50 m de hauteur, six colonnes supprimées à l’intérieur de la façade ; inscriptions à l’encre des Ming « Jianji dian » conservées sur les pièces de charpente intérieures Musée du Palais
- Dalle aux neuf dragons (yunlong jieshi), rampe arrière de la salle de l’Harmonie préservée, marbre blanc, 16,57 × 3,07 × 1,70 m, décor Ming effacé et regravé sous Qianlong Cité interdite, Pékin
- Salle sacrificielle (Ling’en dian) du tombeau de Yongle, Changling, district de Changping, Pékin, 1426 : neuf travées sur 66,90 m, colonnes centrales de 13 m pour 1,17 m de diamètre, seule grande salle en nanmu du règne encore debout
- Matthieu Ricci et Nicolas Trigault, Histoire de l’expédition chrétienne au royaume de la Chine, traduction française de David Floris de Riquebourg-Trigault, Lille, imprimerie de Pierre de Rache, 1617, [12]+559 p. : entrée à Pékin le 24 janvier 1601, remise des présents au palais, chapitre sur la table géographique
Bibliographie
- Aurelia Campbell, « The Hall of Supreme Harmony as a Simulacrum of Ming Dynasty Construction », dans Kenneth Swope (dir.), The Ming World, Londres et New York, 2020, p. 221-240, DOI 10,4324/9780429318719-15 Routledge
- Aurelia Campbell, What the Emperor Built. Architecture and Empire in the Early Ming, Seattle, 2020, ISBN 978-0-295-74688-3 University of Washington Press
- Jiang Li, Haosheng Chen et Howard A. Stone, « Ice lubrication for moving heavy stones to the Forbidden City in 15th- and 16th-century China », Proceedings of the National Academy of Sciences 110 (50), 2013, p. 20023-20027, DOI 10,1073/pnas.1309319110 PNAS
- Erland Schulson, « Sliding heavy stones to the Forbidden City on ice », Proceedings of the National Academy of Sciences 110 (50), 2013, p. 19978-19979, DOI 10,1073/pnas.1319581110 PNAS
- Bai Wei, « Qing Shunzhi shiqi dui Zijincheng zhongzhouxian shang jianzhu de chongxiu » (La réfection des bâtiments de l’axe central de la Cité interdite sous Shunzhi), 2022, l’auteur appartenant au Musée du Palais Bureau du patrimoine culturel de Pékin
- Zhang Xueqin et Liu Chang, « Kangxi sanshisi nian jian Taihedian damu jiegou yanjiu » (La charpente de la salle de l’Harmonie suprême bâtie en la trente-quatrième année Kangxi), Gugong bowuyuan yuankan 132 (4), 2007, p. 28-47 Palace Museum Journal (référence citée d’après Campbell 2020)
- Liu Chang, The Forbidden City, Pékin, 2012 Qinghua University Press (référence citée d’après Campbell 2020)
- Yu Zhuoyun (dir.), Zhongguo gongdian jianzhu lunwenji (Recueil d’études sur l’architecture palatiale chinoise), Pékin, 2002, p. 11 et 47 pour les encres Ming subsistantes Zijincheng chubanshe (référence citée d’après Bai Wei 2022)
Sources en ligne
- « Imperial Palaces of the Ming and Qing Dynasties in Beijing and Shenyang », notice du bien 439bis, version française « Palais impériaux des dynasties Ming et Qing à Beijing et à Shenyang » Centre du patrimoine mondial de l’Unesco
- « 清顺治时期对紫禁城中轴线上建筑的重修 » (La réfection des bâtiments de l’axe central de la Cité interdite sous Shunzhi) Bureau du patrimoine culturel de la municipalité de Pékin
- « 保和殿 » (Salle de l’Harmonie préservée) Musée du Palais, Pékin
- « Ice lubrication for moving heavy stones to the Forbidden City in 15th- and 16th-century China » Proceedings of the National Academy of Sciences
- « Sliding heavy stones to the Forbidden City on ice » PubMed Central, National Library of Medicine
- « The Hall of Supreme Harmony as a Simulacrum of Ming Dynasty Construction. In The Ming World, edited by Kenneth Swope, 221-240 » dépôt de l’auteure, Boston College
- « What the Emperor Built » University of Washington Press
- « 细数故宫中的龙元素,太和殿内外龙最多 » (Les dragons du Musée du Palais) Beijing Ribao
- « Ricci/Trigault : Histoire de l’expédition chrétienne au royaume de la Chine », édition numérique du texte de 1617 Bibliothèque Chine ancienne