À Saint-Malo, le registre des baptêmes leur réserve une entrée commune, le 25 mars, jour de Notre-Dame, de l’an 1538. Trois hommes du pays de Canada, pris là-bas par Jacques Cartier, capitaine pour le roi, y reçoivent le baptême. Le premier est nommé Charles, avec pour parrain principal le doyen Charles de Champ Girault et pour marraine Catherine Des Granches, l’épouse du navigateur. Le deuxième reçoit le prénom du roi, François, et c’est Cartier qui le tient sur les fonts. Pour le troisième, la traduction anglaise de l’acte qu’imprime en 1914 l’historien montréalais William Henry Atherton laisse un blanc à la place du prénom. Atherton ajoute en note qu’il ne fait guère de doute que Donnacona, le chef de Stadaconé amené en France deux ans plus tôt, fut ce François nommé pour le roi. L’acte ne dit rien de tel. La notice que Marcel Trudel a consacrée à Donnacona dans le Dictionnaire biographique du Canada rappelle que le registre n’identifie aucun des trois et ne dit que leur sexe, et le Répertoire du patrimoine culturel du Québec conclut qu’on ne peut savoir si le chef était du nombre. L’homme que l’on présentait à François Iᵉʳ comme témoin du royaume du Saguenay a peut-être reçu ce jour-là un nom chrétien.
Le nom de Saguenay entre dans les écrits français entre 1535 et 1543, au début de l’époque moderne, entre la fin du XVᵉ siècle et la Révolution. Ce découpage ne vaut que pour l’Europe. À Stadaconé et à Hochelaga, villages de maisons longues des Iroquoiens du Saint-Laurent, les années se comptent en hivers au village, en saisons de pêche à Honguedo, l’actuelle baie de Gaspé, et en objets venus de loin par l’échange, et le mot que les Français transcrivent Saguenay appartient d’abord à ce monde-là.
Caignetdazé
Les deux premiers informateurs ne sont pas des inconnus. Taignoagny et Domagaya, emmenés de la baie de Gaspé en juillet 1534, ont passé huit mois en France et reviennent avec Cartier au printemps 1535, sans avoir été baptisés. À la mi-août, près de l’île que le capitaine nomme l’Assomption, aujourd’hui Anticosti, ils lui annoncent qu’à deux journées commence « le royaulme de Saguenay », sur la rive nord. Quand la flotte longe ensuite cette côte, ils précisent, selon le Brief récit imprimé à Paris en 1545, « que cestoit le commencement du Saguenay & terre habitable. Et que de la venoit le cuyvre rouge qu’ilz appellent caignetdaze ». Le 1ᵉʳ septembre, ils désignent une rivière « fort perfonde & courante » qui est, disent-ils, « la riviere & chemin du royaulme & terre de Saguenay ». Le texte la décrit coulant entre de hautes montagnes de pierre nue, où des arbres poussent sur le roc, dont un assez grand pour mâter un navire de trente tonneaux. C’est le fjord qui porte aujourd’hui ce nom, que Bertrand Bergeron, dans la revue Québec français en 2008, traduit par « eau qui sort ». Bergeron relève aussi que les relations de Cartier appellent tour à tour ce pays terre, province, pays, royaume, et jusqu’à royaume sans roi. Le mot royaume est celui du rédacteur, et rien dans le texte ne dit quel terme iroquoien il était censé rendre.
À l’embouchure, le récit décrit aussi des Adhothuys, blancs comme neige, à tête de lévrier.
Au début d’octobre, à Hochelaga, le Saguenay change de direction. Du haut de la montagne que Cartier nomme mont Royal, ses guides lui montrent les sauts qui barrent le fleuve et, vers le nord, une grande rivière qui descend de l’occident. Les Français estiment, écrit le Brief récit, « que c’est la riviere qui passe par le royaulme du Saguenay ». Sans qu’on leur demande rien, les hommes d’Hochelaga prennent alors la chaîne d’argent du sifflet du capitaine et un manche de poignard « de laton jaulne comme or », et font comprendre que ces métaux viennent de l’amont, de chez les Agouionda, des gens mauvais armés jusqu’aux doigts. Cartier leur montre du cuivre rouge en désignant ce même amont. Ils secouent la tête et indiquent qu’il vient du Saguenay, dans la direction opposée. Le narrateur avoue deux fois qu’une distance lui échappe faute de langue. En un mois, le Saguenay a donc reçu deux chemins, le fjord en aval de Stadaconé et la rivière des Outaouais en amont d’Hochelaga, et un seul produit attesté par deux villages, le cuivre.
Douze lunes
L’hiver 1535-1536 tient les navires pris dans les glaces de la rivière Sainte-Croix, l’actuelle Saint-Charles, de la mi-novembre à la mi-avril. Les relations avec Stadaconé, rompues un temps, reprennent le 5 novembre, et c’est alors, selon Trudel, que Donnacona, qui se dit grand voyageur, décrit le Saguenay. On y trouverait, d’après la relation qu’il cite, « infiny or, rubiz et aultres richesses, et y sont les hommes blancs, comme en France, et accoustréz de draps de laine », avec d’autres « merveilles longues à racompter ». Vingt-cinq Français meurent du scorbut avant que Domagaya ne livre, sans le vouloir, le remède de l’annedda, le cèdre blanc. Au printemps, une querelle oppose Donnacona à un rival, Agona. Cartier feint d’entrer dans le projet de Taignoagny contre Agona puis, le 3 mai 1536, fête de la Sainte-Croix, fait saisir Donnacona, ses deux fils et deux autres hommes. À la foule, il promet le retour du chef dans douze lunes, chargé de présents, après qu’il aura décrit au roi les merveilles du Saguenay, et le Brief récit précise qu’il parlait ainsi pour les contenter. Le 6 mai, dix Iroquoiens sont à bord, parmi lesquels une fillette de dix à douze ans et deux petits garçons offerts à Cartier l’automne précédent, et une fillette de huit ou neuf ans donnée par le chef d’Achelacy.
Arrivés à Saint-Malo le 16 juillet 1536, les captifs vivent aux frais du roi. Donnacona se laisse interroger, jusque devant notaire, et le cordelier André Thevet, dans ses Singularitez de la France antarctique parues en 1558, affirme avoir longuement conversé avec lui. Présenté à François Iᵉʳ, le chef parle de mines d’or et d’argent, de girofle, de muscade et de poivre, et d’hommes pourvus d’ailes aux bras, à la façon des chauves-souris, qui volent des arbres jusqu’au sol. Quelqu’un objecte au roi que le vieil homme raconte peut-être tout cela pour obtenir son retour, et le roi, rapporte Trudel, maintient qu’il dit vrai. Donnacona meurt en chrétien vers 1539, selon Thevet. Quand Cartier reparaît devant Stadaconé le 23 août 1541, il annonce à Agona, devenu chef, la mort de Donnacona et assure que les autres vivent en France comme de grands seigneurs, mariés et sans désir de revenir. Neuf des dix étaient morts, et du sort de la dernière, une fillette, aucun document ne dit rien.
Un mensonge, une route ou un malentendu
La lecture la plus ancienne est aussi la plus dure pour Donnacona, puisqu’elle a été formulée devant le roi lui-même. Elle a des arguments. À l’automne 1535, Stadaconé a tout tenté pour empêcher Cartier de monter à Hochelaga, présents, enfants offerts, puis, le 18 septembre, trois hommes déguisés en diables, cornes longues comme le bras et visage noirci au charbon, venus annoncer de la part du dieu Cudragny que les Français mourraient de glace et de neige. Trudel y voyait la volonté de Donnacona de garder pour son village le commerce naissant et d’échapper à la tutelle d’Hochelaga. Dans cette logique, un royaume situé par le fjord, en aval, détourne l’étranger de l’amont, et un royaume décrit au roi de France justifie qu’on renvoie le conteur chez lui dans douze lunes. Un captif qui veut revoir les siens a toutes les raisons de promettre de l’or.
La deuxième lecture prend au sérieux le seul objet du récit. Le cuivre existe, les gens de Stadaconé ont un mot pour lui, ceux d’Hochelaga savent d’où il vient. Une synthèse publiée par le service des parcs nationaux des États-Unis rappelle que les Européens ont connu le cuivre de la région des Grands Lacs par les ornements des peuples du Saint-Laurent, avant que les informateurs hurons de Champlain ne lui décrivent, en 1603, une mine située au nord. En 2014, l’archéologue Jean-François Moreau a repris l’hypothèse d’un réseau d’échanges du XVIᵉ siècle qui contournait le Saint-Laurent par le nord, du Saguenay jusqu’à l’Outaouais, aux mains de chasseurs nomades et de villageois. Les deux chemins de 1535 en seraient les deux bouts. Cette lecture bute sur les hommes blancs vêtus de laine, que Trudel, dans sa notice sur Cartier, rapprochait d’une survivance de la tradition norvégienne ou d’un écho de la région du Mississippi, deux hypothèses qu’aucun document n’appuie.
La troisième lecture ne choisit pas entre les deux premières. Elle rappelle que tout ce que l’on sait du Saguenay est passé par deux jeunes gens qui avaient appris le français en huit mois, puis par un narrateur qui avoue ne pas comprendre, puis par un imprimeur. Dans l’introduction qu’il donne en 1993 à son édition des Voyages, intitulée Donnacona Discovers Europe, l’historien Ramsay Cook lit ces textes comme un dialogue d’incompréhension, et son recenseur de Books in Canada note qu’on n’aura jamais la version d’Hochelaga. Royaume, roi, hommes blancs comme en France, ce sont des mots du rédacteur. Le titre d’Agouhanna que portent Donnacona et le chef d’Hochelaga, le récit le rend tantôt par seigneur, tantôt par roi.
Nous tenons la deuxième lecture pour la plus solide sur un point précis, le cuivre, parce que c’est le seul élément du Saguenay que deux villages éloignés de plus de quarante lieues ont désigné de la même façon à quelques semaines d’intervalle. Pour le reste, on ne sait pas trancher, et pour des raisons matérielles. La langue des Iroquoiens du Saint-Laurent est surtout connue par les listes de mots que les relations françaises ont jointes à leurs récits. Le manuscrit qui a servi à l’édition de 1545 est perdu, et Trudel rapporte qu’une étude de 1961 tient les trois copies conservées à la Bibliothèque nationale, numérotées 5589, 5644 et 5653, pour des copies d’un archétype disparu. Le récit du troisième voyage n’existe que dans la traduction anglaise imprimée par Richard Hakluyt en 1600, faite d’après un document trouvé à Paris vers 1583 et perdu depuis. Aucune voix de Stadaconé ne parle sans intermédiaire.
Les creusets du cap Rouge
Le 17 octobre 1540, François Iᵉʳ nomme Cartier capitaine général d’une expédition qui doit se rendre à « Canada et Ochelaga et jusques en la terre de Saguenay », avec des gens de toutes conditions et une cinquantaine d’hommes qu’il pourra tirer des prisons. Le 15 janvier 1541, une nouvelle commission place au-dessus de lui Jean-François de La Rocque de Roberval, lieutenant général, et annule la première. L’introduction que Marie-Armand d’Avezac donne en 1863 à la réimpression du Brief récit date ces lettres du 15 janvier 1540, comme elle date de 1538 le baptême que Trudel place en 1539, et le privilège du Brief récit lui-même est signé le dernier jour de février 1544 pour un livre daté de 1545. Dans beaucoup d’actes français de ces années, l’année ne change pas au 1ᵉʳ janvier, date que l’édit de Roussillon n’imposera qu’en 1564, et ces écarts en viennent probablement.
Cartier quitte Saint-Malo le 23 mai 1541 avec cinq navires. Un espion espagnol estime l’équipage à 1 500 hommes, ordre de grandeur d’informateur que Trudel se contente de rapporter. Arrivé le 23 août devant Stadaconé, Cartier remonte un peu le fleuve et s’établit à l’embouchure de la rivière du Cap-Rouge, où il élève deux forts, l’un au pied du cap, l’autre au sommet, sous le nom de Charlesbourg-Royal. On y ramasse, selon la relation que Hakluyt a sauvée en anglais, des pierres prises pour des diamants et ce que Trudel traduit par « certaines feuilles d’un or fin ». Dès le 2 septembre, deux navires repartent pour la France sous Macé Jalobert et Étienne Noël, beau-frère et neveu de Cartier, chargés de faire rapport. Le 7, Cartier remonte vers les sauts d’Hochelaga, toujours sans interprète, pour en reconnaître le passage avant le printemps, et il n’apprend rien de neuf sur le Saguenay.
Les fouilles ont retrouvé de quoi conduire ces essais. En 2005, la Commission de la capitale nationale du Québec fait sonder le promontoire avant d’y aménager un belvédère, et l’inventaire de 2006 livre près de 300 objets anciens, dont des fragments de faïence italienne, des tessons de poterie iroquoienne et des creusets utilisés pour des tests métallurgiques ; deux séries de datations au carbone 14 confirment l’occupation du XVIᵉ siècle. Dans la revue Cap-aux-Diamants, à l’automne 2007, les archéologues Richard Fiset et Gilles Samson et l’historien Nicolas Giroux rattachent ces creusets à des expériences minéralogiques menées dans le bâtiment de la pointe, en suggérant qu’elles étaient étroitement surveillées. Un nom vient alors à l’esprit, que la fouille ne livre pas. Parmi les condamnés que Roberval a le droit de tirer des prisons figure Pierre Ronsard, une soixantaine d’années, maître des monnaies de Bourges condamné pour falsification et altération des monnaies ; une lettre royale du 31 mars 1541 juge qu’il pourrait grandement servir La Rocque au voyage d’outre-mer. L’historien Robert Marichal a supposé en 1934 que c’est lui qui essaya les pierres et les déclara or. Bernard Allaire, qui a consacré à Roberval en 2013 un livre intitulé La rumeur dorée, voit dans ce recrutement l’ouverture d’une tradition, celle des colonies pénitentiaires d’outre-mer. Aucun document connu ne relie Ronsard aux creusets du cap Rouge.
Huit barques remontent le Saguenay
Roberval quitte La Rochelle le 16 avril 1542 avec trois navires, la Valentine, l’Anne et la Lèchefraye, et quelque deux cents personnes, hommes, femmes et enfants. Le 8 juin, dans le havre de Saint-Jean, à Terre-Neuve, il voit entrer la flotte de Cartier. Cartier lui montre ses diamants et son or, reçoit l’ordre de rebrousser chemin et file de nuit vers la France. Roberval s’installe à son tour au cap Rouge, qu’il rebaptise France-Roy. Thevet, dans sa Cosmographie universelle, mentionne une maison commencée au bord d’une rivière qu’il appelle le pays Sinagua, où la notice du Dictionnaire biographique reconnaît probablement le Saguenay. L’hiver est meurtrier. L’Encyclopédie canadienne compte une cinquantaine de morts du scorbut, Thevet rapporte que Roberval fit pendre six hommes en un jour et mettre aux fers sur une île d’autres colons pris en larcins de moins de cinq sous, et l’article collectif publié en 2013 dans Cap-aux-Diamants chiffre à 94 les Français morts dans l’aventure des deux colonies du cap Rouge. Un atlas manuscrit exécuté à Dieppe en 1547, dit atlas Vallard, 34 feuillets de parchemin conservés à la Huntington Library de San Marino sous la cote HM 29, figure sur sa carte du golfe les colons de Roberval.
Au printemps 1543, Roberval tente le Saguenay. La relation, connue par Hakluyt et par la traduction française qu’en a donnée la Société littéraire et historique de Québec en 1843, fait partir le général pour le pays de Saguenay avec huit barques, grandes et petites, et soixante-dix personnes ; la table de Hakluyt date le départ du 5 juin, le texte que cite Atherton du 6, à six heures du matin. Trente personnes restent au fort avec des vivres jusqu’au 1ᵉʳ juillet. Le jeudi 14 juin, les sieurs de l’Espinay, La Brosse, Frotté et Longueval reviennent. Une barque s’est perdue et huit personnes se sont noyées, parmi lesquelles le sieur de Noirefontaine et un nommé Le Vasseur. Le jeudi 19, les sieurs de Villeneuve et Talbot arrivent avec trois autres hommes, porteurs de six-vingts livres pesant de blé et de lettres qui demandent d’attendre jusqu’à la veille de la Sainte-Madeleine, le 22 juillet. La traduction de 1843 s’arrête là, sur une ligne entre parenthèses qui signale que la suite de la relation est perdue. Sur la direction prise, on hésite encore. Le texte dit que la flottille remonte le courant, et l’Encyclopédie canadienne, qui fait porter les barques à dos d’homme pour franchir des chutes, l’envoie vers le pays que les gens d’Hochelaga appelaient Saguenay, en amont du fleuve, tandis que la notice de Roberval parle d’une exploration du Saguenay sans dire lequel. Le Saguenay de 1543 est peut-être celui de l’Outaouais, peut-être celui du fjord.
« Faux comme diamants de Canada »
En France, l’épreuve tranche vite. L’or est de la pyrite de fer et les diamants du quartz, écrit Trudel, d’où le proverbe « faux comme diamants de Canada ». La notice de Roberval cite un historien pour qui les diamants n’étaient que du mica, et Jean Poirier, dans Cap-aux-Diamants en 1995, rappelle que le cosmographe André Thevet les identifiait dès 1575 comme des cristaux de quartz. Au printemps 1544, Cartier comparaît devant un tribunal spécial chargé de démêler ses comptes de ceux de Roberval. La sentence de l’Amirauté, datée du 21 juin 1544 selon d’Avezac, lui donne raison, et Trudel chiffre à près de 9 000 livres le remboursement obtenu, mais on ne lui confie plus d’expédition lointaine.
Le mot de diamant, lui, reste attaché à la falaise de Québec. En 1603, Samuel de Champlain écrit dans Des Sauvages qu’il y a « le long de la coste dudict Quebec, des diamants dans des rochers d’ardoyse qui sont meilleurs que ceux d’Alençon », et la carte de Québec et de ses environs qu’il dresse en 1608 porte une « pointe aux diamans », première attestation du nom de lieu selon Poirier, qui avoue ne pas savoir qui l’a créé.
Le Saguenay avait reçu entre-temps une position écrite de la main même de Cartier, sur un document que personne n’a revu. Le 19 juin 1587, de Saint-Malo, Jacques Noël, petit-neveu du capitaine, écrit à un étudiant parisien, Jean Growte, qu’il n’a retrouvé des écrits de son oncle qu’un livre en manière de carte marine, tracé de sa propre main et détenu par un sieur Crémeur, assez bien dessiné pour toute la rivière du Canada, ce dont Noël se porte garant jusqu’aux sauts, où il est allé lui-même. Cent lieues en aval d’une certaine fourche, vers le sud-ouest, une note y place la cannelle et le girofle, que les gens du pays appellent Canodetta. La lettre ne survit que dans l’anglais de Hakluyt, que la Société littéraire et historique de Québec a retraduit en français en 1843, et la carte n’a pas été retrouvée. Au-dessus de l’endroit où la rivière se partage en deux, entre les deux branches et un peu plus près de celle qui court vers le nord-ouest, la main de Cartier avait écrit que le peuple du Canada et d’Hochelaga plaçait là « la Terre du Saguenay », riche et abondante en pierres précieuses.
Pour aller plus loin
L’article consacré à la ligue des Cinq Nations reprend le sort des Iroquoiens du Saint-Laurent, dont les villages de Stadaconé et d’Hochelaga avaient disparu quand Champlain remonta le fleuve en 1603. Les articles sur El Dorado et sur Cíbola suivent, dans les Andes, sur l’Orénoque et au Nouveau-Mexique, d’autres noms rapportés par des informateurs indigènes qui ont poussé des expéditions européennes vers des richesses introuvables.
On raconte que Jacques Cartier a cherché au Canada un royaume plein d’or, le royaume du Saguenay. Ce royaume n’a jamais été trouvé. Les textes de l’époque permettent pourtant de suivre comment ce nom est apparu, comment il a fait rêver le roi de France, et comment il a fini dans un proverbe.
Un mot pour le cuivre
En 1535, Cartier remonte le fleuve Saint-Laurent pour la deuxième fois. Il a avec lui deux jeunes hommes du village de Stadaconé, près de l’actuelle ville de Québec, qu’il avait emmenés en France l’année précédente pour en faire des interprètes.
Ils lui montrent une côte et une rivière, au nord du fleuve, en disant que c’est le chemin du Saguenay. Ils ajoutent que de ce pays vient le cuivre rouge, qu’ils appellent caignetdazé. La rivière est le fjord qui porte aujourd’hui ce nom.
Plus haut sur le fleuve, au village d’Hochelaga, sur l’île de Montréal, les habitants montrent eux aussi que le cuivre vient du Saguenay. Mais ils l’indiquent dans une autre direction, vers une grande rivière de l’ouest. Le Saguenay a donc déjà deux chemins.
Un chef emmené en France
Pendant l’hiver, le chef de Stadaconé, Donnacona, raconte qu’il est allé au Saguenay. Il y aurait beaucoup d’or, des rubis, et des hommes blancs habillés de laine.
Au printemps 1536, Cartier fait enlever Donnacona, ses deux fils et d’autres personnes, dix en tout, dont des enfants. Il promet qu’ils reviendront dans douze lunes. En 1541, il revient sans eux.
En France, Donnacona parle au roi François Iᵉʳ de mines d’or et d’argent, d’épices et d’hommes qui volent. Quelqu’un fait remarquer au roi que le chef dit peut-être tout cela pour pouvoir rentrer chez lui. Le roi le croit quand même. Donnacona meurt vers 1539. Neuf des dix captifs sont morts en France.
À Saint-Malo, un registre note le baptême de trois hommes venus du Canada. On ne sait pas si Donnacona était parmi eux.
Trois façons de comprendre
Les historiens proposent trois explications. Selon la première, Donnacona a inventé ce royaume pour éloigner les Français de son voisin Hochelaga, puis pour être renvoyé chez lui.
Selon la deuxième, il décrivait un vrai réseau d’échanges. Le cuivre existait bien : il venait de la région des Grands Lacs et passait de main en main par des routes situées au nord du fleuve.
Selon la troisième, tout est passé par des interprètes qui parlaient le français depuis peu, puis par un narrateur qui avoue souvent ne pas comprendre. Les mots « royaume » et « roi » sont des mots français.
On ne peut pas trancher, car aucun texte écrit par les habitants de Stadaconé ou d’Hochelaga ne nous est parvenu.
Des creusets et un faux-monnayeur
En 1541, le roi envoie Cartier « jusques en la terre de Saguenay ». Il fonde une colonie à Cap-Rouge, près de Québec, et ses hommes ramassent des pierres qu’ils prennent pour des diamants et de l’or.
Les archéologues ont fouillé ce site à partir de 2005. Ils y ont trouvé des creusets, de petits récipients qui servaient à tester les métaux. Parmi les prisonniers emmenés par le chef de l’expédition suivante, Roberval, se trouvait un ancien maître des monnaies condamné pour fausse monnaie. Un historien a pensé que c’est lui qui a testé les pierres, mais aucun document ne le prouve.
La barque perdue
En juin 1543, Roberval part vers le Saguenay avec huit barques et soixante-dix personnes. Une barque se perd et huit hommes se noient. Le récit de l’expédition s’arrête peu après, car la suite est perdue. On ne sait même pas avec certitude quelle rivière ils ont remontée.
« Faux comme diamants de Canada »
De retour en France, on découvre que l’or est de la pyrite, un minéral brillant sans valeur, et que les diamants sont du quartz. On en tire un proverbe : « faux comme diamants de Canada ». Le mot de diamant est pourtant resté attaché à la falaise de Québec.
En 1587, un neveu de Cartier décrit une carte dessinée de sa main. À l’endroit où une rivière se sépare en deux, Cartier avait écrit que là se trouvait la terre du Saguenay, riche en pierres précieuses. Cette carte n’a jamais été retrouvée.
Les trois lectures du royaume, le détail des fouilles du cap Rouge, les dates contradictoires des documents et la carte perdue de Cartier sont développés dans l’article classique.
Sources de cet article
Chaque article est contre-vérifié avant publication : documents cités dans le texte, travaux de référence et pages institutionnelles consultées en ligne.
Sources primaires
- Brief recit, & succincte narration, de la navigation faicte es ysles de Canada, Hochelage & Saguenay & autres, Paris, Ponce Roffet dit Faucheur et Anthoine le Clerc frères (« Rosset » dans la transcription de 1863), 1545, 48 feuillets, petit in-8°, privilège du prévôt de Paris daté du dernier jour de février 1544 ; passages d’août et du 1ᵉʳ septembre 1535 (commencement du Saguenay, cuivre « caignetdaze », rivière et chemin du royaume), de la visite d’Hochelaga (chaîne de sifflet d’argent, manche de laton, cuivre venu du Saguenay), du 18 septembre 1535 (hommes déguisés en diables) et du départ de mai 1536 (promesse des douze lunes) réimpression figurée, Paris, Librairie Tross, 1863, introduction de M.-A. d’Avezac, numérisée par la Bibliothèque nationale du Québec ; exemplaire original unique connu en Europe au British Museum selon d’Avezac
- Relation du second voyage, trois copies manuscrites numérotées 5589, 5644 et 5653 Bibliothèque nationale de France, département des Manuscrits ; numérotation donnée par d’Avezac (1863) et M. Trudel
- Registre des baptêmes de Saint-Malo, acte du 25 mars 1538 (millésime de l’acte), baptême de trois hommes du pays de Canada nommés Charles, François et un troisième dont le prénom manque à la traduction ; parrains Charles de Champ Girault et Jacques Cartier, marraine Catherine Des Granches Archives d’Ille-et-Vilaine ; texte original non consulté, traduction anglaise dans W. H. Atherton, Montreal 1535-1914, vol. I, 1914, chap. I, note 18
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Sources primaires (suite)
- Commission de François Iᵉʳ à Jacques Cartier, 17 octobre 1540, envoi « à Canada et Ochelaga et jusques en la terre de Saguenay » H. P. Biggar (éd.), A Collection of Documents relating to Jacques Cartier and the Sieur de Roberval, 1930, doc. 10 ; passage cité d’après M. Trudel
- Lettres patentes nommant Jean-François de La Rocque de Roberval lieutenant général, 15 janvier 1541 (datées du 15 janvier 1540 par d’Avezac) H. P. Biggar (éd.), 1930, doc. 14 ; contenu cité d’après M. Trudel et R. La Roque de Roquebrune
- Lettre royale du 31 mars 1541 autorisant La Rocque de Roberval à emmener Pierre Ronsard, ancien maître des monnaies de Bourges fonds et cote non relevés ; cité d’après R. La Roque de Roquebrune (DBC), qui suit R. Marichal (1934)
- Relation du troisième voyage de Cartier, 1541-1542, original perdu connue par Richard Hakluyt, The Principal Navigations, Londres, 1600, t. III, p. 232-242 selon d’Avezac ; rééd. 1903-1905, vol. VIII ; passage des pierres et des « feuilles d’un or fin » cité d’après la traduction de M. Trudel
- The voyage of Monsieur Roberval from his Fort in Canada unto Saguenay, the fifth of June, 1543 R. Hakluyt, The Principal Navigations, rééd. 1903-1905, vol. VIII, p. 288 et suiv. (table du volume) ; traduction française « Le voyage du sieur de Roberval », dans [Société littéraire et historique de Québec], Voyages de découverte au Canada, entre les années 1534 et 1542, Québec, 1843, p. 96 (retour du 14 juin, barque perdue, huit noyés, blé du 19 juin, mention « La Suite de cette Relation se trouve perdue »)
- Jacques Noël, deux lettres à Jean Growte, Saint-Malo, 19 juin 1587, description de la carte marine de Jacques Cartier détenue par le sieur Crémeur R. Hakluyt, 1600 ; traduction française dans Voyages de découverte au Canada, Québec, 1843, p. 99-101
- André Thevet, Les Singularitez de la France antarctique, autrement nommée Amérique, Paris, 1558 ; éd. Paul Gaffarel, Paris, 1878, p. 407, sur ses entretiens avec Donnacona cité d’après M. Trudel
- André Thevet, Cosmographie universelle, Paris, 1575, passages sur la maison du « pays Sinagua », les pendaisons ordonnées par Roberval et l’identification des « diamants » comme cristaux de quartz cités d’après R. La Roque de Roquebrune et J. Poirier
- Samuel de Champlain, Des Sauvages, Paris, 1603, passage sur les diamants de la côte de Québec, et carte de Québec et de ses environs, 1608, mention « La pointe aux diamans » cités d’après J. Poirier
- Site archéologique Cartier-Roberval, Cap-Rouge (Québec), forts de Charlesbourg-Royal et de France-Roy, 1541-1543 ; inventaire de 2006, près de 300 objets dont creusets d’essais métallurgiques, faïence italienne et poterie iroquoienne ; fouilles 2007-2008 Commission de la capitale nationale du Québec [numéros d’inventaire non relevés]
- Atlas dit Vallard, Dieppe, 1547, 34 feuillets de parchemin, 280 × 390 mm, carte du golfe du Saint-Laurent figurant la colonie de Roberval The Huntington Library, San Marino (Californie), mssHM 29
Bibliographie
- Marcel Trudel, « Cartier, Jacques (1491-1557) », Dictionnaire biographique du Canada, vol. 1, 1966, rév. 1986, révision mineure 2014 Université Laval/University of Toronto
- Marcel Trudel, « Donnacona », Dictionnaire biographique du Canada, vol. 1, 1966, rév. 1986 Université Laval/University of Toronto
- R. La Roque de Roquebrune, « La Rocque de Roberval, Jean-François de », Dictionnaire biographique du Canada, vol. 1, 1966, rév. 1986 Université Laval/University of Toronto
- H. P. Biggar (éd.), A Collection of Documents relating to Jacques Cartier and the Sieur de Roberval, Ottawa, 1930, xxxvii-577 p., Publications of the Public Archives of Canada, n° 14 Public Archives of Canada
- Ramsay Cook (éd.), The Voyages of Jacques Cartier, Toronto, 1993, introduction « Donnacona Discovers Europe : Rereading Jacques Cartier’s Voyages », p. ix-xli University of Toronto Press
- Richard Fiset, Gilles Samson et Nicolas Giroux, « Des découvertes majeures. Le chantier archéologique Cartier-Roberval », Cap-aux-Diamants, n° 91, automne 2007, p. 10-13 Les Éditions Cap-aux-Diamants
- Gilles Samson, Richard Fiset, Bernard Allaire, Coline Niess et Nicolas Giroux, « Roberval, Cartier et la première colonie française d’Amérique 1541-1543 », Cap-aux-Diamants, n° 114, été 2013, p. 39-42 Les Éditions Cap-aux-Diamants
- Bernard Allaire, La rumeur dorée. Roberval et l’Amérique, Montréal et Québec, 2013, 159 p., ISBN 978-2-89705-157-0 Éditions La Presse et Commission de la capitale nationale du Québec
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