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Les mosaïques de Ravenne au crible des sources et du laboratoire

Username.Ruge / Wikimedia Commons
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Deux cent quatre-vingt-onze tesselles de verre ont été prélevées sur les mosaïques de Ravenne depuis 1988, presque toutes à l’occasion d’une restauration en cours. Aucune ne vient du mausolée de Galla Placidia, du baptistère des Ariens ou de la chapelle archiépiscopale. Trois des huit monuments inscrits au patrimoine mondial n’ont jamais livré un seul échantillon. Le laboratoire est passé là où l’échafaudage était déjà monté, et la carte des analyses épouse celle des chantiers de restauration.

Vingt-six mille sous d’or sur la foi d’un seul manuscrit

La basilique San Vitale est commencée sous l’évêque Ecclesius, dans les années 520, quand Ravenne obéit encore au roi goth Théodoric puis à ses héritiers. Elle est achevée et consacrée en 547 par Maximien, vingt-septième évêque de la ville, sept ans après l’entrée des troupes de Justinien. Entre les deux, le chantier a été payé par un particulier, Julianus Argentarius, un argentarius, c’est-à-dire un changeur qui manie l’or monnayé et avance des fonds. Le même homme finance Saint-Apollinaire-in-Classe, que Maximien consacre le 9 mai 549. On ne sait à peu près rien de lui, ni son origine, ni comment il a fait fortune. On connaît en revanche le montant qu’il a engagé pour San Vitale, et c’est le chiffre qui circule partout, vingt-six mille sous d’or. Ce chiffre a une source unique. Agnellus, prêtre de Ravenne, l’écrit au chapitre 59 de son Liber pontificalis ecclesiae Ravennatis, recueil des vies des quarante-six évêques de la ville, en précisant qu’il l’a lu dans l’inscription du fondateur. Agnellus rédige entre 830 et 846. L’inscription a disparu. Son livre, lui, n’est conservé que par une copie du premier quart du XVᵉ siècle, à Modène, Biblioteca Estense Universitaria, Estense lat. 371. Le second témoin, le manuscrit Vatican latin 5834, a été copié au milieu du XVIᵉ siècle et s’interrompt au milieu d’une vie d’évêque. Entre la dépense et le premier auteur qui la mentionne, il y a près de trois siècles ; entre la dépense et le plus ancien manuscrit qui nous la transmette, il y en a neuf.

Le monogramme, lui, est encore dans la pierre.

Les impostes de marbre proconnésien de San Vitale portent des monogrammes gravés, celui de l’évêque Victor et celui de Julianus. Objets datables, taillés pour ce bâtiment, toujours en place. Ils ne donnent aucun montant. Ils indiquent seulement que deux noms ont été jugés dignes de figurer dans la structure du monument, et que le banquier était l’un des deux. L’écart entre ce qu’une pierre porte et ce qu’un texte tardif rapporte commande tout le reste du dossier ravennate.

Maximien fait graver son nom, et refaire sa tête

Dans le panneau du mur nord de l’abside, Justinien porte la patène. Autour de lui se tiennent des gardes au bouclier, des clercs, des hommes de cour et un évêque. Au-dessus de la tête de ce dernier, homme chauve au visage ridé, court la seule légende de toute la scène, MAXIMIANVS. Ni l’empereur ni Théodora n’ont jamais vu Ravenne. L’évêque, lui, était sur place, et il a obtenu que son nom soit posé en lettres de verre contre le fond d’or.

En 1997, dans The Art Bulletin, Irina Andreescu-Treadgold et Warren Treadgold ont soutenu que le panneau a été exécuté en deux temps. Premier état vers 544-545, avec l’évêque Victor et, selon toute vraisemblance, le général Bélisaire, sa femme Antonina et leur entourage. Second état en 548, où la tête de Victor est remplacée par celle de Maximien, son successeur, et où une figure est ajoutée, probablement celle du général Jean, neveu de Vitalien. La démonstration s’appuie sur des différences de verre et de pose relevées à quelques centimètres d’écart, et sur ce que Procope raconte des disgrâces de ces années-là.

Des deux états proposés, le second tient le mieux. Un remplacement de tête se lit dans la maçonnerie, alors que la distribution nominative du premier dépend d’une lecture de Procope, auteur qui écrivait aussi pour régler des comptes.

Sur le sens de la scène, l’accord manque tout autant. La composition a été interprétée comme une mise en retrait de l’autorité impériale devant l’évêque, et comme son exact contraire. Pour Charles Barber, qui reprenait le dossier en 1990, elle place même l’impératrice dans une position moins favorable que l’un de ses eunuques. Quatre lectures savantes du même mur, quatre conclusions incompatibles : l’objet est stable, son interprétation ne l’est pas.

Rideaux blancs, mains oubliées

Théodoric avait fait bâtir près de son palais une église palatine, dédiée en 504 au Christ Rédempteur et destinée au culte arien. En 561, l’édifice passe au culte catholique sous le nom de Sanctus Martinus in Coelo Aureo. Il ne prendra le nom de Saint-Apollinaire-le-Neuf qu’en 856, quand on y transfère depuis Classe les reliques du saint. Entre-temps, sous l’archevêque Agnellus, en charge de 557 à 570, le registre bas des deux murs de la nef a été refait.

Sur le mur sud, la mosaïque montre le Palatium, façade à fronton et colonnades. Entre les colonnes, des rideaux blancs brodés d’or. Ils ne sont pas d’origine, ils ont été posés à la place de figures arrachées. Les mosaïstes chargés de l’opération ont laissé, sur plusieurs fûts, les mains qui appartenaient aux personnages supprimés. Elles y sont encore.

Le contenu de ces figures est une autre affaire. La reconstitution courante y place une procession de Théodoric et de sa cour marchant vers le Christ. Deborah Mauskopf Deliyannis a montré que cette reconstitution repose sur des présupposés faibles, faute d’un parallèle connu pour une telle image dans une église du VIᵉ siècle. L’effacement est certain, son contenu ne l’est pas. On tient le geste, pas l’image.

Près de l’entrée, un buste isolé pose le problème à l’envers. On l’a identifié à Justinien, puis à Théodoric, puis de nouveau à Justinien. Les examens menés depuis 1927 ont conclu que le visage et le cou relèvent du chantier théodoricien, les attributs impériaux ayant été ajoutés pendant l’épuration des images gothes et ariennes. Felice Kibel l’avait restauré en 1863, quand l’identification à Justinien passait pour acquise. En 1999, une hypothèse en a fait le survivant d’un décor justinien plus vaste, réparti de part et d’autre de la porte.

Sous les mosaïques de l’abside de Saint-Apollinaire-in-Classe, on a dégagé des sinopie, ces dessins préparatoires tracés sur l’enduit avant la pose des cubes. Giuseppe Bovini les a présentées à l’Académie des inscriptions en 1974. Le tracé passe sous la mosaïque comme un patron sous l’étoffe, et plus personne ne le voit une fois les cubes enfoncés.

Felice Kibel, 1863

Le verre permet de trier. Entre le Iᵉʳ et le VIIIᵉ siècle, les tesselles méditerranéennes sont fondues avec du natron, un carbonate de sodium naturel venu d’Égypte. À partir du VIIIᵉ ou du IXᵉ siècle, les verriers passent aux cendres de plantes, qui laissent dans le verre des teneurs nettement plus fortes en potassium, en magnésium et en phosphore. Une tesselle claire riche en ces trois éléments n’a guère de chance de remonter au VIᵉ siècle. Quarante-six tesselles ont été prélevées sur les panneaux de Justinien et de Théodora lors de la restauration de 2000-2001. Sept d’entre elles sortent du groupe au natron, et les archives de chantier permettent de les rattacher à une intervention précise, celle que Felice Kibel a menée en 1863-1864 dans la partie basse du panneau de Théodora. Trois autres, prises dans la figure de saint Matthieu, correspondent à une campagne de 1885. Le laboratoire ne date pas seulement la mosaïque, il date les restaurateurs.

Le tri s’arrête vite. Les verres de base ravennates se répartissent en trois familles déjà connues ailleurs en Méditerranée, le groupe romain, la Série 2,1, la Série 3,2. Les deux dernières portent la signature de sables influencés par les sédiments du Nil, donc probablement égyptiens. Cela dit d’où vient la matière première, sans dire où les cubes ont été coupés ni colorés. La synthèse parue en 2020 dans le Journal of Cultural Heritage le formule sans détour : rien, dans les données disponibles, ne permet d’affirmer que les tesselles de Ravenne ont été importées de Byzance.

Au port de Classe, les fouilles menées entre 2001 et 2005 ont dégagé dans un entrepôt un petit four circulaire et une forte concentration de déchets vitreux, datés du début du Vᵉ siècle. Le travail du verre est donc attesté sur place. Rien ne prouve pour autant que les tesselles murales des basiliques y aient été fabriquées. Et le déséquilibre de l’échantillon pèse sur toute conclusion : quatre tesselles seulement ont été analysées à Saint-Apollinaire-le-Neuf, vingt-cinq au baptistère néonien, cent trente-six à San Vitale.

Un dernier indice vient du métal. Sur trente et une tesselles à feuille d’or analysées dans des mosaïques italiennes du Iᵉʳ au IXᵉ siècle, vingt-trois portent une feuille dont le titre correspond à l’or des monnaies en circulation au moment de la pose. La dorure d’une mosaïque suit donc, en gros, la monnaie de son temps. Les auteurs de ce relevé demandent eux-mêmes qu’il soit confirmé sur de plus longues séries.

Constantinople a fourni le marbre

L’étiquette byzantine appliquée à Ravenne n’est pas une facilité de guide touristique, et elle repose sur des faits vérifiables. Le marbre des colonnes, des chapiteaux et du mobilier liturgique vient des carrières de Proconnèse, dans la mer de Marmara, à quelques jours de navigation de Constantinople. Une estimation publiée en 2024 dans Studies in Late Antiquity chiffre à plus de mille cinq cents tonnes le marbre proconnésien débarqué à Ravenne entre le Vᵉ et le VIᵉ siècle. Classe servait de point de stockage et de redistribution pour ces éléments arrivés par mer. Le plan octogonal de San Vitale, coupole sur huit piliers et déambulatoire à deux niveaux, trouve ses parallèles dans les églises bâties au même moment à Constantinople.

Ce que l’étiquette recouvre est plus simple. San Vitale est commencée sous un roi goth et payée par un changeur de la ville. Saint-Apollinaire-le-Neuf est une fondation arienne. Ravenne est capitale depuis 402 et l’est demeurée sous Odoacre puis sous Théodoric, si bien que la déposition de Romulus Augustule en 476 n’a interrompu ni les chantiers ni les arrivages de marbre. Quant au verre des mosaïques, il renvoie à des sables égyptiens ; l’atelier constantinopolitain, lui, reste hors de portée des données publiées.

Vers 534, la reine Amalasonthe écrit à Justinien. Elle lui demande de faire parvenir les marbres et les autres fournitures qu’un agent nommé Calogenitus avait achetés pour elle, et rappelle au passage que la gloire de l’empereur fait l’ornement du royaume goth. Six ans plus tard, les soldats du même empereur entraient dans Ravenne. Les blocs de Proconnèse ont continué d’arriver au port de Classe, taillés dans les mêmes carrières, pour des commanditaires qui avaient changé de nom.

Pour aller plus loin

Ce dossier croise celui du royaume ostrogoth de Théodoric, dont le mausolée à coupole monolithe pose des questions de chantier entièrement différentes de celles des mosaïques. Il touche aussi à l’arianisme et à la coexistence de deux Églises dans la même ville. Il rejoint enfin l’exarchat byzantin d’Italie, gouverné depuis Ravenne jusqu’à la prise de la ville par les Lombards en 751.

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Sources de cet article

Chaque article est contre-vérifié avant publication : documents cités dans le texte, travaux de référence et pages institutionnelles consultées en ligne.

Sources primaires

  1. Agnellus de Ravenne, *Liber pontificalis ecclesiae Ravennatis*, chap. 59, mention des vingt-six mille sous d’or dépensés pour la basilique Saint-Vital d’après l’inscription du fondateur, rédaction entre 830 et 846 Modène, Biblioteca Estense Universitaria, Estense lat. 371 (α.P.4,9, anciennement V F 19), fol. 2v-33r, copie du premier quart du XVᵉ siècle
  2. Cassiodore, *Variae*, X, 8, lettre de la reine Amalasonthe à l’empereur Justinien réclamant la livraison des marbres achetés par l’intermédiaire de Calogenitus, vers 534-535
  3. Panneaux impériaux de la basilique San Vitale, murs nord et sud de l’abside, mosaïque pariétale à fond d’or, vers 546-548, seule figure nommée MAXIMIANVS Ravenne, bien du patrimoine mondial 788, réf. 788-002
Voir les 19 sources restantesMasquer les autres sources

Sources primaires (suite)

  1. Mosaïque du *Palatium*, registre inférieur du mur sud de la nef, basilique Sant’Apollinare Nuovo, rideaux blancs substitués aux figures et mains conservées sur les fûts de colonne Ravenne, bien du patrimoine mondial 788
  2. Fragment de mosaïque à buste impérial placé près de l’entrée de la basilique Sant’Apollinare Nuovo, visage et cou du chantier théodoricien, attributs impériaux ajoutés, restauré par Felice Kibel en 1863 Ravenne
  3. Impostes de marbre proconnésien de la basilique San Vitale portant les monogrammes gravés de l’évêque Victor et du banquier Julianus Argentarius Ravenne
  4. Série de quarante-six tesselles vitreuses prélevées sur les panneaux de Justinien et de Théodora lors de la restauration de 2000-2001, dont sept rattachées par leur composition à l’intervention de Felice Kibel de 1863-1864 basilique San Vitale, Ravenne

Bibliographie

  1. Judith Herrin, *Ravenne. Capitale de l’Empire, creuset de l’Europe*, traduit de l’anglais par Martine Devillers-Argouarc’h, Paris, 2023, 508 p. Passés composés
  2. Deborah Mauskopf Deliyannis, *Ravenna in Late Antiquity*, Cambridge, 2010, xix-444 p., p. 146-174 pour Sant’Apollinare Nuovo Cambridge University Press
  3. Deborah Mauskopf Deliyannis (éd.), *Agnelli Ravennatis Liber pontificalis ecclesiae Ravennatis*, Corpus Christianorum Continuatio Mediaevalis 199, Turnhout, 2006 Brepols
  4. Irina Andreescu-Treadgold et Warren Treadgold, « Procopius and the Imperial Panels of S. Vitale », *The Art Bulletin* 79 (4), 1997, p. 708-723 The Art Bulletin
  5. Charles Barber, « The imperial panels at San Vitale : a reconsideration », *Byzantine and Modern Greek Studies* 14, 1990, p. 19-43 Byzantine and Modern Greek Studies
  6. Sara Fiorentino, Tania Chinni et Mariangela Vandini, « Ravenna, its mosaics and the contribution of archaeometry. A systematic reassessment on literature data related to glass tesserae and new considerations », *Journal of Cultural Heritage* 46, 2020, p. 335-349, DOI 10,1016/j.culher.2020,06 003 Journal of Cultural Heritagehttps://doi.org/10.1016/j.culher.2020.06
  7. E. Neri et M. Verità, « Glass and metal analyses of gold leaf tesserae from 1st to 9th century mosaics. A contribution to technological and chronological knowledge », *Journal of Archaeological Science* 40, 2013, p. 4596-4606, DOI 10,1016/j.jas.2013,07 017 Journal of Archaeological Sciencehttps://doi.org/10.1016/j.jas.2013.07
  8. M. Shane Bjornlie (trad.), *The Variae. The Complete Translation*, Oakland, 2019, 530 p. University of California Press

Sources en ligne

  1. « Monuments paléochrétiens de Ravenne » UNESCO, Centre du patrimoine mondialhttps://whc.unesco.org/fr/list/788/
  2. « Theodoric or Justinian ? An unusual portrait in the Basilica of Sant’Apollinare Nuovo » Ravenna Turismo, ville de Ravennehttps://www.turismo.ra.it/en/myravenna/city-of-art/theodoric-justinian-portrait-basilica-santapollinare-nuovo/
  3. « The four alleged capitals from the Ursiana basilica » Ravenna Mosaicihttps://www.ravennamosaici.it/en/the-four-alleged-capitals-from-the-ursiana-basilica/
  4. « A letter to emperor Justinian » Epistolae, lettres latines de femmes médiévaleshttps://epistolae.unisi.it/letter/26062.html
  5. « Liber pontificalis Ecclesiae Ravennatis » Brepols, Corpus Christianorum Continuatio Mediaevalishttps://www.brepols.net/products/IS-9782503049915-1
  6. « When Less Is More : Monumentality and the Architectural Orders from the Tetrarchs to Justinian » Studies in Late Antiquity, University of California Presshttps://online.ucpress.edu/SLA/article/8/3/421/202990/When-Less-Is-MoreMonumentality-and-the
  7. « Les « sinopie » récemment découvertes sous les mosaïques de l’abside de Saint-Apollinaire-in-Classe, à Ravenne » Persée, Comptes rendus des séances de l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres 118 (1), 1974, p. 97-110https://www.persee.fr/doc/crai_0065-0536_1974_num_118_1_12967
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