La fille d’Akakios, montreur d’ours des Verts
Le portrait le plus long que l’on ait d’elle a été écrit pour ne pas circuler. Dans l’Histoire secrète, que les Byzantins connaissaient sous le titre d’Anekdota, les « inédits », Procope de Césarée fait d’elle la deuxième des trois filles d’un certain Akakios, gardien des ours de la faction des Verts à l’Hippodrome de Constantinople. Selon lui, la mère, devenue veuve, se remarie sans obtenir la charge pour son second époux et présente alors ses filles en suppliantes aux gradins, où les Bleus accueillent la famille. Procope raconte ensuite une enfance sur scène derrière l’aînée, Comito, une carrière de mime et une vie de courtisane dont il détaille les numéros (Anekdota, 9).
Toute la suite de la jeunesse repose sur le même texte. Théodora aurait suivi en Libye un certain Hécébolos, originaire de Tyr et nommé gouverneur de la Pentapole, qui la renvoie ; elle passe alors par Alexandrie, puis par Antioche, où une danseuse de la faction bleue, Macédonia, qui renseignait Justinien, l’aurait mise en relation avec lui (Anekdota, 9 et 12). Avant son mariage, elle a une fille dont le nom n’a pas été transmis. Aucune source ne donne l’année de sa naissance, que la recherche place vers 490-500 en remontant depuis cette carrière, sans pouvoir resserrer la fourchette.
Le mariage a laissé une trace dans le droit. Les lois interdisaient à un homme de rang sénatorial d’épouser une actrice. Une constitution de l’empereur Justin Iᵉʳ, conservée au Code Justinien (V, 4, 23), lève l’obstacle pour les anciennes actrices qui ont quitté la scène et leur rend la liberté d’épouser qui elles veulent. Procope affirme que la loi a été prise à la demande de Justinien, après la mort de l’impératrice Euphémie, qu’il présente comme hostile à l’union (Anekdota, 9). Faute de mention directe, la date du mariage flotte entre 521 et 525 selon les auteurs modernes.
Au début d’avril 527, Justin associe son neveu à l’Empire, Théodora est proclamée augusta dans le même mouvement, et le vieil empereur meurt en août. Pendant vingt et un ans, son nom revient dans des actes de gouvernement. En 535, la Novelle 8, qui interdit l’achat des charges de gouverneur, déclare que l’empereur a délibéré avec « la très pieuse épouse que Dieu nous a donnée ». Sur l’entablement de l’église des Saints-Serge-et-Bacchus, à Constantinople, une inscription la dit couronnée par Dieu et vouée au soin des pauvres. Lors de la sédition de janvier 532, Procope lui prête le discours qui retient l’empereur de fuir (Guerres, I, 24, 33-37). Dans les années 530 et 540, elle loge au palais d’Hormisdas les évêques et les moines hostiles au concile de Chalcédoine, et Procope lui attribue la chute du préfet du prétoire Jean de Cappadoce en 541.
Elle meurt à Constantinople en juin 548, le 28 selon le jour que retient la recherche, et elle est inhumée à l’église des Saints-Apôtres. Le seul auteur qui nomme sa maladie, Victor de Tunnuna, évêque africain exilé pour avoir combattu la politique religieuse de Justinien, parle d’un cancer répandu sur tout le corps. Le mot a-t-il déjà son sens médical ? On ne sait pas trancher.
Là s’arrête ce que les documents portent avec quelque sûreté. Le reste passe par deux hommes. Procope, ancien secrétaire du général Bélisaire, a écrit sur elle un éloge, un récit de guerre et un pamphlet. Jean d’Éphèse, évêque miaphysite, l’appelle en passant « Théodora du lupanar » dans ses Vies des saints orientaux, avec le mot grec conservé tel quel dans son texte syriaque (Patrologia Orientalis, 17, p. 188-189). Il faut maintenant prendre ces textes un à un, dater l’Histoire secrète et mesurer ce que la loi de Justin corrobore, puis rouvrir trois épisodes où l’on prête à Théodora une décision, le discours de 532, la déposition du pape Silvère et la mission chez les Nobades, avant de suivre la façon dont les Églises et les érudits ont refait son histoire après juin 548.

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