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Mill contre Bentham : pourquoi tous les plaisirs ne se valent pas

John Stuart Mill / Wikimedia Commons
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Mill se fait poser la question par un interlocuteur sans nom, au cinquième paragraphe du deuxième chapitre de L’Utilitarisme (Utilitarianism). On lui demande ce qu’il entend par une différence de qualité entre des plaisirs, et ce qui rend un plaisir plus précieux qu’un autre, en tant que plaisir, sinon d’être plus grand. Il déclare qu’une seule réponse est possible, et cette réponse désigne des personnes, celles qui ont l’expérience des deux plaisirs et qui donnent à l’un d’eux une préférence marquée sans y être poussées par aucun sentiment d’obligation morale. Le chapitre paraît en octobre 1861 dans le Fraser’s Magazine, une revue générale où l’essai sort en trois livraisons jusqu’en décembre avant de devenir un livre chez Parker, Son and Bourn en 1863, et la question vise un mort, Jeremy Bentham, disparu vingt-neuf ans plus tôt, chez qui la famille Mill avait passé plusieurs étés selon Roger Crisp.

Deux maîtres souverains

L’Introduction aux principes de morale et de législation (An Introduction to the Principles of Morals and Legislation) paraît en 1789, rédigée pour l’essentiel une dizaine d’années plus tôt. Sa première phrase place l’humanité sous le gouvernement de deux maîtres souverains, la douleur et le plaisir, à qui seuls il appartient d’indiquer ce que nous devons faire comme de déterminer ce que nous ferons (chap. I, § 1). Le principe ne se démontre pas, ajoute Bentham, puisque ce qui sert à prouver tout le reste ne peut être prouvé lui-même (§ 11). Le chapitre IV donne la mesure. Pour une personne considérée seule, la valeur d’un plaisir dépend de quatre circonstances, son intensité, sa durée, sa certitude et sa proximité dans le temps. Quand on évalue l’acte qui le produit, deux autres s’ajoutent, la fécondité, ou chance d’être suivi d’autres plaisirs, et la pureté, ou chance de n’être pas suivi de douleurs, que Bentham tient en toute rigueur pour des propriétés de l’acte plutôt que du plaisir. Pour un groupe, une septième entre en compte, l’étendue, c’est-à-dire le nombre des personnes touchées. On additionne ensuite, personne par personne, les valeurs des plaisirs d’un côté et celles des douleurs de l’autre, et la balance donne la tendance de l’acte (chap. IV, § 2-5). Bentham n’exige pas qu’on refasse ce calcul avant chaque jugement, seulement qu’on le garde en vue (§ 6), et il le trouve déjà à l’œuvre dans la vie courante, puisqu’une terre se vend plus ou moins cher selon la durée de la jouissance, sa certitude et son éloignement, sans que personne songe à l’intensité des plaisirs qu’en tirera l’acheteur (§ 8).

Roger Crisp, dans Mill on Utilitarianism (1997), rend le dispositif tangible avec deux whiskies. Une minute de whisky ordinaire, à son intensité habituelle, fait une unité, et si un single malt procure un plaisir deux fois plus intense, trois minutes de single malt valent six unités contre trois pour le whisky ordinaire. Tout plaisir entre dans la même colonne, celui de boire du champagne comme celui de lire de la philosophie, et ne s’en distingue que par ses nombres (chap. 2, p. 21-23). En trois phrases, la doctrine dit donc que seuls le plaisir et la douleur ont de la valeur par eux-mêmes, que cette valeur se mesure à des grandeurs communes à tous les plaisirs, et qu’un plaisir n’en surpasse un autre qu’en étant plus intense, plus long, plus sûr ou plus proche, ou en engendrant d’autres plaisirs.

Le push-pin et la poésie

La phrase qui a fait la réputation de Bentham se trouve dans The Rationale of Reward, publié à Londres en 1825, au premier chapitre du livre III. Bentham y range parmi les arts d’agrément la musique, la poésie, la peinture, la sculpture, et soutient que leur valeur est exactement proportionnée au plaisir qu’ils procurent, toute autre prééminence étant imaginaire. Le préjugé mis à part, poursuit-il, le jeu de push-pin a une valeur égale à celle des arts et des sciences de la musique et de la poésie, et s’il procure davantage de plaisir, il vaut davantage que l’une et l’autre. Tout le monde peut jouer au push-pin, alors que la poésie et la musique ne sont goûtées que de quelques-uns. Le texte s’en prend ensuite à la poésie, qu’il juge vouée à la fiction, et finit sur une concession ambiguë, puisque si la poésie et la musique méritent d’être préférées, ce ne peut être que parce qu’elles sont faites pour satisfaire ceux qui sont le plus difficiles à contenter. Quelques pages plus loin, l’enfant qui bâtit des châteaux de cartes est déclaré plus heureux que Louis XIV bâtissant Versailles.

Le push-pin, précise Crisp en note, était un simple jeu d’enfants.

Le livre a une histoire que son avertissement qualifie lui-même de curieuse. Il est tiré de deux séries de manuscrits, l’une en français, l’autre en anglais, écrites par Bentham quarante à cinquante ans plus tôt et jamais confrontées. Étienne Dumont les a reçues, y a joint quelques ajouts de sa plume et en a tiré en 1811 la Théorie des peines et des récompenses, dont le second volume est devenu le Rationale of Reward, et qui a connu deux autres recensions françaises, en 1818 et en 1832, selon Steven Sverdlik. L’éditeur anglais, que l’avertissement ne nomme pas, a repris le texte de Dumont en recourant aux manuscrits originaux chaque fois qu’il le pouvait, de sorte que sa version n’en est pas toujours une traduction littérale, et il dit signaler les ajouts de Dumont là où on peut les distinguer. Rien, dans le texte de l’édition Bowring de 1843 consulté en ligne, ne désigne la phrase sur le push-pin comme un ajout. On ignore pourtant si elle traduit le manuscrit anglais, le manuscrit français ou la recension de Dumont, qui n’a pas été collationnée ici.

Une seconde main l’a ensuite déplacée. Dans son essai « Bentham », publié en 1838 dans la London and Westminster Review, Mill écrit que Bentham dit « quelque part dans ses œuvres » qu’à quantité de plaisir égale, le push-pin vaut la poésie, et il y voit une manière paradoxale d’énoncer ce que Bentham aurait dit tout aussi bien des choses qu’il admirait le plus. La formule de Mill a supplanté l’original. Henry Sidgwick la cite en 1874, au livre I des Méthodes de l’éthique (The Methods of Ethics), comme « l’illustration de Bentham » (I, VII, 2), et la réputation de philistin qui suit Bentham repose largement sur cet aphorisme et sur un second, « toute poésie est représentation fausse », que l’essai de 1838 lui attribue aussi, comme le rappelle Claire Wrobel en rendant compte du volume collectif Bentham and the Arts (2020). Anne Brunon-Ernst, dans la Revue d’études benthamiennes, impute à ces deux phrases le peu d’attention que la pensée esthétique de Bentham a reçu des chercheurs. Le même essai de Mill éclaire pourtant l’enjeu. Bentham, raconte-t-il, ne supportait pas qu’on parle devant lui de bon ou de mauvais goût, et dire qu’un homme devrait prendre plaisir à une chose plutôt qu’à une autre lui paraissait un acte de despotisme, chez le moraliste autant que chez le souverain.

« A doctrine worthy only of swine »

Le deuxième chapitre de L’Utilitarisme s’ouvre sur l’hostilité que la doctrine suscite, jusque chez des esprits très estimables. Supposer que la vie n’a pas de fin plus haute que le plaisir leur paraît bas et rampant, une doctrine digne seulement des porcs, auxquels on a comparé très tôt les disciples d’Épicure, et ses adversaires allemands, français et anglais ne se privent pas de comparaisons aussi aimables (chap. II, § 3). Mill ne nomme personne. Crisp, qui suit Alan Ryan, pense qu’il visait presque certainement Thomas Car​lyle, qui parlait de l’utilitarisme comme d’une philosophie de porc. Quand Mill répond, il reprend la réplique des épicuriens (§ 4). Ce sont les accusateurs qui dégradent la nature humaine, puisqu’ils la supposent capable des seuls plaisirs dont un porc est capable, alors que les êtres humains ont des facultés plus élevées que les appétits animaux et ne tiennent pour bonheur, une fois qu’ils en ont pris conscience, rien qui ne leur donne satisfaction.

La phrase suivante déplace le débat. Mill reconnaît que les auteurs utilitaristes ont placé la supériorité des plaisirs de l’esprit sur ceux du corps dans leur plus grande permanence, leur sûreté, leur moindre coût, autrement dit dans leurs avantages circonstanciels plutôt que dans leur nature intrinsèque. Ils ont pleinement gagné leur cause sur ce terrain, écrit-il, mais ils auraient pu se placer en toute cohérence sur un terrain plus élevé, car il serait absurde que la qualité compte dans l’estimation de toutes les autres choses et que celle des plaisirs dépende de la seule quantité. Crisp reconnaît dans le terrain bas la défense dont Bentham disposait, celle qui fait l’emporter la poésie par la somme des plaisirs qu’elle produit à la longue (p. 23). Selon lui, Mill accorde cette défense et la juge insuffisante, parce qu’elle laisse entière la possibilité qu’une quantité assez grande d’un plaisir inférieur rattrape n’importe quel plaisir supérieur.

Le seul tribunal

Le test tient en deux phrases (§ 5). De deux plaisirs, celui auquel tous ou presque tous ceux qui ont l’expérience des deux accordent une préférence marquée, indépendamment de tout sentiment d’obligation morale, est le plus désirable. Et si ceux qui les connaissent l’un et l’autre placent l’un si haut qu’ils le préfèrent en le sachant accompagné de plus de mécontentement, et qu’ils ne l’abandonneraient contre aucune quantité de l’autre dont leur nature est capable, on est fondé à lui attribuer une supériorité de qualité qui l’emporte assez sur la quantité pour réduire celle-ci, en comparaison, à peu de chose. Mill donne ensuite pour un fait incontestable que ceux qui connaissent également les deux genres de vie préfèrent celui qui emploie leurs facultés supérieures (§ 6). Peu d’êtres humains consentiraient à être changés en un animal inférieur contre la promesse de tous les plaisirs d’une bête, et aucune personne instruite ne voudrait devenir ignorante, même persuadée que l’ignorant est plus content de son sort. Un être doté de facultés supérieures a besoin de plus pour être heureux, il est capable de souffrances plus aiguës et il y est exposé par plus de côtés, mais il ne peut jamais vouloir réellement descendre à ce qu’il sent être un degré d’existence inférieur. On peut expliquer cette répugnance par l’orgueil, par l’amour de la liberté, du pouvoir ou de l’excitation, qui y entrent pour une part, mais son nom le plus juste, selon Mill, est le sentiment de dignité. Celui qui croit que la préférence se paie en bonheur confond deux idées très différentes, le bonheur et le contentement. L’être aux capacités modestes a les meilleures chances de les voir pleinement satisfaites, et l’être très doué sentira toujours imparfait le bonheur que le monde lui offre. Il vaut mieux être un être humain insatisfait qu’un porc satisfait, conclut Mill, mieux vaut être Soc​rate insatisfait qu’un imbécile satisfait, et si l’imbécile ou le porc sont d’un autre avis, c’est qu’ils ne connaissent que leur côté de la question, quand l’autre partie connaît les deux. On rend ici content par « contentement » plutôt que par « satisfaction », parce que Mill l’oppose à happiness dans le même mouvement où il emploie satisfied, et que le français doit garder les deux mots distincts pour que l’opposition reste lisible.

Le tribunal est sans appel (§ 8). Entre deux plaisirs, ou entre deux manières d’exister, le jugement de ceux qui connaissent les deux, ou celui de leur majorité s’ils sont divisés, doit être tenu pour définitif, et Mill fait observer qu’il n’existe pas d’autre tribunal, même pour la quantité. Comment savoir laquelle de deux douleurs est la plus aiguë, ou lequel de deux plaisirs est le plus intense, sinon par le suffrage de ceux qui ont éprouvé l’un et l’autre ? L’argument se laisse redire simplement. La valeur d’un plaisir ne se lit nulle part ailleurs que dans le jugement de ceux qui l’ont éprouvé, et Bentham lui-même ne mesure pas autrement l’intensité. Or ceux qui ont connu les deux genres de plaisirs préfèrent presque tous ceux qui exercent les facultés supérieures, au point de ne pas les céder contre une quantité quelconque des autres. Ces plaisirs sont donc supérieurs en qualité, et leur supériorité l’emporte sur toute quantité de l’autre genre.

Le procédé a un ancêtre que Mill, qui lisait Pla​ton depuis l’âge de sept ans selon Crisp, connaissait bien. Au livre IX de la République, Soc​rate demande par quoi l’on doit juger pour juger correctement, et répond par l’expérience, l’intelligence et le raisonnement, empeiria, phronêsis et logos, avant de demander lequel des trois types d’hommes a l’expérience la plus étendue des plaisirs qu’on vient de distinguer (582a). Crisp note que l’idée d’une priorité stricte de certains biens figure déjà dans ce passage (580d-583a). Le texte de Mill y joint une clause que le passage de 582a ne formule pas, la préférence maintenue même quand le plaisir choisi s’accompagne de plus de mécontentement.

L’ange propose une huître éternelle

Crisp a donné en 1997 une expérience de pensée qui rend l’enjeu sensible. Une âme attend au ciel qu’on lui attribue une vie sur terre, un vendredi en fin d’après-midi, alors que le stock s’épuise. L’ange de service lui propose la vie du compositeur Joseph Haydn, avec sa musique, ses succès et ses honneurs, sa bonne humeur, ses voyages et ses parties de chasse, ou celle d’une huître, faite d’un plaisir sensuel modéré, comparable à celui d’un homme qui flotte, très ivre, dans un bain tiède. L’âme choisit Haydn, et l’ange, qui ne parvient pas à placer l’huître, fait une offre spéciale. Haydn mourra à soixante-dix-sept ans, mais la vie de l’huître durera autant qu’on voudra. Dans l’arithmétique de Bentham, l’huître finit par gagner si sa vie est assez longue, car elle jouit de son dix-millionième bain autant que du premier. Pour Mill, tel que Crisp le lit, la valeur connaît des discontinuités, et un seul des plaisirs de Haydn, diriger sa symphonie « Oxford » à la cérémonie de son doctorat en 1793, vaut plus que n’importe quelle quantité de plaisir d’huître (Mill on Utilitarianism, chap. 2, p. 23-25 et 31).

Le lecteur peut refaire l’essai avec deux plaisirs qu’il connaît l’un et l’autre, une heure de lecture et un dessert, une conversation et une sieste. La question de Mill déborde la préférence d’un soir, puisqu’elle demande s’il existe une quantité du second, aussi grande que sa nature permette de l’éprouver, contre laquelle il céderait le premier, et si ce seuil existe pour la paire choisie, celle-ci échoue au test dans sa forme la plus forte.

L’huître de Crisp a un précédent dans le Philèbe, que Crisp ne mentionne pas dans les pages consultées. Soc​rate y demande à Protarque d’imaginer une vie de plaisirs privée d’intellect, de mémoire, de science et d’opinion vraie, où l’on ne saurait même pas qu’on jouit pendant qu’on jouit, et il conclut qu’une telle existence serait celle d’un pleumôn ou de quelque créature marine à coquille (21c). Harold N. Fowler traduisait en 1925 par « un mollusque ou quelque autre coquillage comme l’huître », et Katharine O’Reilly a soutenu en 2019, dans la revue Phronesis, que le pleumôn désigne une méduse, ce qui rend fautive la traduction par « mollusque » et place au fond du passage un animal presque végétal, que l’Antiquité rangeait aux confins du vivant.

La force exacte de la supériorité divise les lecteurs. Selon l’interprétation dite lexicale, que Tim Beaumont attribue notamment à Crisp et à Jonathan Riley, la plus petite quantité du plaisir supérieur vaut plus que toute quantité finie de l’inférieur. Ben Saunders la rejette en 2016 par charité interprétative, et Beaumont fait observer en 2021 que la clause « dont leur nature est capable » limite la comparaison aux quantités qu’une vie peut contenir, ce qui autorise une lecture plus faible. Une note du journal de Mill, datée de 1854, penche vers la lecture forte. La qualité aussi bien que la quantité du bonheur doit être prise en compte, y écrit-il, moins d’un genre supérieur est préférable à plus d’un genre inférieur, et le critère de la qualité est la préférence de ceux qui connaissent les deux (CW XXVII, 663, cité par Beaumont). La note n’était pas destinée au public, et rien ne permet de dire si le texte de 1861 l’affaiblit ou se contente de la développer. Crisp, qui lit Mill de manière lexicale, y voit d’ailleurs une faiblesse, puisque la règle obligerait à préférer la lecture intégrale de Jane Austen à la même lecture amputée de Northanger Abbey et accompagnée d’une grande variété de plaisirs inférieurs, alors que ce second choix paraît rationnel (p. 40-41).

La qualité n’est plus du plaisir

L’objection la plus durable vient de Sidgwick, en 1874. Tous les plaisirs, raisonne-t-il, portent ce nom parce qu’ils ont en commun une propriété, l’agrément, et peuvent donc être comparés sous ce rapport. Qui cherche le plaisir et lui seul doit toujours préférer le plus agréable, et dire qu’un plaisir est meilleur revient souvent à dire qu’il est plus agréable. On peut vouloir dire autre chose, qu’il est plus noble ou plus élevé tout en étant moins agréable, mais on introduit alors un motif de préférence non hédoniste, et la méthode devient un mélange déroutant d’intuitionnisme et d’hédonisme (Méthodes de l’éthique, I, VII, 2). F. H. Bradley, dans le troisième essai de ses Ethical Studies (1876), et G. E. Moore, aux paragraphes 47 et 48 des Principia Ethica (1903), en tirent un dilemme. Ou la qualité se ramène à la quantité, et Mill n’a rien ajouté à Bentham, ou elle s’en distingue, et Mill a cessé d’être hédoniste, puisque sa concession implique, selon le sommaire analytique de Moore, que le plaisir n’est pas le seul bien.

Crisp répond que le dilemme présuppose ce qu’il veut prouver (chap. 2, p. 32-34). Chez Mill, la valeur d’une expérience agréable dépend de sa durée, de son intensité et de sa nature intrinsèque, et un plaisir supérieur vaut davantage par son agrément même, qui tient à cette nature. Pourquoi cette nature rend-elle le plaisir plus précieux ? Parce qu’elle le fait, répond Crisp, et tout théoricien du bien-être bute sur un fait de ce genre, Bentham le premier, pour qui la valeur du plaisir et son lien à l’intensité sont aussi des faits bruts. Crisp concède pourtant un trou dans le dispositif, car si la noblesse d’une expérience peut augmenter la valeur de son agrément, on voit mal pourquoi elle n’aurait aucune valeur propre. Michael Hauskeller a soutenu en 2011, dans Utilitas, que les critiques du XIXᵉ siècle avaient touché juste, Kristin Schaupp a ajouté en 2013 que Mill ne prouvait pas la préférence qu’il alléguait, et Saunders leur a répondu en 2016 en proposant une lecture où la qualité s’ajoute à la quantité sans la dominer absolument. David Brink, dans Mill’s Progressive Principles (2013), tire Mill d’un autre côté, vers un perfectionnisme qui fait consister le bonheur dans l’exercice des capacités et qu’il présente comme un rival de l’hédonisme, tandis que John Skorupski, en rendant compte du livre, maintient que la conception à deux dimensions de Mill, qualité et quantité, n’a rien d’incohérent.

Une autre difficulté vise les juges eux-mêmes. Alan Ryan objectait en 1974, selon Crisp, que le philosophe qui n’est sensuel qu’à demi ne peut estimer les attraits d’une existence débauchée, pas plus que le sensuel qui feuillette Hu​me ne peut estimer les plaisirs de la philosophie. Mill avait prévu une version de l’objection au paragraphe 7. Beaucoup de ceux qui commencent jeunes dans l’enthousiasme pour tout ce qui est noble tombent avec l’âge dans l’indolence et l’égoïsme, et Mill nie qu’ils choisissent librement les plaisirs inférieurs. Selon lui, ils sont devenus incapables des autres avant de s’y livrer, car la capacité des sentiments les plus nobles est, dans la plupart des natures, une plante très tendre, que tuent les influences hostiles et le simple défaut de nourriture.

Bentham avait décrit le même phénomène dans l’autre sens. Les hommes, en vieillissant, perdent le goût des amusements simples de l’enfance, notait le Rationale of Reward, et il demandait si c’était là une raison d’orgueil, sauf à juger avantageux d’être difficile à contenter et de faire dépendre son bonheur de ce qui est coûteux et compliqué. Les deux auteurs voient des goûts se perdre avec l’âge, et chacun tient pour perdus ceux que l’autre tient pour supérieurs. Mill ajoute au paragraphe 7 une phrase qui ferme presque son propre tribunal. On peut se demander, écrit-il, si quelqu’un qui est resté également sensible aux deux classes de plaisirs a jamais préféré sciemment et calmement l’inférieur, même si beaucoup, à toutes les époques, se sont brisés en tentant vainement de les cumuler.

Mill s’est au moins une fois assis lui-même sur le banc des juges. Dans une lettre de 1865 à Thomas Hare, que cite Beaumont, il écrit d’Avi​gnon que lire le Gorgias et le Théétète sous l’allée de mûriers, parmi les roses et les rossignols, est une manière infiniment plus agréable de passer le mois de mai que d’écouter la moitié de la nuit des discours fastidieux à la Chambre des communes, où il sera élu cette année-là, et que la seule chose désagréable en ce lieu est d’avoir à choisir entre des plaisirs (CW XVI, 1061). Beaumont en tire une question qu’aucun texte connu ne permet encore de trancher, celle de savoir si Mill voulait dire qu’aucun nombre de vies passées au Parlement ne vaudrait un mois de Pla​ton à Avi​gnon, et la réponse dépend de la lecture, lexicale ou non, que l’on fait du cinquième paragraphe et des rares textes qui le prolongent ailleurs dans l’œuvre.

Pour aller plus loin

Le quadruple remède d’Épicure, déjà traité dans l’encyc​lopédie, montre ce que les épicuriens, dont Mill reprend la défense, entendaient par plaisir. L’article consacré à De la liberté suit l’autre grand essai de Mill, où l’individualité devient un élément du bien-être, et celui qui porte sur l’Éthique à Nicomaque expose la thèse d’Aris​tote selon laquelle le bonheur est une activité.

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Sources de cet article

Chaque article est contre-vérifié avant publication : documents cités dans le texte, travaux de référence et pages institutionnelles consultées en ligne.

Sources primaires

  1. Jeremy Bentham, *An Introduction to the Principles of Morals and Legislation*, imprimé en 1780, publié à Londres en 1789 ; chap. I, § 1 (« Nature has placed mankind under the governance of two sovereign masters, pain and pleasure », « It is for them alone to point out what we ought to do, as well as to determine what we shall do »), § 11 (« that which is used to prove every thing else, cannot itself be proved ») ; chap. IV, « Value of a Lot of Pleasure or Pain, how to be Measured », § 2 (intensité, durée, certitude, proximité), § 3 (fécondité et pureté, « in strictness scarcely to be deemed properties of the pleasure or the pain itself »), § 4 (étendue), § 5 (la sommation), § 6 (le calcul « always kept in view »), § 8 (la valeur d’une terre) ; texte de l’édition en ligne du Classical Utilitarianism Web Site ; traduction de la rédaction Classical Utilitarianism Web Site
  2. Jeremy Bentham, *Introduction aux principes de morale et de législation*, trad. du Centre Bentham (Malik Bozzo-Rey, Anne Brunon-Ernst, Emmanuelle de Champs et al.), Paris, 2011, « Analyse et philosophie », 368 p., ISBN 978-2-7116-2324-2, première traduction intégrale en français ; notice consultée (non collationnée pour les citations) Vrin
  3. Jeremy Bentham, *The Rationale of Reward*, Londres, 1825 ; « Advertisement by the Editor » (deux séries de manuscrits, l’une en français, l’autre en anglais, « written by Mr. Bentham between forty and fifty years ago » ; recension de Dumont de 1811 ; « not be found a literal translation of M. Dumont’s work » ; ajouts de Dumont « marked out, where distinguishable ») ; livre III, « Reward Applied to Art and Science », chap. I, « Art and Science – Divisions » (« Prejudice apart, the game of push-pin is of equal value with the arts and sciences of music and poetry. If the game of push-pin furnish more pleasure, it is more valuable than either. Everybody can play at push-pin : poetry and music are relished only by a few » ; « those individuals who are most difficult to be pleased » ; l’enfant aux châteaux de cartes et Louis XIV ; « As men grow old, they lose their relish for the simple amusements of childhood. Is this a reason for pride ? ») ; texte de *The Works of Jeremy Bentham*, éd. John Bowring, vol. II, Édimbourg, 1843, transcription du Classical Utilitarianism Web Site ; traduction de la rédaction William Tait
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Sources primaires (suite)

  1. Jeremy Bentham et Étienne Dumont, *Théorie des peines et des récompenses*, 2 vol., 1811 ; non consultée, connue ici par l’avertissement de 1825 et par Steven Sverdlik (2025), qui signale les recensions de 1818 et 1832 ; le lieu d’édition est donné comme Paris dans l’avertissement de 1825 Étienne Dumont
  2. John Stuart Mill, « Bentham », *London and Westminster Review*, 1838, revu pour *Dissertations and Discussions*, vol. I, Londres, 1859 ; section 3 (« Man, that most complex being, is a very simple one in his eyes » ; le refus de toute prescription de goût, « as much an act of despotism in the moralist as in the political ruler ») ; section 4 (« good and bad taste » ; « He says, somewhere in his works, that, « quantity of pleasure being equal, push-pin is as good as poetry » ; but this is only a paradoxical way of stating what he would equally have said of the things which he most valued and admired » ; « All poetry is misrepresentation ») ; *Collected Works*, vol. X, p. 113, d’après Roger Crisp ; texte du Classical Utilitarianism Web Site ; traduction de la rédaction London and Westminster Review
  3. John Stuart Mill, *Utilitarianism*, *Fraser’s Magazine*, vol. 64, octobre (chap. I et II), novembre et décembre 1861 ; en volume, Londres, Parker, Son and Bourn, 1863 ; 4ᵉ éd., 1871, la dernière du vivant de l’auteur ; chap. II, « What Utilitarianism Is », numérotation des paragraphes de Roger Crisp : § 3 (« a doctrine worthy only of swine, to whom the followers of Epicurus were, at a very early period, contemptuously likened »), § 4 (« circumstantial advantages rather than in their intrinsic nature » ; « higher ground » ; « It would be absurd that while, in estimating all other things, quality is considered as well as quantity, the estimation of pleasures should be supposed to depend on quantity alone »), § 5 (« If I am asked, what I mean by difference of quality in pleasures […] there is but one possible answer » ; « would not resign it for any quantity of the other pleasure which their nature is capable of » ; « so far outweighing quantity as to render it, in comparison, of small account »), § 6 (« Few human creatures would consent to be changed into any of the lower animals » ; « a sense of dignity » ; « happiness, and content » ; « It is better to be a human being dissatisfied than a pig satisfied ; better to be Socrates dissatisfied than a fool satisfied »), § 7 (« Capacity for the nobler feelings is in most natures a very tender plant » ; « It may be questioned whether any one who has remained equally susceptible to both classes of pleasures, ever knowingly and calmly preferred the lower »), § 8 (« From this verdict of the only competent judges, I apprehend there can be no appeal » ; la question de la plus aiguë de deux douleurs) ; texte de la 7ᵉ éd., Londres, Longmans, Green, and Co., 1879, édition Project Gutenberg ; traduction de la rédaction Fraser’s Magazine
  4. John Stuart Mill, *L’Utilitarisme. Essai sur Bentham*, présentation, traduction et notes de Catherine Audard et Patrick Thierry, Paris, 1998, « Quadrige » n° 261, 253 p. ; 2ᵉ éd., 2009, ISBN 978-2-13-057480-4 ; édition française de référence, notice consultée (non collationnée pour les citations) Presses universitaires de France
  5. John Stuart Mill, journal, entrée de 1854 (« Quality as well as quantity of happiness is to be considered ; less of a higher kind is preferable to more of a lower. The test of quality is the preference given by those who are acquainted with both »), *Collected Works*, vol. XXVII, p. 663, cité d’après Tim Beaumont (2021) University of Toronto Press
  6. John Stuart Mill, lettre à Thomas Hare, 1865 (« It is an infinitely pleasanter mode of spending May to read the Gorgias and Theatetus under the avenue of mulberries » ; « The only disagreeable thing here is having to choose between pleasures »), *Collected Works*, vol. XVI, p. 1061, cité d’après Tim Beaumont (2021) University of Toronto Press
  7. Henry Sidgwick, *The Methods of Ethics*, Londres, 1874 ; 7ᵉ éd., 1907 ; livre I, chap. VII, § 2 (« to use Bentham’s illustration, « quantity of pleasure being equal, push-pin is as good as poetry » » ; « all *qualitative* comparison of pleasures must really resolve itself into quantitative » ; « a non-hedonistic ground of preference » ; « a perplexing mixture of Intuitionism and Hedonism ») ; texte de la 7ᵉ éd., transcription du Classical Utilitarianism Web Site ; traduction de la rédaction Macmillan
  8. F. H. Bradley, *Ethical Studies*, Londres, 1876, essai III, « Pleasure for Pleasure’s Sake » ; 2ᵉ éd., Oxford, 1927, p. 116-120, version du dilemme selon Roger Crisp (1997, p. 32, n. 8) et Michael Hauskeller (2011, p. 428, n. 2) ; non consulté directement Clarendon Press
  9. G. E. Moore, *Principia Ethica*, Cambridge, 1903, chap. III, « Hedonism », § 46-48, p. 77-81 d’après Roger Crisp ; sommaire analytique de Moore consulté (« Mill’s doctrine that some pleasures are superior in quality to others implies both (1) that judgments of ends must be intuitions ; […] and (2) that pleasure is not the sole good ») Cambridge University Press
  10. Pla​ton, *Philèbe*, 20b-21d, en particulier 21c (le *pleumôn*), trad. anglaise de Harold N. Fowler, *Plato in Twelve Volumes*, vol. 8, Cambridge (Mass.) et Londres, 1925 (« your life would not be that of a man, but of a mollusc or some other shell-fish like the oyster »), transcription Perseids ; traduction de la rédaction Harvard University Press et William Heinemann
  11. Pla​ton, *République*, IX, 582a (« By what are things to be judged, if they are to be judged rightly ? Is it not by experience, intelligence and discussion ? » ; « which has had the most experience of all the pleasures we mentioned ? »), trad. anglaise de Paul Shorey, Loeb Classical Library, transcription Perseus ; 580d-583a d’après Roger Crisp (1997, p. 40, n. 11) ; traduction de la rédaction Harvard University Press

Bibliographie

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Sources en ligne

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  23. « L’utilitarisme » (notice de l’édition Audard et Thierry, PUF, 1998) Catalogue Nantilus, Nantes Universitéhttps://nantilus.univ-nantes.fr/vufind/Record/PPN004523598/TOC?lng=en
  24. « Introduction aux principes de morale et de législation » (notice de l’édition Vrin, 2011) Catalogue Nantilus, Nantes Universitéhttps://nantilus.univ-nantes.fr/vufind/Record/PPN151569541/Holdings?lng=en
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