Le vendeur inscrit dans un registre l’heure exacte de la transaction, le nom et l’adresse de l’acheteur, la qualité et la quantité précises du produit, puis il demande à quoi celui-ci doit servir et consigne la réponse. Le produit est un poison. La mesure n’empêche personne d’en acheter, et son auteur la justifie par là, puisqu’elle gêne fort peu l’usage honnête et beaucoup l’usage criminel qui voudrait passer inaperçu. On attendrait ce règlement dans un traité de police sanitaire, et on le trouve au cinquième chapitre d’On Liberty, que John Stuart Mill publie à Londres en 1859. Le même chapitre interdit pourtant de retenir par la force un adulte qui veut s’engager sur un pont dont on l’a averti qu’il était dangereux.
La tyrannie de l’opinion prépondérante
Dès la première phrase, Mill écarte la question du libre arbitre. Son sujet est la liberté civile ou sociale, c’est-à-dire la nature et les limites du pouvoir que la société peut légitimement exercer sur l’individu (chap. I). Longtemps, explique-t-il, la liberté a désigné une protection contre les gouvernants, et l’on a pu croire qu’un peuple qui choisit lui-même ses maîtres n’avait plus besoin de se protéger contre eux. L’expérience a montré l’inverse. La « tyrannie de la majorité » figure désormais parmi les maux dont une société doit se garder, et Mill ajoute qu’elle ne passe pas seulement par la loi. Quand la société elle-même devient le tyran, elle exerce une tyrannie sociale plus redoutable que bien des formes d’oppression politique, car elle laisse moins de moyens d’échapper et pénètre bien plus profondément dans le détail de la vie, jusqu’à asservir l’âme elle-même. Il faut donc une protection contre la tyrannie de l’opinion et du sentiment dominants, qui imposent leurs idées comme règles de conduite à ceux qui ne les partagent pas.
Les règles en vigueur, constate encore le premier chapitre, ont surtout été fixées par les goûts et les aversions de la société, ou d’une fraction puissante de celle-ci. Mill nomme un adversaire, Auguste Comte, dont le système social viserait selon lui à établir un despotisme de la société sur l’individu. Le danger n’avait rien de théorique à ses yeux. Une note du deuxième chapitre signale que les poursuites gouvernementales contre la presse, en 1858, sont venues démentir peu après qu’il l’eut écrite sa remarque sur la fin des peines frappant la discussion politique, sans changer sa conviction sur le fond.
Le premier traducteur français du livre, Charles Dupont-White, défendait un libéralisme bien plus confiant dans l’État, et Gregory Conti rapporte que Mill qualifiait d’« opposée » à la sienne la philosophie de son traducteur. Sa traduction, revue par Laurence Lenglet, demeure celle que le lecteur français trouve en « Folio essais » depuis 1990, à côté de celle que Gilbert Boss a publiée à Zurich en 1987.
To prevent harm to others
Le principe arrive au premier chapitre, dans un paragraphe dont la première phrase annonce l’objet de l’essai, défendre un seul principe très simple qui doit régir absolument les rapports de la société avec l’individu, que la contrainte passe par la loi ou par la pression morale de l’opinion. La seule fin qui autorise les hommes, individuellement ou collectivement, à entraver la liberté d’action de l’un d’entre eux est leur propre protection, et le seul but pour lequel on peut à bon droit exercer le pouvoir sur un membre d’une communauté civilisée, contre sa volonté, est d’empêcher un dommage aux autres (to prevent harm to others, CW XVIII, 223, traduction de la rédaction). Son propre bien, physique ou moral, n’en est pas une justification suffisante. On peut lui faire des remontrances, le raisonner, le persuader ou le supplier, sans jamais le contraindre parce que ce serait meilleur pour lui. La seule partie de la conduite dont on doive répondre devant la société est celle qui concerne autrui ; pour celle qui ne concerne que lui, son indépendance est de droit absolue, et le développement s’achève sur la formule « Sur lui-même, sur son propre corps et son propre esprit, l’individu est souverain ». On rend ici harm par « dommage » plutôt que par « tort », parce que le mot anglais désigne d’abord ce que subit une personne, et la question de savoir quels dommages comptent occupe toute la suite du débat. La philosophie morale française parle plus volontiers de principe de non-nuisance, et Ruwen Ogien en avait fait le seul principe moral qu’il tenait pour incontestable.
Le principe a des bornes que Mill trace lui-même au paragraphe suivant. Il ne vaut pas pour les enfants ni pour les jeunes gens au-dessous de l’âge que la loi fixe pour la majorité. Il ne vaut pas non plus pour les sociétés que Mill dit arriérées, puisque le despotisme est un mode de gouvernement légitime avec les barbares, à condition que la fin soit leur amélioration, et que la liberté comme principe ne s’applique à aucun état de choses antérieur au moment où les hommes deviennent capables de s’améliorer par la discussion libre et égale. La restriction appartient au texte, et une lecture qui l’omet présente un autre principe que celui de 1859.
Mill refuse aussi de fonder sa thèse sur un droit abstrait. Il tient l’utilité pour l’ultime recours sur toutes les questions morales, mais l’utilité au sens le plus large, fondée sur les intérêts permanents de l’homme en tant qu’être capable de progrès (chap. I, § 11 dans la numérotation de David Brink). Le dommage peut d’ailleurs venir de l’inaction, et l’on peut contraindre quelqu’un à témoigner en justice ou à prendre sa part de la défense commune. Quant aux libertés que le principe protège, Mill en compte plusieurs régions, la liberté de conscience au sens le plus large, qui inclut celle de penser, de sentir et de publier, la liberté des goûts et des occupations, qui permet de mener sa vie à sa guise tant qu’on ne nuit pas à autrui, et la liberté de s’associer pour tout but qui n’implique pas de dommage pour d’autres.
Le quatrième chapitre précise ce que la société garde le droit de faire devant une conduite qui ne regarde que son auteur. Elle peut le juger sot, l’éviter, mettre les autres en garde contre lui. Elle ne peut pas le punir. L’exemple choisi par Mill rend la frontière visible. Personne ne doit être puni simplement pour s’être enivré, mais un soldat ou un policier doit l’être s’il est ivre pendant son service, et chaque fois qu’il y a un dommage précis, ou un risque précis de dommage, pour un individu ou pour le public, le cas sort du domaine de la liberté pour entrer dans celui de la morale ou de la loi.
On peut redire l’argument sans le vocabulaire de Mill. Une majorité, élue ou non, se trompe souvent sur ce qui fait le bien de chacun, et elle a tendance à imposer ses goûts comme des règles. Laisser chacun libre de ce qui ne concerne que lui produit, à long terme, plus de bien que n’importe quelle tutelle, parce que les hommes progressent en essayant, en discutant et en choisissant par eux-mêmes. La contrainte n’est donc légitime que là où la conduite d’un homme cause ou menace un dommage précis à quelqu’un d’autre.
Devant la maison d’un marchand de blé
Le deuxième chapitre applique le principe à la pensée et à la parole. Si l’humanité entière moins un seul homme était d’un avis et que cet homme seul fût de l’avis contraire, l’humanité n’aurait pas plus de raison de le faire taire qu’il n’en aurait, s’il en avait le pouvoir, de faire taire l’humanité. Le tort propre à la censure est de voler le genre humain, ceux qui s’écartent de l’opinion comme ceux qui la partagent. Mill rappelle qu’il exista jadis un homme nommé Socrate, condamné par ses juges, et que Marc Aurèle, meilleur chrétien que bien des chrétiens à ses yeux, le dogme excepté, persécuta le christianisme. À la fin du chapitre, il résume sa défense en quatre raisons. L’opinion qu’on réduit au silence peut être vraie, et le nier revient à se croire infaillible. Même fausse, elle peut contenir une part de vérité. Même entièrement vraie, l’opinion reçue que personne ne conteste vigoureusement se tient comme un préjugé, sans que ceux qui l’adoptent en comprennent les raisons. Enfin, le sens même de la doctrine risque de se perdre, et elle devient un dogme mort au lieu d’une vérité vivante. Celui qui ne connaît que ses propres arguments, ajoute Mill en invoquant la pratique de Cicéron, connaît mal ceux-là mêmes.
Le troisième chapitre s’ouvre sur une limite, et elle sert d’épreuve à tout ce qui précède. L’opinion selon laquelle les marchands de blé affament les pauvres, ou selon laquelle la propriété privée est un vol, doit pouvoir circuler sans entrave dans la presse. La même opinion peut être punie à bon droit quand on la crie devant la maison d’un marchand de blé à une foule surexcitée, ou qu’on la distribue à cette foule sur une affiche. Les mots n’ont pas changé. Le lecteur peut refaire l’épreuve avec une phrase de son choix, en la plaçant tour à tour dans un livre, dans une lettre adressée à une seule personne et dans la bouche d’un orateur devant une foule en colère, puis en se demandant à quel moment elle cesse d’être une opinion pour devenir l’amorce d’un dommage. Chez Mill, le critère se loge dans le risque précis que crée la circonstance, et le contenu de l’opinion ne suffit jamais à justifier la peine.
La suite du chapitre défend l’individualité comme un des éléments du bien-être, selon le titre même que Mill lui donne. Celui qui laisse le monde, ou la portion du monde où il vit, choisir pour lui son plan de vie n’a besoin d’aucune autre faculté que celle, simiesque, de l’imitation. La nature humaine n’est pas une machine qu’on construit sur un modèle pour lui faire accomplir exactement la tâche prescrite. Mill vise la théorie calviniste, pour laquelle la grande faute de l’homme est la volonté propre, et il soutient qu’en son temps le seul exemple du non-conformisme, le seul refus de plier le genou devant la coutume, rend déjà service. David Brink s’appuie sur ces pages pour prêter à Mill une conception perfectionniste du bonheur, qui fait entrer dans le bien d’un homme l’exercice de ses capacités de jugement et de choix. Mill avait placé en épigraphe une phrase de Wilhelm von Humboldt sur l’importance absolue du développement humain dans sa plus grande diversité.
Un pont qu’on sait dangereux
Le cinquième chapitre, intitulé « Applications », résume la doctrine en deux maximes. L’individu n’a pas de comptes à rendre à la société pour ses actions tant qu’elles ne concernent les intérêts de personne d’autre que lui ; pour celles qui nuisent aux intérêts d’autrui, il en est responsable et peut être soumis à des peines sociales ou légales. Le poison illustre la difficulté. S’il ne servait qu’à tuer, on aurait raison d’en interdire la fabrication et la vente, mais il sert aussi à des fins innocentes et utiles, et l’interdire frapperait ceux qui en ont besoin. D’où l’étiquette qui signale le danger et le registre décrit plus haut, deux mesures qui informent ou dissuadent sans retirer à personne le droit d’acheter.
Un fonctionnaire, ou n’importe qui d’autre, voit un homme s’engager sur un pont reconnu dangereux, sans avoir le temps de l’avertir. Il peut le saisir et le faire revenir sans porter la moindre atteinte à sa liberté, écrit Mill, car la liberté consiste à faire ce qu’on désire, et cet homme ne désire pas tomber dans la rivière. Mais quand il n’y a pas certitude, seulement un danger, nul autre que la personne elle-même ne peut juger si le motif qui la pousse à courir ce risque est suffisant. Sauf si c’est un enfant, ou s’il délire, ou s’il se trouve dans un état d’excitation ou d’absorption incompatible avec le plein usage de la réflexion, on doit seulement l’avertir du danger, sans l’empêcher par la force de s’y exposer. Gerald Dworkin tire de ce passage la distinction entre deux paternalismes. Le paternalisme faible autorise à arrêter l’homme le temps de vérifier qu’il sait ce qu’il fait et, s’il le sait, à le laisser passer ; le paternalisme fort autoriserait à le retenir même alors, et Mill le refuse. Chacun peut déplacer le curseur, en faisant varier l’état du pont, ce que sait le passant, le temps dont on dispose pour lui parler, et chercher le moment exact où la main posée sur son bras cesse d’être un service pour devenir une contrainte.
Une limite inverse figure quelques paragraphes plus loin. Un contrat par lequel un homme se vendrait comme esclave serait nul. En se vendant, il abdique sa liberté et renonce, par cet acte unique, à tout usage futur de celle-ci, si bien qu’il détruit dans son propre cas la raison même qui justifiait de le laisser disposer de lui. Le principe de liberté ne peut exiger qu’il soit libre de ne pas être libre, et ce n’est pas la liberté que d’être autorisé à aliéner sa liberté.
Certains cas laissent Mill hésitant, et il le dit. La fornication doit être tolérée, et le jeu aussi, mais faut-il laisser quelqu’un libre d’être proxénète, ou de tenir une maison de jeu (CW XVIII, 296) ? Il expose les arguments des deux côtés et refuse de décider s’ils suffisent à justifier ce qu’il appelle une anomalie morale, punir le complice quand l’auteur principal doit rester libre, mettre à l’amende ou en prison l’entremetteur quand on laisse aller le fornicateur, le tenancier de la maison de jeu quand on laisse aller le joueur. Mark Tunick a proposé en 2024 d’y lire la marque d’un principe qui ne vise que la cause prochaine d’un dommage non consenti, sans s’étendre à tous ceux dont la conduite y contribue de près ou de loin.
Stephen contre la sphère privée
L’objection la plus durable vient d’un juriste. En mars 1873, James Fitzjames Stephen publie Liberty, Equality, Fraternity, dont le premier chapitre cite le principe très simple de Mill avant de le condenser en une phrase, selon laquelle nul n’est jamais justifié à chercher à influer sur la conduite d’autrui en excitant ses craintes, sauf pour se protéger lui-même. Il juge radicalement vicieuse la distinction dont tout dépend, parce que la part de loin la plus importante de notre conduite regarde à la fois nous-mêmes et les autres (éd. Warner, p. 16-17). La contrainte se justifie selon lui chaque fois qu’elle procure à ceux qu’on contraint un bien assez grand pour compenser la peine de la contrainte elle-même, et Mill aurait dû prouver, pour lui refuser ce calcul, qu’il n’existe pas entre nous de différences considérables de sagesse (p. 18-19).
Mill avait prévu l’objection au quatrième chapitre, sous forme de question. Comment une partie de la conduite d’un membre de la société pourrait-elle être indifférente aux autres membres ? Il accorde que l’homme qui se ruine ou s’abîme nuit à ceux qui dépendent de lui et prive la société de ce qu’il lui devait. Il répond pourtant que le dommage simplement éventuel, celui qu’il appelle « constructif », qu’on cause à la société par une conduite qui ne viole aucun devoir précis envers le public et ne fait de mal perceptible à aucun individu assignable, est un inconvénient que la société peut supporter pour le plus grand bien de la liberté. Le soldat ivre revient ici. Il est puni pour avoir manqué à un devoir précis, pas pour son ivresse.
John C. Rees a relu en 1960 le principe à partir d’un mot que Mill emploie souvent. Dire qu’une conduite affecte autrui énonce un fait ; dire qu’elle affecte ses intérêts suppose déjà un jugement sur les effets qui comptent, et Mill parle au quatrième chapitre de certains intérêts qui doivent être considérés comme des droits. Les actes qui ne regardent que soi pourraient donc avoir des effets sur les autres, pourvu qu’ils ne touchent pas leurs intérêts.
C. L. Ten a objecté en 1980 que les intérêts, chez Rees, dépendent pour exister d’une reconnaissance sociale, ce qui rendrait la liberté relative aux normes mêmes de la majorité, alors que le livre était écrit pour la protéger contre elles. Ten pousse plus loin la difficulté, et elle vise le fondement. Un utilitariste doit permettre d’intervenir chaque fois que l’intervention produit plus de bonheur, et il faudrait, pour défendre la liberté sans exception, montrer qu’une intervention dans la conduite qui ne regarde que soi ne maximise jamais le bonheur, argument que Mill, selon lui, ne fournit pas.
Le principe a connu au XXᵉ siècle une épreuve juridique. En 1957, le rapport Wolfenden recommande de dépénaliser les relations homosexuelles entre adultes consentants dans la vie privée, ce que fait en 1967 le Sexual Offences Act pour l’Angleterre et le pays de Galles. Patrick Devlin soutient que la société peut défendre par la loi sa morale commune, et H. L. A. Hart lui répond en 1963 dans Law, Liberty and Morality en reprenant contre lui le refus de punir l’immoralité privée. Hart ne suit pas Mill sur le paternalisme. Il constate un déclin général de la croyance selon laquelle chacun connaît mieux que personne ses propres intérêts, et il juge que Mill a porté ses protestations contre le paternalisme à des extrémités qui peuvent nous paraître aujourd’hui fantastiques. John Stanton-Ife relève que Devlin lui-même a pressé le Parlement, en 1965, d’appliquer les recommandations du rapport.
« Autant à elle qu’à moi »
Comme tout ce qu’il a écrit depuis des années, dit la dédicace, ce livre appartient autant à celle qui l’a inspiré qu’à son auteur, mais il n’a bénéficié qu’à un degré très insuffisant de sa révision. Harriet Taylor, devenue la femme de Mill, était morte d’une insuffisance respiratoire le 3 novembre 1858, à Avignon, sur la route de Montpellier, et Mill acheta ensuite une maison près du cimetière où elle repose. Dans l’Autobiographie, publiée après sa mort en 1873, il présente On Liberty comme leur production commune, plus directement et plus littéralement qu’aucun autre ouvrage portant son nom, et il écrit que toute la manière de penser dont le livre était l’expression était éminemment celle de Harriet. Dale E. Miller rapporte qu’ils en avaient relu ensemble chaque phrase.
Un autre document de la main de Mill dit autre chose, ou du moins ne dit pas la même chose. La bibliographie de ses propres écrits qu’il a tenue, éditée en 1945 par Ney MacMinn, J. R. Hainds et James McNab McCrimmon, qualifie de productions communes de nombreux articles, et même les Principes d’économie politique, mais elle ne range pas On Liberty parmi elles, selon la notice que Miller consacre à Harriet Taylor Mill.
Aucun des deux textes ne suffit à mesurer la part de chacun.
Les lectures se partagent depuis longtemps sur cette part, et sur ce qu’elle change. Certains ont douté que Harriet ait infléchi la pensée de Mill, d’autres ont soutenu qu’ils travaillaient d’égal à égal. Gertrude Himmelfarb, en 1974, distingue deux Mill, celui des autres œuvres, attentif à la complexité des sociétés et à l’éducation du sens social, et celui d’On Liberty, qui défend un principe simple et absolu ; elle attribue l’écart à l’influence de Harriet, tout en convenant qu’aucun indice direct, interne ou externe, ne vient l’appuyer. Ronald Dworkin lui répond la même année, dans la New York Review of Books du 31 octobre 1974, que le livre ne contredit pas le reste de l’œuvre, parce qu’il défend une liberté entendue comme dignité, celle d’un homme que la loi ne désigne pas comme incapable de décider pour lui-même, et que la portée étroite du principe ne doit pas être confondue avec sa force.
Pour aller plus loin
L’utilitarisme de Bentham, dont Mill hérite et qu’il élargit, éclaire le fondement qu’il donne à la liberté. La volonté générale du Contrat social de Rousseau offre l’exemple d’une doctrine qui fait obéir le citoyen à une loi qu’il est censé s’être donnée, et le procès de Socrate, que Mill invoque au deuxième chapitre, montre ce qu’une cité peut faire d’une opinion qui la dérange.
Quand un peuple élit ceux qui le gouvernent, il semble n’avoir plus rien à craindre d’eux. Le philosophe John Stuart Mill refuse cette idée. Il publie à Londres, en 1859, un livre intitulé De la liberté. Il y cherche jusqu’où une société peut contraindre l’un de ses membres, et il répond par une règle unique.
Le poids de l’opinion
Pour Mill, la menace ne vient pas seulement des lois. Elle vient aussi de l’opinion du plus grand nombre. Une majorité peut imposer ses goûts sans passer par la police. Son jugement atteint jusqu’aux petits détails de la vie.
On échappe plus difficilement à cette pression qu’à bien des gouvernements. Mill constate que beaucoup de règles morales viennent simplement de ce qu’une société aime ou déteste. Il veut donc protéger l’individu contre les lois comme contre le regard des autres.
Une règle pour tout le monde
Sa règle tient en peu de mots. On ne peut forcer un adulte que pour l’empêcher de faire du tort à autrui. Son propre bien ne suffit jamais à justifier la contrainte. On a le droit de le conseiller, de discuter avec lui, de le supplier. On n’a pas le droit de l’obliger.
Mill résume l’idée d’une image. Chacun est souverain sur son corps et sur son esprit. Il pose pourtant des limites à sa règle. Elle ne s’applique pas aux enfants. Elle ne s’applique pas non plus, selon lui, aux peuples qu’il jugeait arriérés, qu’on pouvait gouverner sans leur avis pour les faire progresser.
Un exemple montre où passe la frontière. S’enivrer chez soi ne mérite aucune punition. Un soldat ivre pendant son service, en revanche, doit être puni, car il manque à un devoir précis envers les autres.
Mill ne s’appuie pas sur un droit tombé du ciel. Il pense que les hommes deviennent meilleurs en essayant, en discutant et en choisissant eux-mêmes. Laisser chacun libre de ses affaires produit donc, à la longue, plus de bien qu’une tutelle.
La même phrase, deux sorts
La règle vaut d’abord pour les idées. Si tout le monde sauf une personne partageait le même avis, la faire taire serait aussi injuste que de faire taire tout le monde. Une opinion interdite peut être vraie. Une opinion fausse contient souvent une part de vérité. Une vérité que plus personne ne discute finit par devenir une formule morte, répétée sans être comprise.
Mill en donne un exemple. Imprimer dans un journal que les marchands de blé affament les pauvres doit rester permis. Crier la même phrase devant la maison d’un marchand, face à une foule en colère, peut être puni. Les mots sont identiques. Le danger immédiat change tout.
Un autre exemple concerne un pont en mauvais état. Un homme s’apprête à le traverser et on n’a pas le temps de le prévenir. On peut le retenir par le bras, car il ne veut sûrement pas tomber dans la rivière. Si le danger est seulement possible, on doit l’avertir et le laisser décider, sauf s’il s’agit d’un enfant ou d’une personne hors d’état de réfléchir.
La liberté a pourtant un plancher. Un homme ne peut pas se vendre comme esclave. Il renoncerait d’un coup à toute liberté future, et la règle qui le protège perdrait alors son sens.
Les doutes des lecteurs
En 1873, un juriste nommé James Fitzjames Stephen attaque le livre. Selon lui, presque tout ce que nous faisons touche à la fois nous-mêmes et les autres. La frontière de Mill serait donc impossible à tracer.
Mill avait prévu cette critique. Il admettait qu’un homme qui se ruine fait aussi souffrir ses proches. Il répondait que ce tort vague, sans victime précise, est un prix que la société peut payer pour rester libre. Le soldat ivre est puni pour son service manqué, et non pour son verre de trop.
Une dernière question porte sur la part d’une autre personne dans le livre. L’épouse de Mill, Harriet Taylor, meurt à Avignon en novembre 1858, quelques mois avant la parution. La dédicace déclare que l’ouvrage lui appartient autant qu’à son auteur. Mill écrira plus tard qu’ils l’ont composé ensemble. Pourtant, la liste de ses écrits qu’il tenait lui-même ne le range pas parmi leurs travaux communs. Personne ne sait mesurer la part de chacun.
Après sa mort, Mill acheta une maison à Avignon, tout près du cimetière où elle repose.
La version complète cite le règlement que Mill imagine pour la vente des poisons, et donne la réponse d’un philosophe du droit du XXᵉ siècle, pour qui Mill avait poussé trop loin son refus de protéger les gens contre eux-mêmes.
Sources de cet article
Chaque article est contre-vérifié avant publication : documents cités dans le texte, travaux de référence et pages institutionnelles consultées en ligne.
Sources primaires
- John Stuart Mill, *On Liberty*, Londres, 1859 (imprimé par Savill and Edwards) ; dédicace (« belongs as much to her as to me », révision « in a very insufficient degree ») ; chap. I, « Introductory » (première phrase, liberté civile ou sociale ; « the tyranny of the majority » ; « a social tyranny more formidable than many kinds of political oppression » ; « the tyranny of the prevailing opinion and feeling » ; « the likings and dislikings of society » ; Comte et le despotisme de la société sur l’individu ; « The object of this Essay is to assert one very simple principle » ; « the sole end for which mankind are warranted […] is self-protection » ; « to prevent harm to others » ; « His own good, either physical or moral, is not a sufficient warrant » ; « In the part which merely concerns himself, his independence is, of right, absolute » ; « Over himself, over his own body and mind, the individual is sovereign » ; enfants, « Despotism is a legitimate mode of government in dealing with barbarians, provided the end be their improvement » ; « Liberty, as a principle, has no application to any state of things anterior to the time » ; « utility in the largest sense, grounded on the permanent interests of man as a progressive being » ; l’inaction, le témoignage en justice, la défense commune ; les régions de la liberté) ; chap. II, « Of the Liberty of Thought and Discussion » (« If all mankind minus one » ; « robbing the human race » ; Socrate ; Marc Aurèle ; « dead dogma, not a living truth » ; « He who knows only his own side of the case, knows little of that » et la pratique de Cicéron ; les quatre raisons, « First », « Secondly », « Thirdly », « Fourthly » ; note sur les poursuites contre la presse de 1858) ; chap. III, « Of Individuality, as One of the Elements of Well-Being » (le marchand de blé, « delivered orally to an excited mob assembled before the house of a corn-dealer » ; « the ape-like one of imitation » ; « Human nature is not a machine to be built after a model » ; la théorie calviniste, « Self-will » ; « the mere refusal to bend the knee to custom, is itself a service » ; épigraphe tirée de Wilhelm von Humboldt) ; chap. IV, « Of the Limits to the Authority of Society over the Individual » (intérêts « which […] ought to be considered as rights » ; « to act upon our unfavourable opinion of any one » ; « How (it may be asked) can any part of the conduct of a member of society be a matter of indifference to the other members ? » ; le soldat et le policier ivres ; « a definite damage, or a definite risk of damage » ; « constructive injury ») ; chap. V, « Applications » (les deux maximes ; les poisons, l’étiquette et le registre ; le pont, « liberty consists in doing what one desires, and he does not desire to fall into the river », « he ought, I conceive, to be only warned of the danger » ; le contrat d’esclavage, « It is not freedom, to be allowed to alienate his freedom » ; le proxénète et la maison de jeu) ; texte consulté dans l’édition Project Gutenberg et dans l’édition par chapitres d’Utilitarianism.net ; traduction de la rédaction John W. Parker and Son
- John Stuart Mill, *On Liberty*, dans *Collected Works of John Stuart Mill*, vol. XVIII, *Essays on Politics and Society, Part I*, éd. J. M. Robson, Toronto et Londres, 1977, p. 223 (le principe) et p. 296 (le proxénète), pagination d’après Mark Tunick University of Toronto Press et Routledge & Kegan Paul
- John Stuart Mill, *La Liberté*, trad. et introduction de Charles Dupont-White, Paris, 1864, « Bibliothèque des sciences morales et politiques », XI-303 p., première traduction française selon Gregory Conti Guillaumin et Cie
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Sources primaires (suite)
- John Stuart Mill, *De la liberté*, trad. Laurence Lenglet d’après la traduction de Charles Dupont-White, préface de Pierre Bouretz, Paris, 1990, « Folio essais » n° 142, 242 p., ISBN 978-2-07-032536-8, édition française courante Gallimard
- John Stuart Mill, *De la liberté*, trad. et commentaire de Gilbert Boss, Zurich, 1987, VII-277 p., ISBN 2-88093-106-1 Éditions du Grand Midi
- John Stuart Mill, *Autobiography*, Londres, 1873, chap. VII (*On Liberty* comme production commune, « more directly and literally our joint production than anything else which bears my name », « The whole mode of thinking of which the book was the expression, was emphatically hers »), cité d’après Dale E. Miller Longmans, Green, Reader, and Dyer
- John Stuart Mill, *Bibliography of the Published Writings of John Stuart Mill*, éd. Ney MacMinn, J. R. Hainds et James McNab McCrimmon, Evanston, 1945 ; fac-similé, Bristol, Thoemmes, 1990, XIV-101 p. (*On Liberty* absent des productions communes, d’après Miller) Northwestern University
- James Fitzjames Stephen, *Liberty, Equality, Fraternity*, Londres, 1873 ; 2ᵉ éd., 1874 ; éd. Stuart D. Warner, Indianapolis, 1993, chap. I, « The Doctrine of Liberty in General », p. 6 (citation du principe de Mill), p. 8 (« No one is ever justified in trying to affect any one’s conduct by exciting his fears, except for the sake of self-protection »), p. 16 (« The distinction upon which it depends is radically vicious »), p. 17 (« By far the most important part of our conduct regards both ourselves and others »), p. 18-19 (la compulsion qui doit « overbalance the pain of the compulsion itself », les différences de sagesse) ; traduction de la rédaction Liberty Fund
Bibliographie
- David O. Brink, « Mill’s Moral and Political Philosophy », *The Stanford Encyclopedia of Philosophy*, première publication le 9 octobre 2007, édition de l’été 2014 (numérotation I 11 et III 4, lecture perfectionniste du bonheur chez Mill) Stanford University
- Dale E. Miller, « Harriet Taylor Mill », *The Stanford Encyclopedia of Philosophy*, première publication le 11 mars 2002, révision substantielle du 11 juin 2002, édition de l’été 2008, notice et note 4 (la dédicace, l’*Autobiographie*, la relecture commune, la mort à Avignon le 3 novembre 1858, la maison près du cimetière, le désaccord des lectures sur sa part, Himmelfarb 1974, l’absence d’*On Liberty* parmi les productions communes de la bibliographie) Stanford University
- Gerald Dworkin, « Paternalism », *The Stanford Encyclopedia of Philosophy*, dernière modification substantielle du 20 décembre 2005, édition de l’été 2006 (le pont de Mill, paternalisme faible et paternalisme fort, le contrat d’esclavage) Stanford University
- John Stanton-Ife, « The Limits of Law », *The Stanford Encyclopedia of Philosophy*, première publication le 29 janvier 2022, et notes 5 et 6 (Hart sur le paternalisme, le rapport Wolfenden de 1957, le Sexual Offences Act de 1967, l’intervention de Devlin en 1965) Stanford University
- H. L. A. Hart, *Law, Liberty and Morality*, Stanford, 1963 (« a general decline in the belief that individuals know their own interests best », « to lengths that may now appear to us fantastic »), cité d’après John Stanton-Ife Stanford University Press
- Patrick Devlin, *The Enforcement of Morals*, Oxford, 1965 Oxford University Press
- John C. Rees, « A Re-Reading of Mill on Liberty », *Political Studies* 8, 1960, p. 113-129 Political Studies Association
- C. L. Ten, *Mill on Liberty*, Oxford, 1980, chap. 2 (l’interprétation traditionnelle, la critique de Rees, « depend for their existence on social recognition ») et chap. 3, « Morality and Utility » (l’intervention qui maximise le bonheur), version en ligne du Victorian Web Clarendon Press
- Mark Tunick, « J.S. Mill’s Puzzling Position on Prostitution and his Harm Principle », *Philosophy* 99, 2024, p. 1-25, DOI 10,1017/S003181912300027X Royal Institute of Philosophy et Cambridge University Presshttps://doi.org/10.1017/S003181912300027X
- Gertrude Himmelfarb, *On Liberty and Liberalism : The Case of John Stuart Mill*, New York, 1974, 345 p., d’après le compte rendu de Ronald Dworkin Alfred A. Knopf
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