Après la naissance, il faut courir en cercle autour de l’enfant. Socrate donne la consigne au milieu du Théétète (160e) et nomme le rite athénien auquel il pense, les amphidromia, où l’on faisait en courant le tour du nouveau-né. Harold North Fowler, dans une note de sa traduction anglaise de 1921, rappelle que le père décidait alors d’élever l’enfant ou de l’exposer. Le nouveau-né, ici, est une phrase. Théétète, un adolescent doué pour la géométrie, vient de proposer que la science n’est rien d’autre que la sensation (151e), et Socrate veut faire le tour de cette définition par le raisonnement, pour savoir si elle mérite d’être nourrie ou si elle n’est qu’un anemiaion, un œuf de vent, l’œuf sans germe dont rien ne sortira. Il demande aussi au jeune homme s’il supportera sans colère qu’on lui retire ce premier-né (161a).
Le fils de Phénarète
La scène se passe à Athènes peu avant le procès de Socrate, en 399 avant notre ère. Le géomètre Théodore de Cyrène présente à Socrate un élève dont il fait grand éloge. Socrate pose alors sa question, qui ne quittera plus le dialogue. Qu’est-ce que la science, epistêmê ? Théétète énumère la géométrie et les sciences qu’enseigne Théodore, puis la cordonnerie et les autres métiers, avant d’avouer qu’il ne parvient pas à dire la chose unique que ces savoirs ont en commun, ni à cesser d’y penser. Socrate lui répond qu’il est en travail, ôdineis, et que ses douleurs sont celles d’un esprit gros de quelque chose (148e).
L’aveu vient ensuite. Socrate est le fils d’une accoucheuse « de grande valeur et d’allure imposante », Phénarète (149a, traduction de la rédaction d’après le grec de Burnet). Il pratique le même art, et il demande au garçon de ne pas le trahir auprès des autres. Ceux-là l’ignorent et disent seulement de lui qu’il est le plus déconcertant des hommes, et qu’il laisse les gens dans l’embarras. Le métier de Phénarète est décrit avec précision. Une accoucheuse a passé l’âge d’enfanter, parce qu’Artémis, déesse des naissances qui n’a jamais enfanté, a confié la tâche à celles qui ne peuvent plus concevoir et qui savent pourtant ce qu’est une grossesse (149b-c). Elle reconnaît mieux que personne une femme enceinte. Par des drogues et des incantations, elle éveille les douleurs ou les apaise, mène à terme un accouchement difficile, provoque une fausse couche quand elle le juge bon (149c-d).
« Accoucheuse », le mot que retient la traduction de Michel Narcy citée par Luc Brisson, convient mieux à ce passage que « sage-femme », qui glisse dans la phrase une sagesse que Socrate se refuse justement. Diogène Laërce, au IIIᵉ siècle de notre ère, reprend le renseignement et l’attribue expressément au Théétète (Vies, II, 18).
Sophronisque, le père, était sculpteur, d’après la même phrase de Diogène.
« Une image et un mensonge »
Socrate énumère ensuite ce qui sépare son art de celui de sa mère (150b-c). Il accouche des hommes. Il veille sur des âmes en travail, là où sa mère veillait sur des corps, et il possède en plus un pouvoir que les accoucheuses n’ont pas, parce qu’aucune femme ne met au monde tantôt de vrais enfants, tantôt des simulacres. Le plus important dans son art consiste à éprouver de toutes les manières si la pensée du jeune homme enfante une image et un mensonge, eidôlon kai pseudos, ou un fruit fécond et vrai. Le verbe grec, basanizein, est celui de la pierre de touche qui sert à reconnaître l’or. Socrate partage aussi l’infirmité des accoucheuses, puisqu’il est stérile en sagesse, agonos sophias. Beaucoup lui ont reproché d’interroger les autres sans jamais rien déclarer lui-même, faute d’avoir rien de sage à dire, et il juge le reproche exact (150c). La cause tient au dieu. La traduction de Michel Narcy, retouchée par Luc Brisson, la rend ainsi, « procéder aux accouchements, le dieu m’y force, mais il me retient d’engendrer ». Ceux qui le fréquentent paraissent d’abord ignorants, puis font des progrès étonnants sans avoir rien appris de lui, parce qu’ils ont trouvé et enfanté eux-mêmes beaucoup de belles choses (150d). Certains l’ont quitté trop tôt, en s’attribuant tout le mérite. Ils ont perdu par de mauvaises fréquentations ce qu’il les avait aidés à mettre au monde, et préféré les mensonges et les simulacres au vrai ; Aristide, fils de Lysimaque, fut de ceux-là (150e-151a). Quand ils reviennent, le signe divin, le daimonion, lui interdit de reprendre certains d’entre eux et l’autorise pour d’autres. Et quand il retire à quelqu’un une sottise, l’autre est prêt à le mordre (151c).
La figure se laisse reformuler sans le vocabulaire de l’obstétrique. Une personne qui cherche peut porter en elle une réponse qu’elle ne sait pas encore formuler, et la gêne qu’elle éprouve est le signe de ce travail. Celui qui l’interroge n’apporte aucune réponse de son cru, il l’aide à formuler la sienne puis la soumet à l’épreuve, parce qu’une pensée sortie de soi peut être aussi bien fausse que vraie. Le profit tient à ce que l’épreuve laisse derrière elle, une vérité trouvée par l’interrogé lui-même ou, à défaut, la fin d’une illusion de savoir.
Le dialogue applique la méthode jusqu’au bout. Les trois définitions de Théétète, la sensation, l’opinion vraie, l’opinion vraie accompagnée d’une explication, tombent l’une après l’autre. En 210b, l’art maïeutique, hê maieutikê technê, autrement dit l’art de l’accoucheuse, les déclare toutes œufs de vent, indignes d’être nourries. Si le jeune homme conçoit de nouveau, il portera de meilleures pensées ; s’il reste vide, il sera plus doux avec ceux qu’il fréquente, et il aura la sagesse de ne pas croire savoir ce qu’il ne sait pas (210c). Puis Socrate s’excuse. Il doit se rendre au Portique du roi, où l’attend l’accusation écrite que Mélétos a déposée contre lui, et il donne rendez-vous pour le lendemain matin (210d).
Huit pieds carrés
L’enfant, d’où vient-il ? Le Théétète ne le dit pas, et un dialogue antérieur paraissait avoir répondu. Dans le Ménon, Socrate prend à part un jeune esclave qui n’a jamais appris la géométrie (82b-85b). Il dessine un carré de deux pieds de côté, dont la surface fait quatre pieds carrés, et demande quel côté donnerait un carré de surface double. Qu’on fasse l’essai avant de lire la suite, avec un carré de papier si l’on veut. L’esclave répond d’abord sans hésiter qu’il faut doubler le côté. Un côté de quatre pieds donne seize pieds carrés, le double de ce qu’il fallait ; il propose alors trois pieds, qui en donnent neuf, et finit par avouer qu’il ne sait pas. Socrate fait remarquer à Ménon que le garçon, à présent, ne croit plus savoir. L’engourdissement qu’il lui a infligé, comparable à la décharge d’une torpille, ne lui a fait aucun tort, puisqu’il cherchera désormais (84a-c). Guidé par des questions, le garçon reconnaît enfin que le carré double se construit sur la diagonale du premier (85b). Socrate prend Ménon à témoin qu’il n’a rien enseigné, et conclut que ces opinions étaient en l’esclave et que les faire remonter revient à se ressouvenir (85c-d). La théorie de la réminiscence, anamnêsis, exposée un peu plus haut dans le dialogue (81c-d), veut que l’âme, immortelle et plusieurs fois née, ait déjà tout appris. Avec elle, l’enfant préexiste toujours à l’accouchement, et la maïeutique se ramène à une technique de rappel.
Beaucoup de platoniciens de l’Antiquité ont fondu les deux scènes. Un rouleau de papyrus conservé à Berlin sous le numéro P. 9782, copié au IIᵉ siècle de notre ère et long de soixante-seize colonnes, transmet un commentaire anonyme du Théétète qui s’arrête à 158. Selon l’analyse que Renato Matoso en a donnée en 2019, le commentateur y rattache l’accouchement socratique à la thèse selon laquelle ce qu’on appelle apprendre est en réalité se ressouvenir (47, 30 à 48, 10, dans la numérotation qu’il suit). Francis Cornford, en 1935, lisait encore le passage ainsi. Burnyeat, dont l’introduction au dialogue a paru en français en 1998 dans la traduction de Michel Narcy, s’y oppose dès 1977, et sur le texte. Le Ménon soutient que toute âme contient des opinions vraies qu’on peut éveiller et que toute connaissance vient de l’intérieur ; le Théétète ne dit ni l’un ni l’autre, et se borne à constater que beaucoup de vérités importantes ont été mises au monde par l’art de Socrate (150d). En 188a, il écarte même les solutions qui font appel à des états intermédiaires comme l’apprendre et l’oublier. Pour Burnyeat, la doctrine que Platon avait autrefois construite sur ce contraste est ostensiblement laissée de côté, et rien ne garantit plus qu’un esprit en travail porte autre chose que du vent. Francesco Verde, dans la notice de la Stanford Encyclopedia of Philosophy révisée en février 2025, refuse à son tour d’importer cette métaphysique dans le passage sans bonne raison.
Le maître ne serait qu’une occasion
Le reproche de 150c avait un nom. Au premier livre de la République, Thrasymaque, qui veut obliger Socrate à dire enfin ce qu’est la justice, dénonce « l’ironie habituelle de Socrate » (337a3, traduction de Michel Narcy). Pour Narcy, le mot grec, eirôneia, désigne ici une manière de ne pas répondre tout en gardant la main sur l’échange, et il propose en 2001 de le rendre par « dérobade ». Il s’écarte ainsi de Gregory Vlastos, auteur en 1987 d’un article sur l’ironie socratique dans la Classical Quarterly. Selon le résumé qu’en donne Narcy, cette lecture fait de la profession de non-savoir la manière de faire d’un éducateur moral. Narcy lui oppose le sens défavorable que le mot garde chez Platon et chez Aristote, et tient le sens favorable pour une invention moderne nourrie de Cicéron et de Quintilien.
En 150c, le Théétète accepte le grief et lui donne une cause. Socrate ne répond pas parce qu’il n’a rien à répondre, et ce manque appartient à son office comme l’âge stérile appartient à celui des accoucheuses d’Artémis.
L’objection la plus forte vient de bien plus tard. En 1844, Søren Kierkegaard publie sous le pseudonyme de Johannes Climacus les Miettes philosophiques (Philosophiske Smuler), dont le premier chapitre met la position socratique à l’épreuve d’une hypothèse. Si l’élève possède déjà la vérité et ne l’a qu’oubliée, le maître n’est qu’une occasion, quel qu’il soit, et Socrate a raison de s’en tenir au rôle de l’accoucheur. Le chapitre ajoute qu’entre deux hommes, la relation maïeutique est la plus haute, l’engendrement appartenant au dieu seul, ce qui reprend la clause de 150c. Mais si l’élève est dépourvu de la vérité, il lui manque aussi la condition pour la comprendre, et le maître doit apporter l’une et l’autre. Il cesse alors d’être une sage-femme. La notice que C. Stephen Evans consacre à Kierkegaard dans la Stanford Encyclopedia of Philosophy rappelle que Climacus cherche ainsi une alternative à la réminiscence, en construisant un maître divin qui se fait homme. Climacus vise la réminiscence, donc le Ménon. Le Théétète, qui ne promet pas que l’âme contienne la vérité, échappe à cette prémisse et rencontre pourtant la question du sort de ceux qui ne portent rien, à laquelle Socrate répond lui-même en 151b.
Une plaisanterie des Nuées
Dans la comédie d’Aristophane, en 423 avant notre ère, Strépsiade frappe à la porte du « pensoir » de Socrate. L’élève qui lui ouvre se plaint que ces coups ont fait avorter une idée qu’il venait de trouver (v. 137). Plusieurs historiens du XXᵉ siècle, que Burnyeat recense en note, y ont vu la preuve que l’image de l’accouchement circulait déjà du vivant de Socrate. Burnyeat juge la plaisanterie plus simplement explicable par l’habitude de parler des idées comme d’enfants qu’on met au monde. Il s’étonne qu’une image aussi frappante, si elle était socratique, ne laisse aucune trace dans les dialogues de Platon antérieurs au Théétète, et tient pour un signal de l’auteur la demande de discrétion de 149a, puisque Théétète a entendu dire bien des choses sur Socrate, et rien sur le métier de sa mère. Le Banquet va dans son sens. Diotime y enseigne que tous les hommes sont gros selon le corps et selon l’âme (206c), et Socrate, loin d’y être stérile, y figure parmi ceux qui enfantent, la Beauté jouant le rôle de l’accoucheuse ; Burnyeat parle d’un étrange renversement d’un dialogue à l’autre.
Julius Tomin a repris la question en 1987 dans la Classical Quarterly. Phénarète est attestée en dehors du Théétète, par l’Alcibiade I, dont le témoignage vaut quel qu’en soit l’auteur. La comparaison avec la torpille figure déjà dans le Ménon (80a), les incantations dans le Charmide (156d), et Xénophon montre Socrate s’entremettant entre ses jeunes compagnons et des maîtres. Aux vers 135 à 139, le passage des Nuées lui paraît faire écho au vocabulaire de 150a. Harold Tarrant refuse l’année suivante, dans la même revue, que la comédie apporte ce soutien, et relève entre autres que les découvertes dont l’élève se vante ensuite sont des opérations techniques.
David Sedley a proposé en 2004 une troisième issue avec The Midwife of Platonism. Platon, déjà en possession de sa métaphysique, revient selon lui à un Socrate à demi historique, presque entièrement étranger à cette métaphysique. Il veut montrer la continuité entre ce que Socrate apportait et la vérité platonicienne, dont Socrate serait l’accoucheur. Ronald Polansky, dans son compte rendu de 2005, objecte qu’un Socrate privé des Formes s’accorde mal avec le philosophe exemplaire que Platon met en scène, et que Socrate se dit stérile en sagesse et en opinion, pas en pensée (189e-190a).
On ignore lequel des trois portraits est le bon, faute de témoin indépendant de Platon sur la maïeutique. La date du dialogue ne tranche rien. Le prologue montre Théétète ramené blessé de l’armée de Corinthe, et la bataille peut être celle de 394 ou, plus vraisemblablement selon Verde, celle de 369.
Prodicos
Dans le portrait de Phénarète figure une clause de plus. Les accoucheuses, dit Socrate, sont aussi les plus habiles à reconnaître quelle femme unir à quel homme pour obtenir les meilleurs enfants, et elles fuient pourtant ce talent, de peur qu’on les accuse de faire l’entremetteuse (149d-150a). Socrate, lui, ne le fuit pas. Ceux qui viennent à lui sans paraître gros de rien, il les place chez d’autres, et il a ainsi confié beaucoup de jeunes gens au sophiste Prodicos de Céos et à d’autres hommes qu’il dit sages et inspirés (151b). L’élève sans enfant que Kierkegaard opposait à Socrate figure donc dans la page même où Socrate se décrit, et l’accoucheur qui se défend d’enseigner quoi que ce soit l’adresse à un sophiste qu’il range parmi les hommes sages et inspirés.
Pour aller plus loin
La réminiscence du Ménon donne à l’accouchement le fondement que le Théétète lui refuse. L’ironie socratique, que Thrasymaque prend pour une dérobade, et la réfutation, l’elenchos, des premiers dialogues éclairent la manière dont Socrate interroge, et le procès de Socrate, que le Théétète annonce dans sa dernière réplique, prolonge la question de ce qu’on reprochait à l’homme qui ne répondait pas.
Faire accoucher, voilà le sens premier du mot maïeutique. On s’en sert pour parler de la méthode de Socrate, ce penseur d’Athènes qui posait des questions sans donner de réponses. L’image vient d’un dialogue écrit par son élève Platon, le Théétète. Socrate y raconte qu’il exerce le métier de sa mère, mais sur les esprits.
Le métier de Phénarète
La mère de Socrate s’appelait Phénarète. Elle aidait les femmes à mettre leurs enfants au monde. Selon le dialogue, ce métier revenait à des femmes trop âgées pour avoir encore des enfants. Elles savaient pourtant reconnaître une grossesse, réveiller les douleurs ou les calmer, avec des remèdes et des chants magiques.
Socrate se présente comme le fils de cette femme. Il confie ce secret à un garçon doué pour la géométrie, Théétète. Le garçon souffre parce qu’il cherche une définition de la science sans parvenir à la trouver. Socrate lui explique que cette gêne est celle d’un esprit qui porte une idée et va bientôt la mettre au monde.
Des œufs sans poussin
Socrate affirme ne produire lui-même aucune idée. Comme les accoucheuses, il est stérile. Un dieu l’oblige à aider les autres et lui défend d’avoir ses propres enfants. Beaucoup de gens lui reprochent de toujours questionner sans jamais répondre. Socrate leur donne raison.
Son talent le plus précieux vient après la naissance. Une fois l’idée sortie, il l’examine pour savoir si elle tient debout ou si elle n’est qu’une illusion. Le dialogue compare la mauvaise idée à un œuf de vent. On appelle ainsi un œuf sans germe, d’où rien ne sortira jamais.
Théétète propose plusieurs définitions de la science, l’une après l’autre. Socrate les examine et les écarte toutes. Le garçon repart donc sans réponse. Il y gagne au moins une chose, puisqu’il ne croira plus savoir ce qu’il ignore.
La dernière scène rappelle ce qui attend Socrate. Il quitte ses amis pour aller répondre devant la justice à une accusation lancée contre lui. Le dialogue se déroule juste avant son procès, en 399 avant notre ère.
Un carré à agrandir
Platon raconte une autre scène dans un dialogue plus ancien, le Ménon. Socrate y interroge un jeune esclave qui ne connaît rien à la géométrie. Il lui montre un carré et lui demande comment en tracer un deux fois plus grand. Le garçon propose de doubler le côté. Le carré obtenu est en réalité quatre fois plus grand.
Après un autre essai manqué, l’esclave avoue qu’il ne sait pas. Socrate continue de le questionner, sans rien lui apprendre. Guidé par ces questions, le garçon trouve la solution dans la diagonale du premier carré. Socrate en conclut que la réponse se trouvait déjà en lui.
Pour expliquer ce résultat, Socrate avance une idée étonnante. L’âme aurait déjà vécu plusieurs vies et tout appris avant celle-ci. Chercher reviendrait alors à se souvenir. Les philosophes appellent cette idée la réminiscence.
Beaucoup de lecteurs anciens ont cru que l’accoucheur du Théétète faisait la même chose. Le spécialiste Myles Burnyeat a contesté ce rapprochement en 1977. Selon lui, le Théétète ne dit jamais que la vérité dort dans chaque âme. Il se contente de montrer des idées qui naissent, puis qui passent l’épreuve ou qui échouent.
Ceux qui ne portent rien
Cette différence a des conséquences. Si l’âme ne contient rien, l’accoucheur risque de n’aider personne. En 1844, le philosophe Søren Kierkegaard pousse l’objection jusqu’au bout. Si l’élève ne possède pas la vérité, un maître doit la lui apporter. Ce maître-là n’a plus rien d’une sage-femme.
Le Théétète contient pourtant une réponse discrète. Les accoucheuses savaient aussi former des couples, mais refusaient de le faire, par peur de passer pour des entremetteuses. Socrate, lui, accepte ce rôle. Il confie à d’autres maîtres les jeunes gens qui ne portent aucune idée. Un certain Prodicos compte parmi eux.
Personne ne sait si Socrate a réellement employé cette image. Platon est le seul à la lui prêter. Une comédie jouée en 423 avant notre ère montre bien un élève dont une idée avorte. Burnyeat n’y voit qu’une façon courante de parler des idées. D’autres y lisent la trace d’une habitude du vrai Socrate.
Un rouleau de papyrus conservé à Berlin garde un commentaire antique du Théétète, long de soixante-seize colonnes. Son auteur anonyme voyait déjà dans l’accoucheur un homme qui aide l’âme à se souvenir.
L’article complet donne le mot dont Thrasymaque accable Socrate dans la République, et la querelle de 1987 et 1988 autour d’une plaisanterie des Nuées.
Sources de cet article
Chaque article est contre-vérifié avant publication : documents cités dans le texte, travaux de référence et pages institutionnelles consultées en ligne.
Sources primaires
- Platon, *Théétète*, pagination Stephanus : 148e (*ôdineis*), 149a (Phénarète, demande de discrétion), 149b-c (Artémis, accoucheuses ayant passé l’âge d’enfanter), 149c-d (drogues et incantations), 149d-150a (art d’assortir les couples, crainte de passer pour entremetteuse), 150b-c (trois différences, *basanizein*, *eidôlon kai pseudos*), 150c (*agonos sophias*, le reproche jugé exact, le dieu qui contraint et empêche), 150d (progrès des disciples), 150e-151a (Aristide fils de Lysimaque, *daimonion*), 151b (Prodicos), 151c (prêts à mordre), 151e (la science est sensation), 157c-d (Socrate stérile, incantations), 160e-161a (*amphidromia*, *anemiaion*, le premier-né), 161e (*tês maieutikês*), 188a (apprendre et oublier), 189e-190a, 210b-d (*hê maieutikê technê*, œufs de vent, Portique du roi, accusation de Mélétos) ; texte grec éd. John Burnet, *Platonis Opera*, t. I, Oxford, 1900 ; trad. anglaise Harold North Fowler, *Plato in Twelve Volumes*, vol. 7, Cambridge (Mass.) et Londres, 1921, avec la note sur les *amphidromia* ; passages cités en traduction de la rédaction sauf mention contraire Clarendon Press ; Harvard University Press et William Heinemann
- Platon, *Théétète*, traduction inédite, introduction et notes par Michel Narcy, Paris, éd. corrigée et mise à jour, 2016, « GF » n° 493, 414 p. ; 150c cité dans la traduction de Michel Narcy modifiée par Luc Brisson Flammarion
- Platon, *Ménon*, 80a (la torpille), 82b-85b (l’esclave et le carré double), 84a-c (l’engourdissement salutaire), 85b (la diagonale), 80e-81e et 81c-d (immortalité de l’âme et réminiscence, trad. Monique Canto-Sperber modifiée, cité d’après Luc Brisson), 85c-d (opinions présentes en l’esclave, réminiscence) ; trad. anglaise W. R. M. Lamb, *Plato in Twelve Volumes*, vol. 2, 1924 Harvard University Press et William Heinemann
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Sources primaires (suite)
- Platon, *République*, I, 337a3 (« l’ironie habituelle de Socrate »), cité dans la traduction de Michel Narcy, « Qu’est-ce que l’ironie socratique ? », 2001 Plato Journal
- Platon, *Banquet*, 206c-e (tous les hommes gros selon le corps et selon l’âme, la Beauté accoucheuse), cité d’après M. F. Burnyeat (1977)
- Platon (attribué à), *Alcibiade I*, sur Phénarète ; Platon, *Charmide*, 156d (incantations) ; Xénophon, *Banquet*, *Économique* et *Mémorables* (Socrate assortissant des disciples à des maîtres), cités d’après Julius Tomin (1987)
- Aristophane, *Les Nuées*, 423 avant notre ère, v. 135-139 (l’idée avortée par les coups frappés à la porte) ; trad. anglaise The Athenian Society, 1912 ToposText
- Diogène Laërce, *Vies et doctrines des philosophes illustres*, II, 18 (Sophronisque sculpteur, Phénarète accoucheuse, d’après le *Théétète*) ; trad. anglaise R. D. Hicks, Loeb Classical Library, 1925 Harvard University Press et William Heinemann
- Commentaire anonyme au *Théétète*, papyrus de Berlin P. 9782, IIᵉ siècle de notre ère, 76 colonnes, lemmes de 142 à 158 ; éd. H. Diels et W. Schubart, *Berliner Klassikertexte* II ; éd. G. Bastianini et D. N. Sedley, *Corpus dei papiri filosofici greci e latini* III, 9 ; passage 47, 30-48, 10 (l’accouchement rattaché à la réminiscence), cité d’après Renato Matoso (2019) Ägyptisches Museum und Papyrussammlung, Berlin
- Søren Kierkegaard (Johannes Climacus), *Philosophiske Smuler*, 1844, chap. I, « A Project of Thought » dans la version anglaise (le maître comme occasion, la relation maïeutique entre deux hommes, l’engendrement réservé au dieu, l’élève privé de la condition) ; trad. anglaise en ligne, Religion Online ; trad. française de Knud Ferlov et Jean-Jacques Gateau, *Miettes philosophiques. Le Concept de l’angoisse. Traité du désespoir*, Paris, 1990, « Tel » n° 164 Gallimard
Bibliographie
- M. F. Burnyeat, « Socratic Midwifery, Platonic Inspiration », *Bulletin of the Institute of Classical Studies* 24, 1977, p. 7-16 ; repris dans *Explorations in Ancient and Modern Philosophy*, vol. II, Cambridge, 2012, chap. 2, p. 21-35 Cambridge University Press
- Myles Burnyeat, *Introduction au « Théétète » de Platon*, trad. Michel Narcy, Paris, 1998 (titre original *The Theaetetus of Plato*), « Bibliothèque du Collège international de philosophie », 320 p. Presses universitaires de France
- Julius Tomin, « Socratic Midwifery », *The Classical Quarterly* 37 (1), 1987, p. 97-102 Cambridge University Press
- Harold Tarrant, « Midwifery and the *Clouds* », *The Classical Quarterly* 38 (1), 1988, p. 116-122, DOI 10,1017/S0009838800031323 Cambridge University Presshttps://doi.org/10.1017/S0009838800031323
- Gregory Vlastos, « Socratic Irony », *The Classical Quarterly* 37 (1), 1987, p. 79-96, DOI 10,1017/S0009838800031670 Cambridge University Presshttps://doi.org/10.1017/S0009838800031670
- Michel Narcy, « Qu’est-ce que l’ironie socratique ? », *Plato Journal* 1, décembre 2001 Société platonicienne internationale
- David Sedley, *The Midwife of Platonism. Text and Subtext in Plato’s Theaetetus*, Oxford, 2004, x-201 p. Clarendon Press
- Ronald Polansky, compte rendu de David Sedley, *The Midwife of Platonism*, *Aestimatio* 2, 2005, p. 127-134 Institute for Research in Classical Philosophy and Science
- Renato Matoso, « The Anonymous’ Commentary on Plato’s Theaetetus and a Middle-Platonic Theory of Knowledge », *Archai* 27, 2019, e02706, DOI 10,14195/1984-249X_27_6 Universidade de Brasília et Universidade de Coimbrahttps://doi.org/10.14195/1984-249X_27_6
- Francis M. Cornford, *Plato’s Theory of Knowledge*, 1935, lecture du passage comme allusion à la réminiscence, cité d’après M. F. Burnyeat (1977) et Francesco Verde
- Luc Brisson, exemplier « Maïeutique », 9 octobre 2023 (*Théétète* 148e-150c, trad. M. Narcy modifiée ; bibliographie des traductions et interprétations) Canal-U
- Francesco Verde, « Plato on Knowledge in the *Theaetetus* », *The Stanford Encyclopedia of Philosophy*, première publication le 7 mai 2005, révision substantielle du 7 février 2025 Stanford University
- C. Stephen Evans, « Søren Kierkegaard », *The Stanford Encyclopedia of Philosophy*, version du 22 mai 2023 Stanford University
Sources en ligne
- « Plato, Theaetetus » (148-153, trad. Fowler) Perseids, Tufts Universityhttps://cts.perseids.org/read/greekLit/tlg0059/tlg006/perseus-eng2/148-153
- « Plato, Theaetetus » (148-153, texte grec de Burnet) Perseids, Tufts Universityhttps://cts.perseids.org/read/greekLit/tlg0059/tlg006/perseus-grc2/148-153
- « Plato, Theaetetus » (157-161, trad. Fowler) Perseids, Tufts Universityhttps://cts.perseids.org/read/greekLit/tlg0059/tlg006/perseus-eng2/157-161
- « Plato, Theaetetus » (157-161, texte grec) Perseids, Tufts Universityhttps://cts.perseids.org/read/greekLit/tlg0059/tlg006/perseus-grc2/157-161
- « Plato, Theaetetus » (208-210, trad. Fowler) Perseids, Tufts Universityhttps://cts.perseids.org/read/greekLit/tlg0059/tlg006/perseus-eng2/208-210
- « Plato, Theaetetus » (208-210, texte grec) Perseids, Tufts Universityhttps://cts.perseids.org/read/greekLit/tlg0059/tlg006/perseus-grc2/208-210
- « Plato, Meno » (82-85, trad. Lamb) Perseids, Tufts Universityhttps://cts.perseids.org/read/greekLit/tlg0059/tlg024/perseus-eng2/82-85
- « Vitae philosophorum » (Diogène Laërce, II, 18-20) Perseids, Tufts Universityhttps://cts.perseids.org/read/greekLit/tlg0004/tlg001/perseus-eng2/2.5.18-2.5.20
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