Ε

Épicure, le plaisir et deux mille ans de mauvaise réputation

Cristian Bortes from Cluj-Napoca, Romania / Wikimedia Commons

Timocrate a été du Jardin, puis il l’a quitté. Frère de Métrodore, le plus proche compagnon d’Épicure, il a ensuite publié un livre où le maître vomit deux fois par jour tant il mange, dépense une mine quotidienne pour sa table et fréquente des courtisanes. Le livre est perdu. On ne le connaît que par les lignes où Diogène Laërce le résume, pour le réfuter, au IIIᵉ siècle de notre ère.

Ce que Timocrate a mis en circulation

Le livre X des Vies et doctrines s’ouvre sur un catalogue d’accusations et de leurs auteurs. Diotime le stoïcien, qui le détestait, a fait circuler cinquante lettres obscènes sous le nom d’Épicure. Posidonius, Sotion et Denys d’Halicarnasse ont repris. Épictète le traite d’obscène. Puis vient Timocrate, avec les vomissements et la mine quotidienne (X, 3-7). Au paragraphe 9, le ton change : ceux qui parlent ainsi déraisonnent, écrit Diogène, et il produit à décharge les statues élevées par la cité, le testament où Épicure affranchit quatre esclaves et pourvoit aux enfants de Métrodore (X, 16-21).

Accusation et défense tiennent sur la même page, sous la plume d’un compilateur tardif qui travaillait sur des livres déjà en train de disparaître. Le bilan de la perte est brutal. On prêtait à Épicure trois cents rouleaux, dont un traité De la nature en trente-sept livres (X, 26) ; il en reste trois lettres, quarante Maximes capitales et un testament, tous conservés par ce même livre X. S’y ajoutent quatre-vingt-une Sentences vaticanes, tirées d’un manuscrit unique du XIVᵉ siècle, le Vaticanus graecus 1950, signalé en 1888 par Karl Wotke ; plusieurs ne sont pas de lui. Le seul exposé continu de la doctrine qui nous soit parvenu est un poème latin, le De la nature des choses de Lucrèce, où la deuxième Maxime devient un vers : la mort n’est rien pour nous (III, 830).

Une part du dossier bouge encore. La bibliothèque carbonisée de la Villa des Papyrus, à Herculanum, ensevelie en 79, se lit depuis 2023 par microtomographie et détection automatique de l’encre. Le rouleau PHerc. 172 a livré le titre d’un Sur les vices de Philodème, épicurien du Iᵉʳ siècle avant notre ère ; en juin 2026, le PHerc. 1667 a été déroulé virtuellement en entier pour la première fois. Des centaines de rouleaux restent fermés.

Le plaisir a un plafond

La Lettre à Ménécée occupe les paragraphes 122 à 135 du livre X, et l’argument sur le plaisir se prend dans l’ordre. Premier appui : tout vivant, dès la naissance et sans l’avoir appris, cherche le plaisir et fuit la douleur, ce qui fait du plaisir notre bien premier, celui qui nous est apparenté par nature (§ 129). Jacques Brunschwig a étudié cette démarche sous le nom d’argument des berceaux.

Deuxième appui, décisif : entre souffrir et ne pas souffrir, il n’y a pas de troisième état. La douleur est un manque ; l’absence de manque est donc déjà le plaisir lui-même, et non un intervalle neutre (§ 128). De là, la conséquence qui commande le reste. Le plaisir a une limite, et cette limite est atteignable. La Maxime capitale III la nomme, dans la traduction de José Kany-Turpin : « le retranchement de tout ce qui éprouve la douleur ». La Maxime XVIII en tire la règle pratique : une fois supprimée la douleur du besoin, le plaisir de la chair ne s’accroît plus, il varie seulement.

Le festin n’ajoute donc rien au pain d’un homme affamé. Il change le goût de ce qui comble, il ne comble pas davantage. « Du pain et de l’eau procurent le plaisir le plus élevé », écrit Épicure au paragraphe 131 dans la traduction de Pierre-Marie Morel, à la condition expresse qu’on en manque. D’où le tri des désirs du paragraphe 127 : les naturels et nécessaires, les naturels qui ne sont pas nécessaires, et ceux qui sont vides, comme les honneurs, parce que rien en eux ne fixe de terme. D’où le calcul : on écarte un plaisir dont la suite coûtera plus qu’il ne rapporte, on accepte une douleur qui en évite de plus grandes (§§ 129-130). D’où, enfin, la prudence déclarée plus précieuse que la philosophie elle-même, et la Maxime V, qui rend la vie agréable inséparable d’une vie prudente, belle et juste.

Trois phrases suffisent à le reformuler. Le plaisir est l’absence de douleur. Cette absence a un terme, que très peu de choses suffisent à atteindre. Tout ce qui vient après varie la jouissance sans l’augmenter d’un degré.

Reste à voir ce que cela donne dans une vie. Diogène Laërce cite un billet où Épicure réclame à un ami un petit pot de fromage, pour pouvoir faire bombance le jour où l’envie lui en prendra (X, 11) ; leur boisson ordinaire, précise Dioclès, était l’eau. Le test le plus dur est ailleurs. Le dernier jour de sa vie, souffrant d’une rétention d’urine et de troubles intestinaux qui ne perdaient rien de leur violence, Épicure écrit à Idoménée que face à cela s’élève la joie de l’âme, fondée sur le souvenir de leurs conversations passées, et il lui recommande les enfants de Métrodore (X, 22). Une doctrine qui promet un plafond au plaisir doit tenir dans cette situation-là, ou nulle part.

La phrase que ses adversaires n’ont pas eu à inventer

Athénée, au livre XII des Deipnosophistes, cite un ouvrage perdu d’Épicure, De la fin : le principe et la racine de tout bien, c’est « le plaisir du ventre ». Cicéron connaît la phrase et l’emploie contre lui (Tusculanes, III, 41). Diogène Laërce en cite une autre du même livre, où Épicure déclare ne pas concevoir ce que serait le bien s’il en retirait les plaisirs du goût, ceux du sexe, ceux des sons et ceux que donne la vue des belles formes (X, 6). La charge des adversaires part donc de textes réels, ce qui la sépare des cinquante fausses lettres de Diotime.

Les deux camps lisent la même ligne autrement. Pour les lecteurs du Jardin, le ventre nomme le besoin corporel élémentaire, dont la satisfaction a précisément la limite que décrit la Maxime III, et la formule confirme la doctrine. Pour Cicéron, elle dit ce qu’elle dit. Rien ne permet aujourd’hui de départager : le traité De la fin est perdu, et les deux citations nous viennent d’auteurs qui les employaient contre son auteur.

L’image la plus efficace est venue du Portique. Cléanthe, qui en fut le deuxième chef, faisait imaginer à ses élèves un tableau où la Volupté siège en reine, les vertus autour d’elle en servantes ; Cicéron rapporte le procédé au deuxième livre du De finibus (II, 69). L’objection sérieuse est venue d’ailleurs. Les cyrénaïques, pour qui le plaisir est un mouvement senti, refusent d’appeler plaisir la suppression de la douleur : ni l’absence de souffrance ni l’absence de plaisir ne sont des mouvements, et l’homme qui ne souffre de rien se trouve dans l’état d’un homme qui dort (Diogène Laërce, II, 89). Si le plaisir est une affection éprouvée, l’épicurien donne pour souverain bien quelque chose que personne n’éprouve.

Cicéron déplace l’objection sur le vocabulaire. Épicure, dit-il, se sert d’un seul mot pour deux choses : le plaisir in motu, celui de boire quand on a soif, et le plaisir in stabilitate, celui de n’avoir pas soif ; nul homme attentif à ce qu’il ressent ne confondra l’absence de douleur avec le plaisir, et prétendre le contraire fait violence à la langue commune (De finibus, II, 16). La réponse épicurienne est déjà dans la Lettre : entre le manque et l’absence de manque, il n’existe pas de terme moyen, donc pas d’état neutre où loger le dormeur de l’objection (§ 128). Le désaccord porte sur la psychologie du plaisir, et il est resté ouvert.

Un mur en Lycie, un tombeau chez Dante

Au IIᵉ siècle de notre ère, un notable d’Œnoanda, petite cité de Lycie perchée à quatorze cents mètres, fait graver un résumé de la doctrine sur le mur d’un portique qu’il finance : plus de quatre-vingts mètres de long, quatre mètres de haut, à hauteur de passant. Martin Ferguson Smith, qui a repris les fouilles en 1968 et donné l’édition de référence en 1993, situe la gravure vers 120 ; d’autres critères épigraphiques tirent la datation vers la fin du siècle. Près de trois cents blocs et fragments sont aujourd’hui recensés, une fraction du mur. Un affichage de cette taille s’accorde mal avec la secte nocturne de Timocrate.

Le nom, lui, se détache peu à peu de la doctrine. Vers 313, Lactance prête à Épicure, au chapitre 13 de La Colère de Dieu, le raisonnement devenu classique sur le mal : ou bien Dieu veut supprimer les maux et ne le peut, ou bien il le peut et ne le veut, et ainsi de suite jusqu’à la question finale : d’où viennent alors les maux ? Aucun texte conservé d’Épicure ne contient cette suite. Reinhold Glei a soutenu en 1988, dans Vigiliae Christianae, qu’elle provient d’une source académique, peut-être même hostile au Jardin ; l’attribution reste discutée, et rien de neuf n’est venu des textes épicuriens.

Chez Dante, la sentence est rendue. Le Convivio (IV, 6) présentait encore l’école d’Épicure sans hostilité, à côté du Portique et du Lycée. Dans l’Enfer, elle occupe le sixième cercle, sous des couvercles de pierre relevés : là gisent Épicure et tous ses disciples, « che l’anima col corpo morta fanno », ceux qui font mourir l’âme avec le corps (X, 13-15). Ce qui damne ici tient à la mortalité de l’âme, non à la table. La soudure des deux griefs se lit chez Boccace, qui explique la présence de Guido Cavalcanti par une double erreur : l’âme périssable, et le souverain bien placé dans les plaisirs charnels.

Deux plaisirs, ou un seul ?

La défense courante d’Épicure repose sur une distinction. Il y aurait chez lui des plaisirs en repos, l’absence de trouble dans l’âme et l’absence de douleur dans le corps, et des plaisirs en mouvement, la joie et la gaieté. Diogène Laërce la rapporte (X, 136), Cicéron s’en sert (De finibus, I, 39). Elle n’apparaît telle quelle dans aucun texte conservé d’Épicure lui-même, comme le signale Pierre-Marie Morel dans son édition de la Lettre à Ménécée.

L’enjeu est considérable. Si la distinction est authentique, l’apologie tient sans effort : le maître parlait d’un état stable, ses ennemis lui ont prêté la jouissance. Si elle vient de la doxographie, l’apologie perd son appui et doit se refaire sur les seuls textes conservés. Gosling et Taylor, dans The Greeks on Pleasure (1982), ont mis son authenticité en doute. Boris Nikolsky est allé plus loin en 2001 dans Phronesis : les trois témoignages qui la portent, Cicéron, Diogène Laërce et Athénée, dériveraient d’une même tradition doxographique liée au classement des doctrines éthiques attribué à Carnéade, et mouvement et état y décriraient deux caractères d’un même plaisir, non deux espèces. Yosef Liebersohn a proposé en 2015, dans Elenchos, de garder la distinction en la redéfinissant : elle porterait sur le fait qu’un plaisir supprime ou non une douleur. Les trois lectures rendent compte des textes dont on dispose, et aucun document nouveau n’a permis de trancher.

Sénèque, qui combat la doctrine, avait posé le partage dès le milieu du Iᵉʳ siècle de notre ère. Au chapitre XIII de La Vie heureuse, il écrit que les préceptes d’Épicure sont droits et, à y regarder de près, austères, et que son école a mauvaise réputation sans la mériter. Il ne lui cède rien sur le fond : le souverain bien reste la vertu, et le plaisir ne saurait en tenir lieu. Puis il ajoute une remarque que la postérité a peu retenue. Ceux qui accourent au nom d’Épicure ne suivent pas le plaisir dont il parle, ils suivent celui qu’ils ont apporté avec eux.

Pour aller plus loin

Ce dossier touche au stoïcisme, dont les chefs d’école ont fourni les premières charges contre le Jardin et l’une de ses rares défenses. Il croise l’atomisme des présocratiques, puisque la physique d’Épicure vient de Démocrite par l’intermédiaire de Nausiphane, et la question de l’ataraxie, que le scepticisme de Pyrrhon atteint par un autre chemin. Les Sentences vaticanes et leur manuscrit unique relèvent de la transmission des textes anciens.

La lettre hebdomadaire

Vous avez aimé cet article ?

Chaque semaine, les nouveaux récits de l'encyclopédie et l'enquête du moment.

Sources de cet article

Chaque article est contre-vérifié avant publication : documents cités dans le texte, travaux de référence et pages institutionnelles consultées en ligne.

Sources primaires

  1. Épicure, *Lettre à Ménécée*, dans Diogène Laërce, *Vies et doctrines des philosophes illustres*, X, 122-135 ; §§ 127-132 utilisés (division des désirs, calcul des plaisirs, pain et eau, définition du plaisir, prudence) traduction Pierre-Marie Morel, GF-Flammarion, 2009
  2. Épicure, *Maximes capitales*, III (limite de la grandeur des plaisirs), V (prudence, beauté, justice), XVIII (le plaisir varie et ne s’accroît plus) traduction José Kany-Turpin, dans *Lettre à Ménécée et autres textes*, Gallimard, « Folio Sagesses », 2021
  3. Épicure, *Sentences vaticanes* (*Gnomologium Vaticanum Epicureum*), quatre-vingt-une sentences transmises par un manuscrit unique du XIVᵉ siècle Biblioteca Apostolica Vaticana, *Vaticanus graecus* 1950
  4. Diogène Laërce, *Vies et doctrines des philosophes illustres*, X, 3-7 (Diotime, Posidonius, Sotion, Denys d’Halicarnasse, Épictète, Timocrate), 9 (réfutation), 11 (le pot de fromage et la sobriété du Jardin, d’après Dioclès), 16-21 (testament), 22 (lettre à Idoménée), 26 (trois cents rouleaux, *De la nature* en trente-sept livres), 136 (plaisirs en repos et en mouvement)
  5. Diogène Laërce, *Vies et doctrines des philosophes illustres*, II, 89 objection cyrénaïque : la suppression de la douleur n’est pas un plaisir, mais l’état d’un homme qui dort
  6. Épicure, *De la fin* (*Peri telous*), fragments cités par Athénée, *Deipnosophistes*, XII, 546e (= Usener 67) et par Diogène Laërce, X, 6 ; formule reprise par Cicéron, *Tusculanes*, III, 41
  7. Cicéron, *De finibus bonorum et malorum*, I, 37-39 (exposé de Torquatus, plaisir en mouvement et en stabilité), II, 16 (*voluptas* « in motu » et « in stabilitate », violence faite au langage), II, 69 (le tableau de Cléanthe : la Volupté en reine, les vertus en servantes)
  8. Sénèque, *De la vie heureuse* (*De vita beata*), XIII, 1-2 les préceptes d’Épicure jugés austères, l’école mal famée et injustement
  9. Lucrèce, *De la nature des choses*, III, 830 traduction José Kany-Turpin, GF-Flammarion, 1997
  10. Lactance, *De ira Dei*, 13, 20-21 le raisonnement sur le mal attribué à Épicure
  11. Dante, *Enfer*, X, 13-15 (cimetière d’Épicure et de ses disciples, « che l’anima col corpo morta fanno ») ; *Convivio*, IV, 6 (l’école d’Épicure exposée sans hostilité)
  12. Inscription épicurienne de Diogène d’Œnoanda, Lycie, IIᵉ siècle de notre ère : mur de portique de plus de 80 mètres de long sur 4 mètres de haut, environ 300 blocs et fragments recensés à ce jour
  13. PHerc. 172 (Philodème, *Sur les vices*, livre 1) et PHerc. 1667, rouleaux carbonisés de la Villa des Papyrus d’Herculanum, ensevelis en 79 Biblioteca Nazionale di Napoli

Bibliographie

  1. Pierre-Marie Morel (éd.), Épicure, *Lettre à Ménécée*, présentation, traduction, notes et dossier, Paris, 2009, 109 p., GF 1274 Flammarion
  2. Pierre-Marie Morel (éd.), Épicure, *Lettres, maximes et autres textes*, Paris, 2011, 207 p., GF 1479 Flammarion
  3. Alain Gigandet et Pierre-Marie Morel (dir.), *Lire Épicure et les épicuriens*, Paris, 2007, « Quadrige Manuels » PUF
  4. Jean Salem, *Tel un dieu parmi les hommes. L’éthique d’Épicure*, Paris, 1989 Vrin
  5. Jacques Brunschwig, « L’argument des berceaux chez les épicuriens et chez les stoïciens », dans *Études sur les philosophies hellénistiques. Épicurisme, stoïcisme, scepticisme*, Paris, 1995, p. 69-112 PUF
  6. J. C. B. Gosling et C. C. W. Taylor, *The Greeks on Pleasure*, Oxford, 1982, chapitre 19, p. 365-396 Oxford University Press
  7. Boris Nikolsky, « Epicurus on Pleasure », *Phronesis* 46 (4), 2001, p. 440-465 Brill
  8. Yosef Z. Liebersohn, « Epicurus' Kinetic and Katastematic Pleasures. A Reappraisal », *Elenchos* 36 (2), 2015, p. 271-296, DOI 10,1515/elen-2015-360204 De Gruyter
  9. Reinhold F. Glei, « Et invidus et inbecillus. Das angebliche Epikurfragment bei Laktanz, De ira dei 13, 20-21 », *Vigiliae Christianae* 42, 1988, p. 47-58, DOI 10,1163/157007288X00327 Brill
  10. Martin Ferguson Smith, *Diogenes of Oinoanda. The Epicurean Inscription*, Naples, 1993, « La Scuola di Epicuro » Bibliopolis
  11. Alexandre Étienne et Dominic O’Meara, *La Philosophie épicurienne sur pierre. Les fragments de Diogène d’Œnoanda*, Fribourg-Paris, 1996, 138 p., « Vestigia » 20 Éditions universitaires de Fribourg et Éditions du Cerf
  12. Jürgen Hammerstaedt, Pierre-Marie Morel et Refik Güremen (dir.), *Diogenes of Oinoanda. Epicureanism and Philosophical Debates*, Louvain, 2017 Leuven University Press