Elle rit. C’est à peu près tout ce qu’on sait d’elle : une Thrace, une servante, sans nom, dans une maison qui n’est pas nommée davantage. Elle voit un homme tomber dans un puits parce qu’il regardait les étoiles, et elle place une réplique. Vingt-quatre siècles plus tard, sa réplique est mieux connue que tout ce que l’homme au fond du trou a pu penser. Il s’appelle Thalès de Milet, il passe pour le premier philosophe grec, et il n’a laissé aucun texte. La femme qui rit, c’est Platon qui l’a mise là.
Une servante, un puits, et un « on raconte »
Le passage se lit au Théétète, 174a dans la pagination Stephanus, à l’intérieur d’une parenthèse qui va de 172c à 177c et que les commentateurs appellent la digression. Socrate y compare deux existences, celle des hommes formés par la philosophie et celle des hommes formés par les tribunaux. L’anecdote arrive là comme exemple, dans un dialogue qui cherche ce qu’est le savoir, epistêmê, et qui n’y parvient pas. Le lecteur français dispose de la traduction de Michel Narcy (GF Flammarion, 1994, édition corrigée en 2016).
Un détail de formulation commande la lecture de tout le dossier. Platon n’affirme pas que la chose est arrivée. Il écrit λέγεται, « on raconte », et rapporte donc un rapport. Puis il enchaîne aussitôt, en 174b : la même plaisanterie vaut pour tous ceux qui passent leur vie dans la philosophie. L’histoire sert à installer un type, et le type porte un nom prestigieux, celui d’un homme que Platon range ailleurs parmi les Sept Sages (Protagoras, 343a).
Retourner le rire : la mécanique de la digression
L’argument tient en quatre temps, et l’ordre compte.
Premier temps, en 173e : le corps du philosophe habite la cité, sa pensée est ailleurs. Il ignore le chemin de l’agora, il ne sait pas si son voisin est un homme ou une créature d’une autre espèce, les dîners et les intrigues lui restent étrangers. Deuxième temps, en 174b et 174c : dans tout ce qui se trouve « devant ses yeux et à ses pieds », son inexpérience le rend gauche et le fait passer pour un sot, si bien qu’il tombe dans les puits et dans toutes sortes d’embarras. Le rire de la Thrace porte donc contre tous ceux qui vivent comme lui. Troisième temps, vers 175c et 175d : renversez la scène. Prenez l’homme habile devant les tribunaux, demandez-lui ce qu’est la justice elle-même, ou si un roi qui possède beaucoup d’or est heureux. Il a le vertige, il reste suspendu, il balbutie, et c’est de lui qu’on rit. Quatrième temps, celui qui fait basculer l’ensemble : les deux ridicules ont la même forme sans avoir le même prix. Ce que le philosophe ignore, une servante peut le lui apprendre en une phrase. Ce que l’orateur ignore porte sur ce qu’est un homme et sur ce qu’une telle nature doit faire ou subir, question que le philosophe, lui, cherche (174b).
Reformulé en trois phrases : celui qui regarde le lointain trébuche sur le proche, et le proche se venge en riant. Le proche, pourtant, n’est pas le plus difficile à connaître. Donc le rire est juste sur le fait et faux sur la hiérarchie.
L’objection que n’importe quel lecteur formera se pose ici comme question ouverte. Un raisonnement qui donne raison au philosophe contre celle qui se moque de lui reste une plaidoirie, écrite par un philosophe, et aucune source indépendante de Platon ne rapporte la scène du puits.
Les pressoirs de Milet et de Chios
Aristote ne répond pas à Platon, il répond à la même moquerie. Politiques, I, 11, 1259a9-18 : on reprochait à Thalès sa pauvreté, preuve, disait-on, que la philosophie ne sert à rien. Sa connaissance des astres lui fait prévoir, en plein hiver, une récolte d’olives abondante. Il réunit un peu d’argent et verse des arrhes sur tous les pressoirs de Milet et de Chios. Personne ne surenchérit : en hiver, un pressoir ne vaut rien. L’opération porte sur des machines et non sur des fruits, et elle achète du temps, le droit d’utiliser ces machines à un prix fixé six mois avant que ce droit ne devienne rare. Vient la saison, tout le monde veut un pressoir la même semaine, il n’y a plus d’autre loueur que lui. Il sous-loue à ses conditions, ce qui prouve, conclut le récit, qu’il est facile aux philosophes de s’enrichir s’ils le décident, et que la question ne les intéresse pas.
Aristote reprend ensuite ce qu’il vient de donner. Quelques lignes plus loin, il refuse d’y voir une preuve de sagesse : le procédé consiste à s’assurer un monopole, μονοπωλία, et il vaut universellement. Pour le montrer, il place à côté de Thalès un homme de Sicile qui rafla le fer des mines et réalisa cent talents de bénéfice sur cinquante de capital, avant que Denys ne l’expulse de Syracuse. Le philosophe et le spéculateur ont fait la même chose. Deux réponses au même reproche d’inutilité circulent donc, et elles divergent : chez Platon, le ridicule est le prix de l’objet visé ; chez Aristote, le philosophe pouvait gagner la partie et n’y est pas revenu. Qu’on ait construit ces deux réponses indique au moins que le reproche existait.
L’eau, et trois raisons qui sont d’Aristote
La thèse célèbre est à la Métaphysique, A, 3, 983b6-27, pagination Bekker. Aristote y nomme Thalès l’initiateur de ce genre de philosophie et lui prête une position : le principe, l’archê, est l’eau, raison pour laquelle il aurait aussi soutenu que la terre repose sur l’eau. Puis vient l’argument. La nourriture de tout ce qui vit est humide. Le chaud lui-même naît de l’humide et en vit. Les semences de toutes choses ont une nature humide. À quoi s’ajoute une prémisse que le texte pose entre parenthèses : ce dont une chose naît est son principe. Conclusion, l’eau, principe de ce qui est humide, est principe de tout.
L’argument se tient, et il n’est pas de Thalès. Aristote écrit qu’il a « peut-être » tiré cette idée de ces observations, λαβὼν ἴσως. Il reconstitue. Le procédé se répète. Dans le traité Du ciel, II, 13, 294a28-b1, la terre flotte comme un morceau de bois, et Aristote objecte aussitôt que la difficulté se reporte sur l’eau qui la porte. Au traité De l’âme, I, 2, 405a19-21, l’idée que l’aimant a une âme parce qu’il meut le fer arrive sous un « à en juger par ce qu’on rapporte » ; en I, 5, 411a7-8, le mot resté fameux, toutes choses sont pleines de dieux, arrive sous un « peut-être ».
Le titre de premier philosophe est décerné dans un livre dont le plan consiste à montrer que les prédécesseurs ont entrevu les causes qu’Aristote distinguera, et le vocabulaire suit : archê est un mot d’Aristote. Ces penseurs ne se désignaient d’ailleurs pas eux-mêmes comme philosophes, la première occurrence certaine de φιλόσοφος se lisant chez Gorgias, Éloge d’Hélène, 13. La Stanford Encyclopedia of Philosophy formule l’état du dossier avec prudence : les principes que nous reconnaissons, avec Aristote, au fondement des théories milésiennes restent le plus souvent implicites dans ce qui a été transmis.
Le 28 mai 585, à Milet, magnitude 0,97
Hérodote, Histoires, I, 74 : sixième année de la guerre entre le Lydien Alyatte et le Mède Cyaxare, au milieu d’une bataille le jour devient nuit, les armées s’arrêtent et négocient. Thalès avait annoncé aux Ioniens cette perte de lumière, en fixant l’année où elle se produirait. L’année, pas le jour. Et Hérodote écrit cent cinquante ans après.
Le calcul moderne confirme l’éclipse : le 28 mai 585 avant notre ère, en fin d’après-midi, la magnitude atteint 0,97 à Milet. Le désaccord porte sur la prédiction. Otto Neugebauer l’a niée frontalement dans The Exact Sciences in Antiquity : aucun cycle ne donne les éclipses de Soleil visibles en un lieu donné, aucune théorie babylonienne ne permettait cela vers 600, et le « saros babylonien » qu’invoque la vulgate est une invention d’Edmond Halley. La Stanford Encyclopedia of Philosophy juge le récit presque certainement faux. En face, plusieurs astronomes ont cherché la méthode plutôt que la nier. Willy Hartner (Centaurus, 1969) liste vingt-neuf éclipses observables depuis Milet et suppose que Thalès visait celle du 18 mai 584. Dmitri Panchenko (Journal for the History of Astronomy, 1994) mise sur l’exéligme, cycle de 669 lunaisons. Dirk Couprie (2011) propose une prédiction fausse mais efficace, fondée sur des groupes de trois éclipses étalés sur trente-cinq lunaisons.
Miguel Querejeta attaque en 2011 ces deux dernières hypothèses sur leur terrain. L’éclipse qui précède celle de 585 d’un exéligme n’était pas visible depuis Milet, ce qui écarte cette voie. Un saros plus tôt, le 18 mai 603, une partielle de magnitude 0,83 y était visible, mais le taux de répétition du saros pour les éclipses de Soleil tombe à 6,9 % au seuil de magnitude 0,50. Et les listes de Hartner comme de Couprie omettent des éclipses qui satisfont leurs propres critères de visibilité, ce qui dissout les régularités qu’ils croient y lire. Trancher demanderait une source antérieure à Hérodote, ou la preuve qu’un registre d’observations assez long ait existé à Milet.
Deux cents vers perdus, et une blague plus vieille que Platon
Diogène Laërce, Vies et doctrines des philosophes illustres, I, 34, donne le seul chiffre ancien sur l’œuvre : selon Lobon d’Argos, les écrits de Thalès tenaient en deux cents vers environ. Un compilateur citant un compilateur, sur un livre que personne n’a produit depuis. Le recueil de Hermann Diels et Walther Kranz classe les présocratiques en témoignages (A), fragments (B) et imitations (C) ; sous le nom de Thalès, il ne range que des témoignages, A 9 pour le puits, A 10 pour les pressoirs, A 12 pour l’eau. André Laks et Glenn Most, dans Les débuts de la philosophie (Fayard, 2016), ont remplacé ce partage par trois sections, la personne (P), la doctrine (D), la réception (R) : le puits passe en biographie, là où il appartient. Le lecteur français peut ouvrir ce volume ou celui de Jean-Paul Dumont dans la Pléiade ; l’édition savante des témoignages est celle de Georg Wöhrle, Die Milesier : Thales, 2009.
Les versions divergent sur des points qui comptent. Chez Diogène Laërce, I, 34, une vieille femme le fait sortir de chez lui pour observer les astres, il tombe dans un fossé, et c’est en criant à l’aide qu’il s’attire la réplique. Autrement dit il n’était pas seul, il travaillait, et quelqu’un l’accompagnait pour cela. Dans le corpus ésopique, la fable numérotée 40 dans l’index Perry met en scène un astronome sans nom et un passant sans origine. Hans Blumenberg a consacré un livre à cette prolifération, Le rire de la servante de Thrace, où il suit les reprises de l’histoire chez Montaigne, chez Bacon, chez Kant et chez Heidegger, et où il laisse ouverte la question qui commande tout : Platon a-t-il été le premier à mettre le nom de Thalès dans une fable qui circulait anonyme, ou l’y a-t-il trouvé ?
Une pièce du dossier est datée. En 423 avant notre ère, un demi-siècle avant la rédaction du Théétète, Aristophane fait jouer les Nuées. Un disciple y raconte comment Socrate, occupé des révolutions de la Lune et regardant en l’air bouche ouverte, a reçu la fiente d’un lézard tombée du toit ; Strepsiade, ravi, s’exclame alors qu’on admire encore Thalès (v. 169-180). La blague de l’observateur du ciel puni par le sol est donc déjà sur scène, sa victime est Socrate, et le nom de Thalès y sert de mesure de l’homme habile. Pour savoir qui a mis Thalès au fond d’un trou, il faudrait un texte antérieur au Théétète où son nom figure déjà au fond d’un trou. On n’en connaît aucun.
Pour aller plus loin
Ce dossier appelle celui d’Anaximandre, successeur de Thalès à Milet, dont il reste une phrase discutée et un mot, l’apeiron. Il croise la caricature des Nuées, où l’accusation de scruter le ciel deviendra une pièce du procès de Socrate. Il rejoint la question du philosophe inutile, que la République reprend au livre VI en transformant le reproche en argument.
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Sources de cet article
Chaque article est contre-vérifié avant publication : documents cités dans le texte, travaux de référence et pages institutionnelles consultées en ligne.
Sources primaires
- Platon, *Théétète*, 174a (l’anecdote du puits) et 172c-177c (la digression), pagination Stephanus ; traduction, introduction et notes de Michel Narcy, Paris, 1994, édition corrigée 2016 GF Flammarion
- Platon, *Protagoras*, 343a liste des Sept Sages incluant Thalès
- Aristote, *Métaphysique*, A, 3, 983b6-27, pagination Bekker l’eau comme principe et les trois raisons reconstituées
- Aristote, *Du ciel*, II, 13, 294a28-b1 la terre reposant sur l’eau, et l’objection d’Aristote
- Aristote, *De l’âme*, I, 2, 405a19-21 (l’aimant et l’âme) et I, 5, 411a7-8 (toutes choses pleines de dieux)
- Aristote, *Politiques*, I, 11, 1259a9-18 (les pressoirs de Milet et de Chios) et suite du chapitre (le monopole, l’homme de Sicile et le fer)
- Hérodote, *Histoires*, I, 74 la bataille interrompue et l’annonce faite aux Ioniens
- Diogène Laërce, *Vies et doctrines des philosophes illustres*, I, 34 la vieille femme et le fossé ; les deux cents vers attribués par Lobon d’Argos
- Aristophane, *Nuées*, v. 169-180, représentées en 423 av. J.-C. le lézard, et la mention de Thalès
- Ésope, fable dite « L’Astronome », numéro 40 de l’index Perry version anonyme de la chute
- Hermann Diels et Walther Kranz, *Die Fragmente der Vorsokratiker*, chapitre 11 (Thalès), témoignages A 5, A 9, A 10, A 12, A 22 corpus intégralement composé de témoignages
- Gorgias, *Éloge d’Hélène*, 13 première occurrence certaine du terme φιλόσοφος
Bibliographie
- Hans Blumenberg, *Le rire de la servante de Thrace. Une histoire des origines de la théorie*, traduit de l’allemand par Laurent Cassagnau, Paris, 2000 (*Das Lachen der Thrakerin*, Francfort, 1987), chapitre II L’Arche
- André Laks et Glenn W. Most (éd. et trad.), *Les débuts de la philosophie. Des premiers penseurs grecs à Socrate*, Paris, 2016, 1 674 p. Fayard
- Georg Wöhrle (éd.), *Die Milesier : Thales*, Traditio Praesocratica 1, Berlin, 2009 De Gruyter
- Jean-Paul Dumont (dir.), *Les Présocratiques*, Paris, 1988, Bibliothèque de la Pléiade Gallimard
- Otto Neugebauer, *The Exact Sciences in Antiquity*, 2ᵉ édition, 1957, réimpression 1969 Dover Publications
- Willy Hartner, « Eclipse Periods and Thales' Prediction of a Solar Eclipse : Historic Truth and Modern Myth », *Centaurus* 14, 1969, p. 60-71, DOI 10,1111/j.1600-0498,1969.tb00136.x Wiley
- Dmitri Panchenko, « Thales’s Prediction of a Solar Eclipse », *Journal for the History of Astronomy* 25, 1994, p. 275-288 SAGE
- F. Richard Stephenson et Louay J. Fatoohi, « Thales’s Prediction of a Solar Eclipse », *Journal for the History of Astronomy* 28 (4), 1997, p. 279-282, DOI 10,1177/002182869702800401 SAGE
- Dirk L. Couprie, « How Thales Was Able to Predict the Solar Eclipse of 28 May 585 B.C. », dans *Heaven and Earth in Ancient Greek Cosmology*, Astrophysics and Space Science Library 374, New York, 2011, p. 51-62, DOI 10,1007/978-1-4419-8116-5_3 Springer
- Miguel Querejeta, « On the Eclipse of Thales, Cycles and Probabilities », *Culture and Cosmos* 15 (1), 2011, p. 5-16 Culture and Cosmos
Sources en ligne
- « Plato, Theaetetus, page 174 » Perseus Digital Library, Tufts University
- « Aristotle, Politics, Book 1, section 1259a » Perseus Digital Library, Tufts University
- « Diogenes Laertius, Lives of Eminent Philosophers, BOOK I, Chapter 1. THALES » Perseus Digital Library, Tufts University
- « Presocratic Philosophy » Stanford Encyclopedia of Philosophy
- « Thales of Miletus » Internet Encyclopedia of Philosophy
- « Thales of Miletus (624 BC - 547 BC) - Biography » MacTutor History of Mathematics Archive, University of St Andrews
- « How Thales Was Able to Predict the Solar Eclipse of 28 May 585 B.C. » Springer Nature Link
- « On the Eclipse of Thales, Cycles and Probabilities » arXiv, Cornell University
- « Les Présocratiques (A) » L’Encyclopédie philosophique
- « Platon, Théétète » HAL-SHS, Sciences de l’Homme et de la Société
- « La sagesse philosophique à l’épreuve des incertitudes contemporaines » Cairn.info, *Recherches de science religieuse*
- « Aristophanes, Clouds (English text) » Vancouver Island University
- « Les débuts de la philosophie. Des premiers penseurs grecs à Socrate. - A. Laks, G. W. Most éds. » Revue des Études Anciennes
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