Sparte : l’éducation par l’agôgé
Le mot n’existait pas à l’époque classique. Presque aucune source n’est spartiate. Ce que l’on croit savoir de l’agôgé vient surtout de ceux qui l’admiraient de loin.
Deux cent quatre-vingt-une voix contre deux cent vingt et une. Soixante voix d’écart sur un jury d’environ cinq cents citoyens : voilà la marge du procès de Socrate, au printemps 399 avant notre ère. Ce décompte ne vient pas de Platon, qui écrit seulement qu’un déplacement de trente voix aurait suffi à l’acquittement (Apologie, 36a). Il vient de Diogène Laërce, compilateur du IIIᵉ siècle de notre ère, et on ignore d’où il le tient.
Le libellé de l’accusation, lui, est conservé. Mélétos, fils de Mélétos, du dème de Pithée, dépose contre Socrate, fils de Sophronisque, du dème d’Alopékè : le prévenu ne reconnaît pas les dieux que reconnaît la cité, il introduit d’autres divinités nouvelles, il corrompt la jeunesse. Deux délits, trois chefs, et une peine requise, la mort.
La chaîne de transmission mérite d’être dite. Le texte était déposé aux archives d’Athènes, au Métrôon. Favorinus d’Arles, sophiste venu se former dans la ville au IIᵉ siècle de notre ère, l’y a consulté et recopié dans un de ses ouvrages. Cet ouvrage est perdu. Nous le lisons parce que Diogène Laërce le cite (Vies, II, 40). Entre la plainte déposée et la page qu’on ouvre, deux intermédiaires et cinq siècles.
La procédure, elle, est bien connue. Mélétos engage une graphè asébeias, action publique pour impiété : aucun frais pour l’accusateur, puisque poursuivre l’impiété passe pour un devoir civique, mais une amende lourde s’il n’obtient pas le cinquième des suffrages, ce que Socrate rappelle à l’audience (Apologie, 36a-b). L’archonte-roi reçoit la plainte, tient une audience préliminaire pour préciser les termes du grief, puis fait afficher l’accusation sur des tablettes blanchies dans l’agora. Le nombre exact de juges, cinq cents ou cinq cent un, reste ouvert : les chiffres qu’on invoque proviennent de textes postérieurs au procès.
Athènes n’avait ni clergé permanent, ni credo, ni texte normatif. Paulin Ismard met en garde contre le contresens qui ferait du procès une inquisition avant l’heure : la piété s’y définit par la participation aux rites, pas par l’adhésion intime. Reprenant une thèse de Robert Parker, il soutient que les deux premiers chefs sont des catégories techniques du droit athénien, indispensables pour formuler juridiquement un cas d’impiété, mais sur lesquelles les juges n’avaient pas à statuer pour elles-mêmes. Le reproche réel se logerait dans le troisième : un enseignement gratuit, réservé à quelques-uns, qui détachait des fils de bonne famille de leur oikos. Jakub Filonik, qui a repris en 2013 le dossier complet des procès d’impiété athéniens, rappelle qu’aucune définition légale de l’asébeia n’est attestée. Kenneth Dover soutenait dès 1976 qu’une partie de la série des « procès intentés aux philosophes » relève d’une construction d’époque hellénistique.
Faut-il pour autant vider le grief religieux de tout contenu ? Myles Burnyeat a soutenu l’inverse, et il l’a fait sur le texte. Dans l’Apologie de Platon, Socrate ne déclare jamais qu’il croit aux dieux auxquels croit la cité. Il démontre à Mélétos que croire à des daimonia implique de croire à des dieux (27a-b), ce qui déplace la question au lieu de la trancher. Il parle constamment de ho theos, « le dieu », au singulier et sans nom. Apollon, dont l’autel patrôos sert de pivot à l’appartenance phratrique et donc à la citoyenneté, n’est jamais nommé dans le discours. Burnyeat en conclut que le Socrate écrit par Platon est bien coupable de ce dont on l’accuse, et il pose lui-même la limite de sa thèse : il juge un personnage littéraire, pas l’homme de chair de 399.
Cinq ans avant le procès, Athènes capitule. Les Trente prennent le pouvoir, exécutent, confisquent. Critias, l’un des Trente, et Charmide, l’un des Dix du Pirée, ont fréquenté Socrate ; tous deux meurent au combat de Munichie en 403. La démocratie rétablie, les deux camps prêtent le serment de « ne pas rappeler les maux », mè mnèsikakein. Anytos est de ceux qui sont revenus du Pirée. Il n’est pas l’accusateur au sens de la procédure, Mélétos ayant déposé seul la plainte, mais son poids sur les juges est supérieur (Apologie, 36a).
Le serment n’a pas produit l’oubli qu’on lui prête. Claude Mossé y voyait une illusion politique. Vincent Azoulay a montré que la réconciliation s’est accompagnée d’une conflictualité maintenue et de mesures d’exception : un démocrate revenu du Pirée, convaincu d’avoir gardé rancune, fut exécuté sommairement avec l’aval du Conseil, sous l’impulsion d’Archinos. Entre 403 et 399, les procès se multiplient.
Le lien avec l’affaire n’est pas une reconstruction moderne. En 345, plaidant contre Timarque, Eschine dit aux juges sans détour que les Athéniens ont mis à mort Socrate « le sophiste » parce qu’il était apparu qu’il avait formé Critias, l’un des Trente qui avaient renversé la démocratie (Contre Timarque, 173). Un demi-siècle après les faits, devant un tribunal athénien, le motif politique s’énonce et il est reçu. Ismard refuse pourtant d’en faire la cause unique, et tient pour anachronique l’idée qu’un jury de plusieurs centaines d’hommes ait voté pour une seule raison.
Le verdict rendu, la procédure ouvre une seconde phase : l’accusateur a requis la mort, le condamné doit proposer une contre-peine, les juges choisissent entre les deux sans moyen terme. L’usage voulait qu’on offrît une sanction assez lourde pour rester crédible.
Ce que Socrate a proposé, on ne le sait pas. Chez Platon, il commence par réclamer d’être nourri au Prytanée aux frais de la cité, honneur réservé aux bienfaiteurs, évoque ensuite une mine, avant que Criton, Critobule, Apollodore et Platon lui-même se portent garants de trente mines (Apologie, 36d-38b). Chez Diogène Laërce, il se taxe à vingt-cinq drachmes, ou à cent selon Eubulide, puis lance la réplique du Prytanée (Vies, II, 41-42). Trente mines valent trois mille drachmes : l’écart entre les deux traditions est d’un facteur cent vingt, et aucun document athénien ne permet de les départager.
Le second vote aggrave la sanction. Diogène ajoute que quatre-vingts voix supplémentaires se portèrent sur la mort. Si l’on suit ses chiffres, quatre-vingts juges qui avaient voté l’acquittement ont ensuite voté l’exécution, ce qui se comprend mal sans l’attitude du prévenu à la barre. Xénophon en donne une explication qui vaut aveu : la hauteur du propos, la megalêgoria, était délibérée, et le philosophe, à soixante-dix ans, préférait mourir à temps plutôt que subir le déclin (Apologie, 1-9).
La veille du procès, Athènes avait lancé vers Délos le navire de la théorie annuelle, en mémoire du voyage de Thésée. Tant que la mission sacrée est en mer, aucune exécution n’a lieu dans la cité (Phédon, 58a-b). Xénophon écrit que la traversée prit trente et un jours cette année-là (Mémorables, IV, 8, 2). Socrate a donc vécu une trentaine de jours après sa condamnation, jusqu’au mois de Skirophorion.
Où exactement ? En 1976, Eugene Vanderpool a proposé de reconnaître le desmôtèrion, la prison publique, dans un bâtiment de poros dégagé au sud-ouest de l’agora : un couloir central, huit pièces réparties de part et d’autre, un pithos enfoncé dans le sol de la salle nord-ouest, et treize petits vases de terre cuite jetés dans une citerne, sur les vingt et un exemplaires connus pour l’ensemble de l’agora. On y a vu les fioles ayant servi à doser la ciguë. L’hypothèse n’a jamais été démontrée, et le directeur actuel des fouilles, John McK. Camp II, écrivait en 2007 que ce bâtiment, recouvert comme son voisin d’une épaisse couche d’éclats de taille de marbre, se comprend peut-être mieux comme un local commercial.
La ciguë a son dossier propre. Le Phédon décrit une paralysie qui monte des pieds vers la poitrine, l’esprit demeurant clair jusqu’au bout. Christopher Gill en 1973, puis le pathologiste William Ober en 1977, ont tenu la description pour arrangée : l’agonie aurait été violente, et Platon avait besoin d’une âme qui se retire sans convulsion. Enid Bloch a repris la question en 2001 à partir des observations cliniques d’empoisonnements par Conium maculatum publiées aux XVIIIᵉ et XIXᵉ siècles, et conclut à l’exactitude médicale du récit. Le désaccord porte sur l’espèce que désignait le grec kôneion et sur le mode d’action de la coniine, deux points qu’aucune source athénienne ne règle.
Diogène Laërce ne s’arrête pas à la coupe. Il raconte que les Athéniens se repentirent aussitôt, fermèrent palestres et gymnases, condamnèrent Mélétos à mort, honorèrent Socrate d’une statue de bronze de Lysippe placée dans le Pompéion, et qu’Anytos, arrivé à Héraclée du Pont, en fut expulsé le jour même par proclamation d’un héraut (Vies, II, 43). Thémistios, au IVᵉ siècle de notre ère, le fait lapider à Héraclée et signale sa tombe dans le faubourg, non loin de la mer. Diodore fait exécuter les accusateurs sans jugement. Plutarque décrit un boycott social si complet qu’ils finissent par se pendre. Augustin retient un lynchage pour l’un, un exil volontaire pour l’autre. Cinq récits incompatibles. De la statue de bronze, aucun vestige : le portrait de Socrate visible aujourd’hui à Londres est une statuette de marbre de Paros haute de 27,5 centimètres, trouvée à Alexandrie et entrée au British Museum en 1925 sous le numéro 1925,1118,1.
Dominique Lenfant a démonté l’ensemble en 2015. Trois ans après la mort de Socrate, Anytos parle encore à l’Assemblée d’Athènes en position influente, ce que rapportent les Helléniques d’Oxyrhynchos : difficile à concilier avec une fuite immédiate. Xénophon, qui écrit après la mort d’Anytos, ne retient à son sujet que l’alcoolisme de son fils et une mauvaise réputation, sans un mot d’exil ni de violence populaire (Apologie, 29-31). Ismard situe la naissance de la légende à l’époque hellénistique, quand le prestige des philosophes dans les cités appelait une réconciliation rétrospective entre Athènes et Platon.
Deux plaidoiries suffisent pourtant à trancher. Vers 360, dans son discours Contre Autoclès, Hypéride rappelle aux juges : « Socrate aussi, nos ancêtres l’avaient puni pour ses propos. » Le fragment nous est transmis par Grégoire de Corinthe, qui précise l’usage qu’en faisait l’orateur : il demandait qu’on punisse de la même façon l’homme assis devant eux.
Le dossier croise le régime des Trente et la guerre civile athénienne de 404-403, dont ce procès reste l’un des prolongements judiciaires les mieux documentés. Il touche aux Nuées d’Aristophane, jouées en 423, que Socrate désigne dans l’Apologie comme la prévention la plus ancienne qu’il ait à combattre, et au statut de l’asébeia dans le droit athénien, où les procès contre les philosophes ont longtemps été comptés plus nombreux qu’ils ne l’étaient.
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ΩLe mot n’existait pas à l’époque classique. Presque aucune source n’est spartiate. Ce que l’on croit savoir de l’agôgé vient surtout de ceux qui l’admiraient de loin.
De Protagoras il reste une dizaine de lignes. Tout ce que nous savons des sophistes nous vient de l’homme qui a passé sa vie à les combattre.
⚖À Abdère, au Ve siècle avant notre ère, Démocrite affirme que tout est fait d’atomes et de vide. Retour sur une hypothèse qui a traversé les siècles.
Socrate n’a laissé aucune ligne. Platon, Xénophon, Aristophane : trois témoins, trois Socrate différents. Enquête sur la question socratique.
Derrière le théorème appris à l’école, un maître sans écrits, une communauté aux règles étranges et un interdit alimentaire qui intrigue encore les historiens.