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Socrate le sophiste : et si Aristophane avait raison dans Les Nuées ?

PhilosophieSocrate & les sophistes20 octobre 202620 min de lecture
Wikimedia Commons
20 min de lectureEn trois parties
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Première partie

L’homme qui marchait dans les airs

Rendre fort le discours faible

Un maître qui apprend aux jeunes gens à retourner n’importe quelle accusation, à faire paraître innocent celui que tout désigne et coupable celui qu’on tenait pour honnête, rend à sa cité un service dangereux, qu’il se fasse payer ou non. L’objection a vingt-cinq siècles. Elle visait d’abord Protagoras d’Abdère, à qui la tradition prête la promesse de rendre plus fort le discours le plus faible, et Aristote la reprend au livre II de la Rhétorique (II, 24, 1402a23-28) sur un cas de tribunal que chacun peut se représenter. Un homme chétif, accusé de coups et blessures, plaide qu’il n’était guère vraisemblable qu’il ait frappé. Un homme robuste, accusé du même délit, plaide que ce n’était pas vraisemblable non plus, puisqu’il savait qu’on le soupçonnerait le premier. La seconde plaidoirie fait passer une vraisemblance particulière pour une vraisemblance absolue, et Aristote en conclut que l’on avait raison de s’indigner de l’enseignement que promettait Protagoras.

En grec, la formule tient en quatre mots, ton hêttô logon kreittô poiein, que l’on peut rendre mot à mot par « rendre plus fort le discours plus faible ». Dans l’Athènes du dernier tiers du Vᵉ siècle avant notre ère, elle sert de résumé à tout ce que proposent les nouveaux maîtres de parole, ceux qu’on appelle les sophistes. En 423, au théâtre de Dionysos, Aristophane l’attache à un autre nom que celui de Protagoras, celui d’un Athénien d’environ quarante-cinq ans, fils d’un sculpteur, qui ne tenait aucune école et n’a jamais rien écrit.

Le phrontistèrion, boutique à penser

Les Nuées (Nephelai) racontent l’histoire d’un débiteur. Strepsiade, propriétaire campagnard, ne dort plus parce que son fils Phidippide l’a ruiné en chevaux de course. Dès le début de la comédie (v. 98-99), il explique à ce fils qu’il existe tout près de chez eux des gens qui enseignent, pour peu qu’on leur donne de l’argent, à l’emporter en parlant, que la cause soit juste ou injuste. Ces gens vivent dans un phrontistèrion, un nom formé sur phrontis, la réflexion, et que l’on peut rendre par « boutique à penser ». S’il y apprenait le discours le plus faible, celui qui gagne même en plaidant l’injuste (v. 112-118), Strepsiade ne rembourserait plus une obole à ses créanciers.

La visite du phrontistèrion est une suite de gags sur la science du temps. Un disciple raconte qu’une puce, après avoir piqué Chéréphon au sourcil, a sauté sur la tête de Socrate, et que le maître a aussitôt voulu savoir combien de fois la longueur de ses propres pattes une puce pouvait franchir d’un bond. Puis Socrate apparaît, suspendu dans un panier, et quand Strepsiade lui demande ce qu’il fait là-haut, il répond par un vers resté célèbre (v. 225), aerobatô kai periphronô ton hêlion, mot à mot « je marche dans les airs et je médite sur le soleil », avec un jeu sur periphronein, qui veut dire à la fois réfléchir autour d’une chose et la regarder de haut. Le panier a sa raison d’être dans la comédie. La pensée subtile, explique Socrate, doit se mêler à l’air qui lui ressemble, et c’est du haut de ce panier qu’il invoque l’Air, l’Éther et les Nuées, seules divinités qu’il reconnaisse. Le chœur des Nuées entre alors et le salue (v. 360-363) en déclarant qu’il n’écouterait aucun autre des savants en choses célestes, à l’exception de Prodicos, Prodicos pour son savoir et son jugement, Socrate parce qu’il se pavane dans les rues, pieds nus, en jetant des regards de côté et en endurant toutes les privations. Quelques vers plus loin, le maître enseigne au vieillard que Zeus n’existe pas et que la pluie vient des nuages, puisque personne n’a jamais vu pleuvoir par ciel clair, et le vieux paysan, qui jurait encore par Zeus un instant plus tôt, accepte la nouvelle théologie avec l’enthousiasme de celui qui espère surtout ne plus payer ses dettes.

Le sommet de la comédie est un débat. Deux personnages allégoriques, le Discours plus fort (Kreittôn Logos) et le Discours plus faible (Hêttôn Logos), se disputent l’éducation de Phidippide, que son père, trop vieux pour apprendre, a fini par envoyer à sa place. Le premier défend l’éducation d’autrefois, la pudeur, la discipline, la gymnastique et le respect des anciens. Le second l’emporte en retournant chacun de ces arguments contre celui qui les avance, et il emmène le jeune homme.

Phidippide lève la main sur son père

De retour chez lui, Phidippide frappe son père. Il lui démontre ensuite, arguments à l’appui, qu’il est juste de battre son père, et il propose de démontrer qu’il serait tout aussi juste de battre sa mère. Strepsiade, qui voulait seulement échapper à ses créanciers, comprend trop tard ce qu’il a acheté, et la comédie s’achève sur l’incendie du phrontistèrion par le vieillard et ses esclaves.

L’argument d’Aristophane gagne à être reconstruit dans sa version la plus forte, celle qui résiste aux objections faciles. Elle n’exige pas que Socrate ait réellement tenu école ni qu’il ait touché un salaire, et elle ne dépend même pas de la physique céleste, qui sert surtout de ressort comique. Trois propositions suffisent à la formuler. Un enseignement qui soumet toutes les règles reçues à l’épreuve de l’argument, sans fournir d’autre règle à la place, livre ceux qui l’écoutent au plus habile parleur. Socrate pratique publiquement cet examen devant les jeunes gens d’Athènes. Quelles que soient ses intentions, il produit donc le même effet que les sophistes, et la cité peut légitimement le compter parmi eux.

La scène du fils qui bat son père met cet argument à l’épreuve d’une situation que n’importe quel spectateur pouvait se représenter. Phidippide n’a rien appris de faux au sens strict. Il a appris qu’une règle incapable de se défendre ne l’oblige plus, et il en tire la conséquence avec une logique sans faille. Le comique vient de ce que le vieillard, qui comptait retourner cette logique contre ses créanciers, la reçoit sur le dos, et l’objection sérieuse vient de ce qu’on ne voit pas, dans la comédie, quelle autre leçon le phrontistèrion aurait pu enseigner.

C’est cette objection que Platon devait affronter vingt-quatre ans plus tard, devant un vrai tribunal.

Evenos de Paros, cinq mines

En 399, Socrate comparaît devant un jury de citoyens, accusé de ne pas reconnaître les dieux de la cité, d’en introduire de nouveaux et de corrompre la jeunesse. L’Apologie de Socrate de Platon, rédigée après le procès à une date que l’on ignore, lui fait distinguer deux groupes d’accusateurs (18b-c). Les premiers, Anytos et Mélètos, ont déposé la plainte. Les seconds sont plus redoutables parce qu’ils sont anciens et anonymes, à l’exception de l’un d’eux, qui se trouve être un poète comique, et parce qu’ils ont persuadé les jurés dès l’enfance qu’il existait un certain Socrate, savant, curieux de ce qui se passe dans le ciel et sous la terre, capable de rendre plus fort le discours plus faible.

Platon fait ensuite lire à Socrate, sous la forme d’un acte d’accusation imaginaire (19b-c), ce que disent ces vieux accusateurs, et il renvoie expressément les jurés à la comédie d’Aristophane, où ils ont vu un Socrate qu’on promenait en l’air et qui prétendait marcher dans les airs, aerobatein, le verbe même du vers 225. La réponse se développe en trois dénégations. Socrate n’entend rien à ces questions de physique, et il prend à témoin ceux des jurés qui l’ont entendu converser (19c-d). Il n’enseigne pas, et surtout il ne se fait pas payer, à la différence de Gorgias, de Prodicos ou d’Hippias, qui vont de ville en ville et se font rétribuer par les jeunes gens qu’ils attirent (19d-20a). Il cite même un tarif, celui d’Evenos de Paros, qui demande cinq mines pour son enseignement (20b), avec une admiration dont l’ironie n’échappe à personne. Enfin, il ne possède aucun savoir qui vaille d’être vendu, puisque toute sa sagesse consiste à ne pas croire savoir ce qu’il ignore (21d).

Xénophon, l’autre disciple qui a écrit sur son maître, dit la même chose avec ses propres mots. Ses Mémorables affirment que Socrate ne discourait pas, comme la plupart des autres, sur la nature de l’univers (I, 1, 11), et ils rapportent un échange avec le sophiste Antiphon, qui lui reproche de refuser l’argent (I, 6, 1-14). Socrate y répond que ceux qui vendent leur sagesse au premier venu sont appelés sophistes, de même qu’on appelle prostitués ceux qui vendent leur beauté (I, 6, 13). Les deux disciples défendent ainsi leur maître sur les mêmes points, et c’est précisément ce qui rend leur accord délicat à évaluer, puisque tous deux écrivent après la condamnation pour laver sa mémoire.

Le texte des Nuées se lit aujourd’hui dans l’édition commentée de Kenneth Dover (Oxford, Clarendon Press, 1968), qui fait référence, et en français dans celle de Victor Coulon, traduite par Hilaire Van Daele pour la Collection des universités de France (1923). En 2010, au seuil du chapitre qu’il consacre à la comédie dans le Cambridge Companion to Socrates, David Konstan place en exergue une phrase de Kierkegaard selon laquelle Aristophane serait venu très près de la vérité dans son portrait de Socrate. La phrase date de 1841, et elle renverse exactement la perspective de l’Apologie.

Nuées I et Nuées II

Une difficulté de texte complique pourtant ce face-à-face. Les Nuées ont été jouées aux Grandes Dionysies de 423, sous l’archontat d’Isarchos, et elles ont obtenu la troisième place, derrière la Bouteille (Pytinè) de Cratinos et le Connos d’Amipsias. Le texte que nous lisons n’est pas celui de cette représentation. Aristophane l’a remanié quelques années plus tard, vers 419-417, en vue d’une nouvelle présentation qui n’a jamais eu lieu, comme l’indique la première des notices antiques (hypotheseis) transmises avec la comédie. La parabase, ce moment où le chœur s’adresse directement au public, a été réécrite (v. 518 et suivants), et le poète y impute son échec au mauvais goût des juges en vantant la tenue d’une comédie qu’il présente comme la plus habile des siennes.

Quand le Socrate de Platon dit aux jurés qu’ils ont « vu » ce Socrate suspendu, il renvoie donc à une représentation dont le texte est perdu, et personne ne sait dans quelle mesure le Socrate de 423 ressemblait à celui de la version révisée. L’argument d’Aristophane, lui, se reformule sans cette version perdue. Un enseignement qui défait les règles sans les remplacer fabrique des sophistes, Socrate pratique cet enseignement, il est donc un sophiste, quoi qu’il demande comme salaire. Platon répond que Socrate ne demandait rien, ne savait rien et ne s’occupait pas du ciel. Il faut maintenant reprendre les éléments un à un, le classement de 423 et la place de Socrate dans la comédie de son temps, les cinq passages des Nuées où il est question d’argent, le mot hêttôn que des traducteurs ont chargé d’un sens moral, le récit du Phédon sur une jeunesse de physicien, puis la phrase d’Eschine en 345 et celle du Sophiste, où Platon hésite lui-même à refuser le nom de sophiste à celui qui réfute.

La suite de l’enquête
  1. Vingt-quatre ans de procès avant le procès

  2. Kai gar kuni lukos

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