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La lanterne de Diogène : chercher un être humain en plein jour

Le cynismeLes grands concepts expliqués13 octobre 2026◈ 25 sources vérifiées
Jean-Léon Gérôme / Wikimedia Commons
9 min de lecture25 sources vérifiées
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« Aesope, medio sole quid tu lumine ? » Ésope, que fais-tu d’une lumière en plein soleil ? Un bavard sorti de la foule interpelle ainsi un vieil esclave qui traverse le forum avec une lampe allumée. Ésope est le seul serviteur de son maître, on lui a ordonné de préparer le dîner plus tôt que d’habitude, et il a dû faire plusieurs maisons avant de trouver où allumer sa lampe. Pour rentrer, il coupe par la place. Il répond « Hominem quaero », je cherche un homme, et repart en hâte. La fable compte douze vers au livre III de Phèdre, un affranchi d’Auguste qui écrit en latin dans la première moitié du Iᵉʳ siècle de notre ère.

Diogène Laërce ne nomme aucun témoin

La version que tout le monde cite se trouve ailleurs, et plus tard. Au livre VI des Vies et doctrines des philosophes illustres, que Diogène Laërce compile au IIIᵉ siècle de notre ère, plus de cinq siècles et demi après la mort du Cynique à Corinthe vers 323 avant notre ère, une phrase coincée entre une pique contre les démagogues et une averse rapporte le geste (VI, 41). Diogène de Sinope allume une lampe en plein jour, λύχνον μεθ’ ἡμέραν ἅψας, et circule en disant ἄνθρωπον ζητῶ, « je cherche un être humain » (traduction littérale, comme pour les autres citations grecques et latines sans nom de traducteur). Le texte de référence est l’édition critique de Tiziano Dorandi, parue à Cambridge en 2013 ; le lecteur français dispose de la traduction de Marie-Odile Goulet-Cazé (1999), et la version anglaise de R. D. Hicks (1925) rend λύχνος par lamp.

Aucune question ne précède la phrase et aucune réplique ne la suit. L’adjectif « honnête », qui accompagne l’anecdote dans tant de reprises modernes, n’y figure pas davantage. Le mot employé est ἄνθρωπος, qui désigne l’être humain en général ; pour l’homme adulte, le grec dispose d’un autre terme, ἀνήρ. On traduira donc par « être humain », parce que le français « homme » ajoute une ambiguïté de sexe que la phrase grecque ne contient pas.

Diogène Laërce cite ses autorités quand il en a. Pour d’autres épisodes du même livre, il nomme Théophraste, Ménippe, Eubule ou Dioclès ; pour la lampe, il ne nomme personne, si bien qu’on ignore de quel recueil il la tient et depuis quand elle circulait par écrit. L’anecdote a la forme d’une chrie, la khreia, ce récit très bref d’un mot ou d’un geste attribué à une personne précise, que les écoles de rhétorique faisaient apprendre et réécrire. En étudiant celles qui comportent un lieu identifiable, Nerea Terceiro Sanmartín a soutenu en 2019 qu’elles s’accordent, prises ensemble, avec l’Athènes du IVᵉ siècle avant notre ère et avec le statut de métèque de Diogène, ce qui leur confère une vraisemblance d’ensemble sans authentifier aucune d’elles en particulier. La fable de Phèdre aggrave l’incertitude. Antérieure d’environ deux siècles à la compilation de Diogène Laërce, elle prête le même mot à Ésope et ne fait aucune allusion à Diogène. Le mot a probablement circulé comme un trait d’esprit sans propriétaire fixe, et le livre VI connaît d’autres cas semblables, puisque Diogène Laërce signale lui-même que certaines répliques du Cynique sont attribuées par d’autres à Aristippe ou à Théodore. Ces témoignages se lisent en français dans le recueil de Léonce Paquet, Les Cyniques grecs, disponible au Livre de Poche depuis 1992.

Le « tonneau » était d’ailleurs une jarre de terre, un pithos, installée au Métrôon d’Athènes (VI, 23).

« Beaucoup de monde, peu d’hommes »

Isolé, le geste ne dit presque rien. Il devient lisible quand on le rapproche de deux répliques du même livre qui emploient le même mot avec la même torsion. Au sortir des bains publics (VI, 40), quelqu’un demande à Diogène s’il y avait beaucoup d’hommes, et il répond que non ; un autre lui demande s’il y avait beaucoup de monde, et il répond que oui. De retour d’Olympie (VI, 60), on lui demande si la foule était grande, et il répond qu’elle l’était, mais que les hommes y étaient rares.

Les deux réponses des bains ne se contredisent qu’en apparence, et l’argument se reconstruit à partir d’elles. Première prémisse, « être humain » désigne dans la bouche de Diogène une manière de vivre conforme à la raison, qu’il résumait, selon le livre VI, par l’alternative entre la raison et la corde pour se pendre (VI, 24). Deuxième prémisse, la plupart des gens règlent leur vie sur la convention, le nomos, et sur l’opinion, ce que Diogène Laërce exprime en disant que le Cynique n’accordait pas à la convention l’autorité qu’il reconnaissait à la nature (VI, 71). Conclusion, on peut traverser une agora pleine sans rencontrer un seul être humain au sens fort, et compter des corps sans trouver personne. La lampe ajoute à ce raisonnement un geste qui en mime la conclusion. Allumer une lumière à midi revient à se conduire comme si l’on n’y voyait rien, et à suggérer que la clarté du jour, suffisante pour dénombrer une foule, ne suffit pas à trouver ce qu’on cherche. Dans cette lecture, la lampe énonce un verdict sur les passants, et le livre VI lui fournit d’autres appuis, puisque Diogène, revenant de Lacédémone à Athènes, dit passer de l’appartement des hommes à celui des femmes (VI, 59).

Cette redéfinition porte un nom dans la tradition cynique. Banni de Sinope pour une affaire de monnaie altérée, Diogène aurait reçu d’un oracle le conseil de « falsifier la monnaie », paracharattein to nomisma, et le livre VI en fait sa devise (VI, 20 et 71). Dans sa réponse à Maxime Chapuis, en 2023, Olimar Flores-Júnior comprend le verbe comme l’acte de frapper d’une effigie nouvelle une monnaie qui garde cours, sans fabriquer de fausse pièce ; Michel Foucault, dans son dernier cours au Collège de France, en 1984, y lisait déjà un changement de la valeur de la monnaie. Rapprochée de cette devise, la lampe se lit comme une opération sur le mot le plus courant de la langue, qui continue de circuler mais que Diogène refuse de recevoir à sa valeur faciale.

Le poulet plumé de l’Académie

Le paragraphe des bains contient aussi la plus célèbre farce de Diogène (VI, 40). Platon avait défini l’homme comme un animal bipède et sans plumes, et la définition avait été applaudie. Diogène plume un volatile, l’apporte à l’école et déclare que voilà l’homme de Platon, sur quoi l’on ajoute à la définition la mention « à ongles larges ».

Michel Onfray tire de cette rivalité une autre lecture de la lampe, dans l’article « cynisme » du Dictionnaire de la philosophie publié par Larousse. Selon lui, Diogène cherche l’Homme avec une majuscule, l’Idée platonicienne, et ne trouve sous son lumignon, « réminiscence portative du feu platonicien », que des individus sensibles ; le geste serait une charge contre les universaux. La lecture a pour elle le poulet, qui montre qu’aucune liste de traits visibles ne capture ce que Platon voulait définir. Les chries des bains et d’Olympie, en revanche, tracent la ligne de partage à l’intérieur même de la foule, sans aucune allusion aux Idées, et la lecture antiplatonicienne doit soit les laisser de côté, soit les traduire dans son propre vocabulaire.

Une difficulté que Platon avait lui-même formulée permet d’éprouver les deux lectures. Dans le Ménon (80d-e), Ménon objecte à Socrate qu’on ne peut pas chercher ce qu’on ignore tout à fait, puisqu’on ne saurait ni par où commencer ni, l’ayant trouvé, à quoi le reconnaître. Qu’on place Diogène devant ce dilemme. S’il cherche l’Idée d’homme sans la connaître, sa lampe ne l’aidera pas à la reconnaître. S’il connaît son critère, une vie conforme à la raison, sa lampe éclaire des visages, des vêtements et une démarche, et rien de tout cela ne montre une manière de vivre.

On peut faire l’essai en dressant la liste de ce qu’une lumière révèle d’un inconnu croisé dans la rue, puis celle de ce qu’il faudrait savoir de lui pour le juger humain au sens de Diogène. Les deux listes ne se recoupent presque pas. Dans les deux lectures, l’instrument échoue, et c’est son échec, exhibé en plein midi devant tout le monde, qui tient lieu de démonstration.

Qui juge de l’humanité des autres ?

L’objection la plus ancienne se lit dans le même paragraphe que la lampe (VI, 41). Un jour que Diogène se tient trempé sous une averse et que les passants le plaignent, Platon leur conseille, s’ils ont pitié de lui, de s’en aller, et Diogène Laërce précise qu’il visait par là sa vanité (his vanity, dans la traduction de Hicks). Le reproche porte loin. Un geste qui exige des spectateurs dépend de ceux qu’il condamne, et celui qui déclare la foule inhumaine se pose en seul juge de l’humanité des autres. Élien rapporte que Platon appelait Diogène un Socrate pris de folie, μαινόμενος Σωκράτης (Histoire variée, XIV, 33).

Diogène a une réponse, que le livre VI place ailleurs (VI, 35). Il disait imiter les maîtres de chœur, qui donnent la note un peu trop haut pour que les autres trouvent la juste. L’outrance serait une méthode, et le spectacle son instrument. Dans Le Courage de la vérité, en 1984, Michel Foucault a prolongé cette ligne en faisant de la vie cynique une manifestation publique, délibérément scandaleuse, de la vérité ; Olimar Flores-Júnior écrit dans le même sens que les cyniques, en préférant l’action au discours, ont « revendiqué le droit de philosopher autrement » (La Vie facile, 2021, p. 32, cité par Maxime Chapuis). Le reproche de Platon vise un motif, la vanité, tandis que la réponse de Diogène décrit une fonction, la pédagogie par l’excès. Les deux peuvent être vrais ensemble, et aucun témoignage ne permet de savoir lequel l’emportait chez l’homme qui tenait la lampe.

Laterne

En passant chez les peintres, la lampe de Diogène a changé de forme. Le grec disait λύχνος, Phèdre lucerna, et la peinture du XIXᵉ siècle lui donne une lanterne. Jean-Manuel Roubineau rappelle que Jean-Léon Gérôme, en 1860, montre le Cynique dans sa jarre, réglant sa lanterne au milieu de plusieurs chiens, et que John William Waterhouse, en 1882, pose la lanterne près de lui, sous le regard de trois jeunes femmes élégantes.

La même année que le tableau de Waterhouse, Nietzsche publie Le Gai Savoir (Die fröhliche Wissenschaft). Au paragraphe 125, un insensé, der tolle Mensch, allume une lanterne en pleine matinée, court au marché et crie « Ich suche Gott ! », je cherche Dieu, devant des incrédules qui rient de lui.

Julie Piering, dans l’Internet Encyclopedia of Philosophy, y relève une allusion à la lampe de Diogène Laërce. Nietzsche garde le marché, la lumière inutile en plein jour et la foule qui se moque ; il change l’objet de la recherche, et son personnage finit par annoncer la mort de Dieu à des gens qui ne l’ont pas encore comprise.

Le mot ἄνθρωπος, lui, ne s’est jamais laissé fixer chez Diogène. Le livre VI rapporte qu’il appelait les rhéteurs et tous ceux qui parlaient pour la gloire « trois fois hommes », τρισάνθρωποι, au sens de trois fois malheureux, et le Bailly comme le Liddell-Scott-Jones ne citent que ce passage pour le mot (VI, 47). Dans sa bouche, le même terme désigne tantôt l’être accompli que la lampe ne trouve pas, tantôt la pauvre créature dont l’agora est pleine, et la ligne isolée de VI, 41 ne dit pas laquelle des deux valeurs il donnait au mot ce jour-là, faute d’un contexte que seule une source antérieure à la compilation du IIIᵉ siècle pourrait fournir.

Pour aller plus loin

Le geste de la lampe prolonge le cosmopolitisme cynique, qui redéfinit l’appartenance à la cité comme la lampe redéfinit l’appartenance à l’humanité. Le paradoxe du Ménon conduit à la théorie platonicienne de la réminiscence, et l’insensé du Gai Savoir à l’annonce nietzschéenne de la mort de Dieu.

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Sources de cet article

Chaque article est contre-vérifié avant publication : documents cités dans le texte, travaux de référence et pages institutionnelles consultées en ligne.

Sources primaires

  1. Diogène Laërce, *Vies et doctrines des philosophes illustres*, VI, 41 (la lampe allumée en plein jour, ἄνθρωπον ζητῶ ; la remarque de Platon sur la vanité de Diogène) texte grec éd. Tiziano Dorandi, 2013 ; trad. angl. R. D. Hicks, 1925 ; trad. fr. Marie-Odile Goulet-Cazé, 1999
  2. Diogène Laërce, *Vies et doctrines des philosophes illustres*, VI, 40 (les bains publics ; le poulet plumé et la définition de l’homme), VI, 59 (de Lacédémone à Athènes), VI, 60 (la foule d’Olympie)
  3. Diogène Laërce, *Vies et doctrines des philosophes illustres*, VI, 20 (l’exil et l’oracle sur la monnaie), VI, 23 (la jarre du Métrôon), VI, 24 (la raison ou la corde), VI, 35 (les maîtres de chœur), VI, 47 (τρισάνθρωποι), VI, 71 (la convention et la nature, la monnaie falsifiée)
Voir les 22 sources restantesMasquer les autres sources

Sources primaires (suite)

  1. Phèdre, *Fables*, III, 19, « Aesopus respondet garrulo » éd. et trad. Alice Brenot, Collection des Universités de France, 1924
  2. Élien, *Histoire variée*, XIV, 33 (Platon sur Diogène, μαινόμενος Σωκράτης)
  3. Platon, *Ménon*, 80d-e, pagination Stephanus (le paradoxe de la recherche) trad. Monique Canto-Sperber, GF, 1991
  4. Friedrich Nietzsche, *Le Gai Savoir* (*Die fröhliche Wissenschaft*), 1882, livre III, § 125 (*der tolle Mensch*) trad. Patrick Wotling, GF, 1997

Bibliographie

  1. Tiziano Dorandi (éd.), Diogenes Laertius, *Lives of Eminent Philosophers*, Cambridge, 2013, « Cambridge Classical Texts and Commentaries » 50 Cambridge University Press
  2. Marie-Odile Goulet-Cazé (dir.), Diogène Laërce, *Vies et doctrines des philosophes illustres*, Paris, 1999, « La Pochothèque » Librairie Générale Française
  3. R. D. Hicks (trad.), Diogenes Laertius, *Lives of Eminent Philosophers*, vol. II, Londres et New York, 1925, Loeb Classical Library 185 Heinemann et Putnam
  4. Léonce Paquet, *Les Cyniques grecs. Fragments et témoignages*, avant-propos de Marie-Odile Goulet-Cazé, Paris, 1992, Le Livre de Poche 4614 Librairie Générale Française
  5. Nerea Terceiro Sanmartín, « Diógenes “el Cínico” : entre la anécdota y la historia », *Cuadernos de Filología Clásica. Estudios griegos e indoeuropeos* 29, 2019, p. 113-132, DOI 10,5209/CFCG.63588 Universidad Complutense de Madridhttps://doi.org/10.5209/CFCG.63588
  6. Olimar Flores-Júnior, *La Vie facile. Une lecture du cynisme ancien*, Paris, 2021 Vrin
  7. Maxime Chapuis et Olimar Flores-Júnior, « Resenha & Resposta. Review of Flores-Júnior, O. *La vie facile* », *Archai* 33, 2023, e03304, DOI 10,14195/1984-249X_33_04 Archaihttps://doi.org/10.14195/1984-249X_33_04
  8. Michel Foucault, *Le Courage de la vérité. Le gouvernement de soi et des autres II. Cours au Collège de France, 1983-1984*, éd. Frédéric Gros, Paris, 2009 EHESS, Gallimard et Seuil
  9. Jean-Manuel Roubineau, *Diogène. L’antisocial*, Paris, 2020 Presses universitaires de France

Sources en ligne

  1. « Chapter 2. DIOGENES » (Diogène Laërce, livre VI, trad. R. D. Hicks) Perseus Digital Library, Tufts Universityhttp://www.perseus.tufts.edu/hopper/text?doc=Perseus:text:1999.01.0258:book=6:chapter=2
  2. « Vitae philosophorum » 6,2.39-6,2.57 (trad. R. D. Hicks, découpage par paragraphes) Perseids, Tufts Universityhttps://fgh.perseids.org/read/greekLit/tlg0004/tlg001/perseus-eng2/6.2.39-6.2.57
  3. « Phaedrus III » The Latin Libraryhttps://www.thelatinlibrary.com/phaedr3.html
  4. « Fables » (Phèdre, éd. Alice Brenot) Les Belles Lettreshttps://www.lesbelleslettres.com/livre/701-fables
  5. « Cynics » (Julie Piering) Internet Encyclopedia of Philosophyhttps://iep.utm.edu/cynics/
  6. « cynisme » (Michel Onfray, extrait du *Dictionnaire de la philosophie*) Laroussehttps://www.larousse.fr/encyclopedie/philosophie/cynisme/191430
  7. « τρισάνθρωπος » (Bailly 2020, Liddell-Scott-Jones, Pape) Berlin-Brandenburgische Akademie der Wissenschaftenhttps://cld.bbaw.de/lemma/grc/τρισάνθρωπος
  8. « Diogenes « the Cynic » : between anecdote and history » Cuadernos de Filología Clásica, Universidad Complutense de Madridhttps://revistas.ucm.es/index.php/CFCG/en/article/view/63588
  9. « Resenha de Flores-Júnior, O. La vie facile. Une lecture du cynisme ancien » Archai, Universidade de Coimbrahttps://impactum-journals.uc.pt/archai/article/download/13008/9263/55835
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