Une jarre, un temple, vingt et un mots de grec
Un discours entier sur son logement, et pas une jarre
Vers la fin du Iᵉʳ siècle de notre ère, un orateur d’Asie Mineure, Dion de Pruse, surnommé Chrysostome, compose un discours qu’on lit aujourd’hui sous le numéro 6, Diogène ou de la tyrannie. Dion y fait parler Diogène pendant une soixantaine de paragraphes, et le sujet principal des premiers est précisément le logement. Diogène passait l’hiver à Athènes et l’été à Corinthe, explique le texte, comme le Grand Roi partageait l’année entre Babylone et Ecbatane, et il s’en tirait mieux que lui, parce que ses déplacements coûtaient moins cher (VI, 1-6). Vient ensuite le détail des ressources : il ne faisait presque jamais usage du feu, de l’ombre ni d’un abri (VI, 10), et il disait avoir dans chaque cité les plus belles et les plus saines des maisons, à savoir les sanctuaires et les gymnases (VI, 14).
Les sanctuaires et les gymnases. Pas une jarre.
L’argument du silence ne prouve rien à lui seul, et il faudra y revenir. Mais il fixe l’échelle du dossier. Le récipient le plus célèbre de l’histoire de la philosophie repose, pour l’essentiel, sur une phrase. Elle se trouve au livre VI des Vies et doctrines des philosophes illustres de Diogène Laërce, compilateur du IIIᵉ siècle de notre ère, au paragraphe 23. Vingt et un mots de grec.
Ce que dit la phrase, mot à mot
Le texte, dans l’établissement qu’on lit sur Perseus : ἐπιστείλας δέ τινι οἰκίδιον αὐτῷ προνοήσασθαι, βραδύνοντος, τὸν ἐν τῷ Μητρῴῳ πίθον ἔσχεν οἰκίαν, ὡς καὶ αὐτὸς ἐν ταῖς ἐπιστολαῖς διασαφεῖ. En français ordinaire : ayant écrit à quelqu’un de lui procurer une petite maison, et comme l’autre tardait, il prit pour maison la jarre qui était dans le Métrôon, ainsi qu’il l’explique lui-même dans ses lettres.
Trois choses méritent d’être relevées tout de suite. Le mot est πίθος. L’article est défini, τὸν πίθον, la jarre, et non une jarre parmi d’autres. Enfin, la source déclarée est Diogène en personne, par lettre, ce qui écarte tout témoin extérieur.
Deux paragraphes plus haut, en VI, 22, le même texte décrit l’équipement complet : le manteau grossier, le tribôn, qu’il aurait été le premier à doubler pour pouvoir dormir dedans, la besace où il portait ses vivres, et l’habitude d’utiliser n’importe quel lieu pour n’importe quel usage, déjeuner, dormir, discuter. Diogène montrait aux Athéniens le portique de Zeus et le Pompeion en disant qu’ils les avaient bâtis pour qu’il y loge. La jarre arrive donc dans une liste, entre un vêtement et une plaisanterie sur l’architecture publique.
Ce qu’est un pithos, et ce que ça exige
Un pithos est un récipient de stockage en terre cuite, à panse renflée et large ouverture, dont la hauteur va couramment de un à deux mètres. On y conserve le grain, l’huile, le vin. Dans les maisons et les magasins, on l’enterre souvent jusqu’aux épaules, pour tenir le contenu au frais et à l’abri. Vide et hors d’usage, il sert parfois de sépulture, usage attesté dans les nécropoles grecques dès l’âge du bronze.
Un objet pareil, couché sur le flanc, offre à un homme de quoi s’allonger à l’abri du vent et de la pluie. Il n’offre rien d’autre. Il ne chauffe pas, il ne s’aère pas, il ne se ferme pas. Il pèse assez lourd pour qu’on ne l’emporte pas sur l’épaule, et assez peu pour qu’on le roule, ce qui aura son importance. Surtout, il se brise. Diogène Laërce le raconte en VI, 43 : un gamin ayant mis en pièces la jarre du philosophe, les Athéniens firent fouetter le garçon et offrirent à Diogène un récipient neuf.
Le lieu compte autant que l’objet. Le Métrôon n’est pas un temple perdu. Il occupe le flanc ouest de l’agora, à côté du Bouleutérion où siège le Conseil des Cinq-Cents, et il abrite, à partir du IVᵉ siècle avant notre ère, les archives officielles de la cité, décrets, comptes, contrats. Les fondations qu’on voit aujourd’hui sont celles du bâtiment hellénistique du IIᵉ siècle avant notre ère, postérieur à Diogène de deux cents ans, et elles recouvrent l’ancien Bouleutérion. Loger dans une jarre au pied du dépôt d’archives d’une démocratie, c’est-à-dire au pied de l’endroit où la cité conserve la preuve écrite de ce qu’elle est, revient à installer sa chambre dans le bureau du greffe.
Contre quoi la jarre est un argument
Reprenons l’affaire par le problème. Les cyniques opposent deux ordres de règles. Il y a la phusis, la nature, ce qui vaut partout et pour tout être vivant, et le nomos, la convention, ce qu’une cité donnée a décidé et qu’elle fait passer pour évident. Leur thèse tient en une phrase : presque tout ce que les hommes tiennent pour nécessaire relève du second ordre, et le prendre pour le premier fabrique du malheur.
De cette thèse découle un objectif, l'autarkeia, la suffisance à soi. Le mot désigne un état où la liste de ce qu’il vous faut est devenue assez courte pour que rien ni personne ne puisse vous en priver. L’indépendance financière n’a rien à y voir : un riche a besoin de sa richesse. Et de cet objectif découle une méthode, l'askêsis, l’entraînement, qui consiste à retrancher des besoins un par un pour vérifier qu’on survit sans.
L’argument se laisse reformuler en trois phrases. Un besoin dont on peut se passer n’était pas un besoin. La quasi-totalité de ce que la cité impose de posséder est de cet ordre. Donc l’homme qui a réduit sa liste au minimum vérifiable est plus libre que celui qui possède, puisque rien de ce qu’il a ne peut lui être retiré.
Le point délicat, et Diogène le sait, est le mot « vérifiable ». C’est ici que les cyniques cessent de discuter et se mettent à faire. En VI, 37, Diogène voit un enfant boire dans le creux de sa main et jette le gobelet qu’il gardait dans sa besace ; il voit ensuite un enfant qui, ayant cassé son plat, ramasse ses lentilles avec un morceau de pain creusé, et se débarrasse de son écuelle. En VI, 40, il répond à la définition platonicienne de l’homme comme animal bipède sans plumes en apportant un coq plumé. Dans les deux cas, la réfutation est un geste, et le geste est décisif parce qu’il est irréversible : le gobelet jeté engage celui qui le jette, et l’on n’en sort qu’en ayant survécu sans ou en ayant eu tort.
La jarre est la même opération, appliquée au logement. La maison est le dernier poste sur lequel un Grec du IVᵉ siècle admettrait de discuter. Diogène le retire, et il attend de voir.
Le point de contact : une nuit d’hiver sur l’agora
Il faut se représenter la chose sans l’adoucir. Athènes en janvier tourne autour de sept ou huit degrés la nuit, avec de la pluie et du vent du nord. Un homme couché dans une jarre de terre cuite posée sur le sol de l’agora dispose d’un manteau de laine plié en deux et de rien d’autre. La terre cuite ne renvoie pas la chaleur, elle la prend. L’ouverture ne se bouche pas. Au petit matin, l’intérieur est aussi froid que l’extérieur, en plus humide.
Le même paragraphe VI, 23 ajoute d’ailleurs que Diogène se roulait l’été dans le sable brûlant et embrassait l’hiver les statues couvertes de neige, pour s’endurcir à tout. La jarre appartient à cette série d’exercices. Le début de la phrase le confirme à sa façon : l’homme avait chargé quelqu’un de lui trouver une maisonnette, et il l’aurait obtenue en insistant un peu.
Voilà pourquoi l’objet fonctionne comme argument. Il rend la thèse falsifiable. Si l’on peut passer l’hiver ainsi, le nécessaire était plus court qu’on ne croyait. Si l’on ne peut pas, la thèse tombe, et elle tombe en public, sur l’agora, devant les gens qu’elle prétend détromper.
La pièce sur laquelle tout repose
Reste la fin de la phrase, celle qu’on ne cite jamais : ὡς καὶ αὐτὸς ἐν ταῖς ἐπιστολαῖς διασαφεῖ, ainsi qu’il l’explique lui-même dans ses lettres. Diogène Laërce ne dit pas qu’un contemporain a vu la jarre. Il dit qu’il tient l’information de Diogène en personne, par écrit.
Or il existe bel et bien un corpus de lettres attribuées à Diogène de Sinope, cinquante et une pièces conservées en grec. Elles ne sont pas de lui. La recherche les date, pour l’essentiel, du Iᵉʳ siècle avant notre ère, soit deux siècles et demi après la mort du philosophe, et les tient pour des exercices d’école cynique mis sous un nom prestigieux, selon la pratique ordinaire de la pseudépigraphie antique. L’édition de référence, celle d’Abraham Malherbe, les publie sous le nom de Pseudo-Diogène.
Autrement dit, la seule phrase qui atteste la jarre cite comme témoin oculaire un document que son auteur supposé n’a pas écrit.
Et ce n’est pas la seule difficulté. Lucien de Samosate, au IIᵉ siècle, raconte l’anecdote la plus visuelle du dossier, celle du philosophe qui fait rouler sa jarre de haut en bas d’une colline pour ne pas être le seul oisif pendant que la cité se prépare au siège. Sauf que chez Lucien, la scène se passe à Corinthe, sur le Cranion, et non à Athènes. Deux lieux, deux textes, un seul objet.
Il faut maintenant instruire les pièces une à une : le vers d’Aristophane qui met des Athéniens dans des jarres quatre-vingts ans avant Diogène, le poème du IIIᵉ siècle avant notre ère qui énumère les attributs du cynique sans nommer la jarre, la satire latine qui la répare avec des agrafes de plomb, la notice de Pline qui date l’arrivée du tonneau de bois, et le prologue de 1546 où le mot français apparaît, déjà flanqué de sa correction.
Du pithos au dolium, et du dolium au tonneau
Les agrafes de plomb et le silence de Dion


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