Ératosthène de Cyrène, que cite Diogène Laërce, rapporte qu’Hipparchia donna à Cratès un fils, Pasiclès (Vies et doctrines des philosophes illustres, VI, 88). Le garçon sorti de l’éphébie, son père le mena chez une prostituée et lui dit que tel était le mariage hérité de ses pères, patrôion (traduction de la rédaction, comme pour toutes les citations grecques de l’article, d’après le texte de l’édition de R. D. Hicks, 1925). Les unions des adultères, ajoutait-il, finissent en tragédie, dans l’exil et le meurtre, celles des habitués des courtisanes en comédie, dans la folie que donnent la débauche et l’ivresse. L’homme qui parlait ainsi vivait avec une femme venue à lui de son plein gré, que les sources appellent philosophe, et leur union avait reçu un nom à part.
« Voici l’époux, voici son avoir »
Hipparchia venait de Maronée, en Thrace, et son frère Métroclès suivait l’enseignement de Cratès (VI, 94-95). Selon Diogène Laërce (VI, 96), elle s’éprit de Cratès, de ses discours et de sa façon de vivre, tôn logôn kai tou biou, repoussa des prétendants riches, bien nés ou beaux, et menaça ses parents de se donner la mort si on ne la lui accordait pas. Prié par eux de la détourner de ce projet, Cratès finit par se dévêtir devant elle en lui disant que voici l’époux, que voici son avoir, et qu’elle devait décider en conséquence (ho men numphios houtos, hê de ktêsis hautê, pros tauta bouleuou). Elle ne serait sa compagne, ajouta-t-il, qu’en partageant aussi les mêmes pratiques, tôn autôn epitêdeumatôn.
L’avoir était mince. D’après une Succession des philosophes que cite Diogène Laërce (VI, 87), ce riche Thébain avait vendu ses biens et distribué le produit à ses concitoyens, et son acmé tombe dans la cent-treizième olympiade, en 328-325 avant notre ère. La Souda (κ 2341) lui prête une disposition étrange, de l’argent confié à un changeur pour être remis au peuple si ses fils devenaient philosophes, et à ses fils s’ils ne l’étaient pas.
Le témoin le plus proche est un poète comique, Ménandre, contemporain du couple, dont Diogène Laërce cite des vers des Jumelles (Didymai) montrant la femme de Cratès vêtue du tribôn, le manteau grossier des cyniques, et attachée à ses pas (VI, 93). La chronologie flotte. La Souda (ι 517) place l’acmé d’Hipparchia en 336-333, date que Jesús María García González et Pedro Pablo Fuentes González, dans le Dictionnaire des philosophes antiques (CNRS Éditions, 2000), jugent difficile à accorder avec ce qu’on sait de Cratès et de Métroclès, et aucune source ne date le mariage.
Le titre de premier couple philosophique appelle aussi une précaution, puisque Diogène Laërce (VIII, 42-43) donne déjà pour épouse à Pythagore une Théano, que d’autres faisaient l’élève de Pythagore et l’épouse d’un certain Brontinos, et à qui l’on attribuait des écrits. Avec Cratès et Hipparchia, le registre change. Leur union est rapportée comme une conséquence de doctrine, porte un nom technique, et l’un des deux époux la défend par un argument conservé.
Diogène ne reconnaissait ne reconnaissait) aucun mariage
Selon Diogène Laërce (VI, 72), Diogène de Sinope, dont Cratès se réclamait, voulait les femmes communes, koinas einai tas gunaikas, ne reconnaissant aucun mariage, gamon mêdena nomizôn, hormis la vie commune de celui qui a persuadé avec celle qui a été persuadée, ton peisanta têi peistheisêi suneinai. On rend nomizein par « reconnaître » parce que le verbe vient de nomos, la loi et la coutume, et que Diogène refuse au mariage le statut d’institution sans contester qu’un homme et une femme vivent ensemble. Deux sections plus haut (VI, 69), [le même Diogène](le même Diogène) fait tout en public, en tôi mesôi, les œuvres de Déméter comme celles d’Aphrodite, et le justifie par un raisonnement en règle. Si déjeuner n’a rien de déplacé, déjeuner sur l’agora ne l’est pas davantage ; or déjeuner n’a rien de déplacé ; donc il ne l’est pas sur l’agora.
Ramené à trois phrases, l’argument se refait sans grec. Un acte qui n’a rien de mauvais en lui-même ne le devient pas parce qu’on l’accomplit en un certain lieu ou devant témoins, puisque la honte attachée au lieu vient de la coutume, nomos, et que la nature, phusis, seule mesure du bien pour un cynique, ne connaît pas de lieux réservés. L’union d’un homme et d’une femme qui y consentent n’a rien de mauvais en elle-même, et la dot, le contrat, la maison ou la cérémonie ne lui ajoutent que de la coutume. Le seul mariage que reconnaisse la nature est donc un consentement donné en connaissance de cause entre deux personnes qui partagent une manière de vivre, et rien n’oblige à le cacher.
La scène de la section 96 se lit alors comme une démonstration en acte. En se dévêtant, Cratès ne dissimule rien de ce qu’il apporte, de sorte que la persuasion se fait sans tromperie et sans dot, et la condition qu’il pose, partager les mêmes pratiques, fait du mariage une association de philosophes, une koinônia, là où la coutume faisait passer une fille de la maison de son père dans celle de son mari. Diogène Laërce ajoute (VI, 97) qu’Hipparchia, ayant pris le même habit, allait partout avec son mari et l’accompagnait aux dîners, et que en tôi phanerôi sunegineto, au vu de tous elle était avec lui. Le verbe suneginesthai signifie fréquenter quelqu’un aussi bien que s’unir à lui, Celia Luschnig envisage le second sens dans les notes de sa traduction en ligne, et rien dans le passage ne permet de trancher. La Souda, à l’article Cratès, nomme cette union kunogamia, le mariage de chien, d’après l’animal, kuôn, qui a donné leur nom aux cyniques.
La règle de Diogène s’éprouve sur n’importe quel geste. Qu’on prenne un acte que personne n’a honte d’accomplir chez soi, manger une soupe, embrasser quelqu’un qui y consent ou dormir, et qu’on le transporte sur le quai d’une gare à l’heure de pointe. Si rien n’a changé dans l’acte lui-même, la gêne vient de la coutume, comme le veut Diogène ; si le regard des autres fait désormais partie de ce qu’on accomplit, il faut dire en quoi, et les objections porteront sur ce point.
Un vers d’Agavé au banquet de Lysimaque
Au banquet de Lysimaque (VI, 97), Hipparchia l’emporta sur Théodore, surnommé l’Athée, par ce que Diogène Laërce appelle un sophisme, sophisma. Ce que Théodore ferait sans qu’on puisse dire qu’il commet une injustice, Hipparchia ne commettrait pas d’injustice non plus en le faisant. Or Théodore ne commet pas d’injustice en se frappant lui-même. Donc Hipparchia n’en commet pas en frappant Théodore (Theodôros de tuptôn heauton ouk adikei, oud’ ara Hipparchia Theodôron tuptousa adikei).
Le raisonnement reprend la forme de celui de l’agora, une majeure qui transporte une permission d’une personne à une autre, une mineure qui choisit un cas où l’acte ne fait de tort à personne, et il cloche à un endroit précis. Dans la mineure, Théodore frappe Théodore, de sorte que celui qui donne le coup est aussi celui qui le reçoit, alors que dans la conclusion le coup tombe sur un autre, et « la même chose » a changé de contenu entre les deux prémisses, ce que chacun vérifiera en remplaçant le coup par une autre action, dépenser l’argent de Théodore ou déchirer son manteau. En parlant de sophisme, Diogène Laërce range l’argument parmi les raisonnements captieux. Laura Grams, dans l’Internet Encyclopedia of Philosophy, le classe plutôt parmi les spoudaiogeloia, ces plaisanteries sérieuses chères aux cyniques, et y lit une façon comique de soutenir que ce qui est permis à un homme l’est à une femme. Une question demeure, que les sources ne règlent pas. Si Hipparchia savait son argument vicieux, elle a peut-être parodié devant Théodore la forme même du raisonnement de Diogène, en montrant où l’on arrive quand on décrète que la personne et le lieu ne changent rien à l’acte, et si elle le croyait valide, elle l’a seulement appliqué.
Théodore ne répondit rien à l’argument et releva le manteau d’Hipparchia (anesure d’ autês thoimation), qui ne fut, selon Diogène Laërce, ni effrayée ni troublée comme l’aurait été une femme, hôs gunê, comparaison qui appartient au biographe. Il lui demanda alors, en citant un vers, si c’était bien elle qui avait laissé les navettes près du métier (hê tas par’ histois eklipousa kerkidas). Le vers vient des Bacchantes d’Euripide (v. 1236), où Agavé se vante devant son père d’avoir quitté le tissage pour de plus grandes choses, chasser les bêtes de ses mains, en portant dans ses bras ce qu’elle croit être une proie et qui est la tête de son fils Penthée. Hipparchia répondit que c’était bien elle, et demanda s’il pensait qu’elle avait mal décidé pour elle-même en consacrant à s’instruire, eis paideian, le temps qu’elle aurait dépensé au métier (VI, 98). Sa réponse corrige ainsi le vers que Théodore n’a pas cité, celui où Agavé dit être allée vers de plus grandes choses. Diogène Laërce clôt la notice sur les mille autres traits qu’on rapporte de la philosophe, tês philosophou, au féminin.
Le manteau de Zénon
L’union publique n’a pas de témoin oculaire, et les deux récits latins qui en parlent la cachent sous un manteau. Au IIᵉ siècle de notre ère, Apulée, dans le quatorzième morceau des Florides, fait montrer à Cratès sa bosse, déposer devant Hipparchia sa besace, son bâton et son manteau en guise de dot, puis la conduire sous un portique, en un lieu fréquenté et en plein jour, où il l’aurait prise sous les yeux de tous si Zénon, déployant son manteau, n’avait dérobé le maître aux regards du cercle des curieux (ni Zeno procinctu palliastri circumstantis coronae obtutum magistri in secreto defendisset). Au livre XIV de la Cité de Dieu (XIV, 20), Augustin parle de Diogène, qui l’aurait fait un jour pour rendre sa secte plus illustre, sectam suam nobiliorem futuram, et il en doute. Les cyniques, pense-t-il, ont plutôt donné à voir les mouvements de deux corps enlacés à des spectateurs qui ignoraient ce qui se passait sous le manteau, quid sub pallio gereretur, et la pudeur naturelle a fini par vaincre leur erreur, uicit tamen pudor naturalis (traductions de la rédaction).
Chez Apulée, le manteau cache un acte. Chez Augustin, il cache peut-être son absence.
Le sceptique Sextus Empiricus range le couple parmi les exemples de son dixième mode, celui qui oppose les coutumes entre elles. La plupart des hommes s’unissent à leurs femmes à l’écart, Cratès le faisait en public avec Hipparchia (Esquisses pyrrhoniennes, I, 153), écrit-il, avant de glisser ailleurs, à propos de Cratès, un « comme on le raconte » (III, 200). Laura Grams juge l’histoire peut-être inexacte, tout en notant qu’elle est devenue l’exemple type de l’anaideia, l’impudeur revendiquée des cyniques, et García González et Fuentes González rappellent que la plupart des critiques tiennent le mariage lui-même pour réel.
L’objection la plus forte vise la doctrine. Au livre I du traité Des devoirs (De officiis), Cicéron soutient que la nature a elle-même caché certaines parties du corps, et que tous les gens sensés soustraient aux regards ce qu’elle a caché, quae enim natura occultavit, eadem omnes, qui sana mente sunt, removent ab oculis (I, 127) ; il refuse donc d’écouter les cyniques et les stoïciens presque cyniques qui raillent ceux qui tiennent pour honteux en paroles ce qui ne l’est pas en fait (I, 128). L’argument frappe la première prémisse de Diogène. Si la pudeur suit la nature, la gêne qu’on éprouve devant les autres n’est plus une simple coutume, et le déjeuner sur l’agora cesse d’être le même acte que le déjeuner chez soi. Le pudor naturalis d’Augustin va dans le même sens. Le cynique pouvait objecter que le chien, son modèle, ne se cache pas, et l’on peut se demander si l’absence de honte chez un animal relève de la nature en général ou des mœurs d’une espèce.
Hypothèses, épichérèmes, questions à Théodore
La Souda (ι 517) attribue à Hipparchia des Hypothèses philosophiques, des Épichérèmes, c’est-à-dire des arguments, et des Questions adressées à Théodore surnommé l’Athée, dont rien ne subsiste, et García González et Fuentes González notent que cette liste est le seul indice qu’elle ait écrit. Au IIᵉ siècle avant notre ère, Antipatros de Sidon la fait parler dans une épigramme (Anthologie palatine, VII, 413), où elle échange les robes agrafées et le filet parfumé contre la besace, le bâton et le double manteau, et se dit plus illustre qu’Atalante d’autant que la sagesse l’emporte sur la course dans les montagnes. Des lettres attribuées à Cratès, des faux tardifs qu’a édités Abraham Malherbe, le font reprocher à sa femme d’avoir tissé pour lui une tunique au lieu de philosopher (lettres 30 et 32). Gilles Ménage l’a fait entrer en 1690 dans son Historia mulierum philosopharum. En 1989, Michèle Le Dœuff a donné pour titre à un essai sur les femmes et la philosophie les deux termes de la réponse à Théodore, L’Étude et le rouet (Seuil), et la traduction anglaise s’intitule Hipparchia’s Choice.
Épictète, Entretiens, III, 22
L’objection la plus précise contre ce mariage vient d’un admirateur des cyniques. Dans le long entretien Sur le cynisme qu’a conservé Arrien (Entretiens, III, 22), un jeune homme demande à Épictète si le cynique doit se marier et avoir des enfants. Dans une cité de sages, répond-il, rien ne s’y opposerait, puisque sa femme et son beau-père seraient faits comme lui. Dans l’état présent des choses, qui ressemble à une armée rangée en bataille, le cynique doit au contraire rester libre de toute distraction pour servir le dieu, et l’homme marié doit des services à ses beaux-parents, à sa femme, à ses enfants, des ustensiles à son ménage, si bien qu’il cesse d’être le messager et l’éclaireur que le dieu envoie aux hommes. L’argument concède aux cyniques toutes leurs prémisses et conclut contre le mariage au nom de la mission du philosophe, que le même chapitre fait père de tous les hommes.
L’interlocuteur objecte Cratès, qui s’est marié. Épictète répond (III, 22, 76) qu’on lui parle d’une circonstance née de l’amour et d’une femme qui était un autre Cratès, puis revient aux mariages ordinaires, qui ne conviennent pas au cynique (d’après la traduction anglaise de George Long, 1887). Sa propre clause pouvait lui fournir une réponse, car deux cyniques qui partagent les mêmes pratiques ressemblent fort à une cité de sages réduite à deux habitants, et la condition posée par Cratès dans la section 96 de Diogène Laërce est exactement ce qu’Épictète traite en exception.
García González et Fuentes González lisent la formule d’Épictète comme un éloge, Hipparchia restant femme par son corps et devenant un autre Cratès par sa condition, libérée du rôle domestique que lui assignait la cité grecque, tandis que le contexte de l’entretien, qui isole ce mariage de tous les autres pour en faire une circonstance d’amour sans valeur de règle, invite à y lire une limite posée à son exemple, et rien dans les trois lignes d’Arrien ne permet de dire si « un autre Cratès » désigne une égale ou une copie, ni pourquoi la phrase prend pour mesure le mari, alors que c’est Hipparchia qui, selon Diogène Laërce, avait choisi la première.
Pour aller plus loin
Le cynisme de Diogène de Sinope et sa règle de vie au grand jour éclairent la doctrine dont ce mariage se réclamait. La communauté des femmes au livre V de la République de Platon et le stoïcisme d’Épictète offrent deux autres manières de penser le mariage du philosophe.
Les Grecs anciens ont donné un drôle de nom à l’union de deux philosophes, le « mariage de chien ». Le chien, ici, n’insulte personne. Il a donné leur nom aux cyniques, des philosophes qui voulaient vivre selon la nature et se moquaient des usages. L’un d’eux s’appelait Cratès. Dans les années 320 avant notre ère, il vivait avec une jeune femme nommée Hipparchia. Leur mariage a fait scandale, et les philosophes en discutent encore.
Une demande en mariage peu ordinaire
Hipparchia vient d’une ville de Thrace. Elle tombe amoureuse de Cratès, de ses idées et de sa façon de vivre. Elle refuse des prétendants riches, nobles ou beaux. Elle menace même ses parents de se tuer si on l’empêche de l’épouser.
Les parents appellent Cratès à l’aide, dans l’espoir qu’il la fasse changer d’avis. Cratès se déshabille alors devant elle. Il lui montre ainsi tout ce qu’il possède, c’est-à-dire presque rien. Puis il pose une seule condition. Elle devra vivre comme lui, en philosophe.
Hipparchia accepte. Elle prend le gros manteau des cyniques et suit son mari partout, jusqu’aux dîners en ville. Un auteur de comédies de l’époque, Ménandre, la montre dans une pièce vêtue de ce manteau.
Rien à cacher
Ce mariage applique une idée de Diogène, le maître des cyniques. Diogène refusait le mariage comme institution. Un homme et une femme qui se sont mis d’accord peuvent vivre ensemble, et cela suffit. La dot, le contrat et la cérémonie ne sont à ses yeux que des habitudes.
Diogène allait plus loin. Il faisait tout devant les autres, jusqu’à manger sur la place publique. Son raisonnement était court. Manger n’a rien de mal. Le faire dehors ne change rien au geste. On peut donc manger dehors.
Chacun peut tenter l’expérience. On choisit un geste qu’on fait chez soi sans gêne, avaler une soupe ou dormir. On l’imagine ensuite sur le quai d’une gare bondée. Si le geste lui-même n’a pas changé, la gêne vient seulement de l’habitude. Sinon, il faut dire ce que le regard des autres y ajoute.
Un écrivain latin du IIᵉ siècle de notre ère raconte que Cratès et Hipparchia se sont unis sous un portique, en plein jour. Il ajoute qu’un disciple tendit son manteau pour cacher la scène. Saint Augustin, lui, doute que des cyniques soient jamais allés jusque-là. Personne n’a laissé de témoignage direct.
Une gifle en forme de raisonnement
Un jour, pendant un banquet, Hipparchia affronte un philosophe surnommé l’Athée, Théodore. Elle lui sert un raisonnement en trois temps. Si Théodore peut faire une chose sans mal agir, elle le peut aussi. Or Théodore ne fait aucun mal en se frappant lui-même. Donc elle ne fait aucun mal en frappant Théodore.
Le raisonnement a un défaut. Celui qui se frappe ne blesse que lui-même. Hipparchia, elle, frapperait quelqu’un d’autre. Le biographe qui raconte la scène parle d’un sophisme, c’est-à-dire d’un raisonnement trompeur. On ignore si Hipparchia le savait et se moquait de la méthode de Diogène.
Théodore ne répond rien. Il soulève le manteau d’Hipparchia, qui ne se trouble pas. Il lui lance alors un vers de tragédie sur la femme qui a quitté son métier à tisser. Hipparchia répond sans s’émouvoir. Le temps qu’elle aurait passé à tisser, elle l’a employé à s’instruire. A-t-elle si mal choisi ? En 1989, une philosophe française a tiré de cette réponse le titre d’un livre.
Une égale, ou une copie ?
Tout le monde n’a pas suivi les cyniques. Le Romain Cicéron pense que la pudeur vient de la nature elle-même. La nature a caché certaines parties du corps, et les gens sensés les cachent à leur tour. Si Cicéron a raison, la honte n’est plus une simple habitude.
Épictète admire pourtant les cyniques. À ses yeux, un cynique ne doit pas se marier, car une famille le détournerait de sa mission. On lui oppose l’exemple de Cratès. Il répond que ce mariage est né de l’amour, avec une femme qui était un autre Cratès.
Cette formule se lit de deux façons. Deux spécialistes y voient un éloge, qui fait d’Hipparchia l’égale de son mari. Le reste de l’entretien invite plutôt à y voir une limite, qui fait d’elle une exception, presque une copie de Cratès. Les textes ne permettent pas de trancher.
Hipparchia aurait écrit plusieurs ouvrages, dont des questions adressées à Théodore. Il n’en reste que les titres. Un poète du IIᵉ siècle avant notre ère la fait parler dans un court poème. Elle s’y dit plus célèbre que la coureuse Atalante, car la sagesse vaut mieux que la course.
Dans ses Vies des philosophes, Diogène Laërce termine son récit en évoquant les mille autres traits de « la philosophe ».
La version complète rend au vers lancé par Théodore son vrai contexte, une mère qui porte la tête de son fils, et suit d’un récit latin à l’autre le manteau tendu devant le portique.
Sources de cet article
Chaque article est contre-vérifié avant publication : documents cités dans le texte, travaux de référence et pages institutionnelles consultées en ligne.
Sources primaires
- Diogène Laërce, *Vies et doctrines des philosophes illustres*, livre VI : 69 (Diogène fait tout en public, « en tôi mesôi », l’argument du déjeuner sur l’agora), 72 (« koinas einai tas gunaikas », « gamon mêdena nomizôn », « ton peisanta têi peistheisêi suneinai »), 87 (vente des biens de Cratès d’après une *Succession des philosophes*, acmé dans la 113ᵉ olympiade), 88 (Pasiclès, fils d’Hipparchia, d’après Ératosthène, « patrôion », unions tragiques et comiques), 93 (vers des *Didymai* de Ménandre sur la femme de Cratès), 94-95 (Métroclès, élève de Cratès), 96 (les prétendants, la menace, « tôn logôn kai tou biou », « ho men numphios houtos, hê de ktêsis hautê, pros tauta bouleuou », « tôn autôn epitêdeumatôn »), 97 (« en tôi phanerôi sunegineto », le banquet de Lysimaque, le *sophisma*, « Theodôros de tuptôn heauton ouk adikei », le manteau relevé, « hôs gunê »), 98 (le vers d’Euripide, « eis paideian », « tês philosophou ») ; livre VIII, 42-43 (Théano) ; texte grec et trad. anglaise de R. D. Hicks, Loeb Classical Library, 1925, consultés sur Perseids ; traduction de la rédaction Harvard University Press et William Heinemann
- Diogène Laërce, *Vies et doctrines des philosophes illustres*, traduction française sous la direction de Marie-Odile Goulet-Cazé, avec Jean-François Balaudé, Luc Brisson, Jacques Brunschwig et Tiziano Dorandi, Paris, 1999, 1 398 p., « La Pochothèque », édition de référence en français, notice consultée Librairie générale française
- Euripide, *Les Bacchantes*, v. 1233-1240 (Agavé devant Cadmos, « hê tas par’ histois eklipousa kerkidas », v. 1236, et le vers suivant), texte grec sur Perseids et trad. anglaise de Theodore Alois Buckley, 1850 Henry G. Bohn
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Sources primaires (suite)
- Épictète, *Entretiens*, III, 22 (*Sur le cynisme*, le mariage dans une cité de sages et dans l’état présent des choses, l’armée rangée en bataille, les devoirs du marié, le cynique messager, éclaireur et père de tous les hommes) et III, 22, 76 (Cratès, la circonstance née de l’amour, un autre Cratès), trad. anglaise de George Long, *The Discourses of Epictetus*, Londres, 1887, consultée sur Perseids – George Bell and Sons ; édition de référence en français, *Entretiens*, livre III, texte établi et traduit par Joseph Souilhé avec la collaboration d’Amand Jagu, Paris, 5ᵉ éd. 2003, 244 p., « Collection des universités de France », notice consultée Les Belles Lettres
- Apulée, *Florides*, 14 (la bosse de Cratès, besace, bâton et manteau pour dot, « Duxit Cynicus in porticum », « ni Zeno procinctu palliastri circumstantis coronae obtutum magistri in secreto defendisset ») ; texte latin de The Latin Library ; traduction de la rédaction
- Augustin, *De civitate Dei*, XIV, 20 (Diogène, « sectam suam nobiliorem futuram », « quid sub pallio gereretur », « uicit tamen pudor naturalis ») ; texte latin du CCSL et traduction française consultés en regard dans la Bibliothek der Kirchenväter ; traduction de la rédaction Université de Fribourg
- Sextus Empiricus, *Esquisses pyrrhoniennes*, I, 153 (dixième mode, Cratès et Hipparchia s’unissant en public) et III, 200 (Cratès, « comme on le raconte ») ; trad. anglaise de R. G. Bury, Loeb Classical Library, 1933 ; III, 200 consulté dans l’Internet History Sourcebooks Project Fordham University
- Cicéron, *De officiis*, I, 127 (« quae enim natura occultavit, eadem omnes, qui sana mente sunt, removent ab oculis ») et I, 128 (les cyniques et les stoïciens presque cyniques) ; texte latin de The Latin Library ; traduction de la rédaction
- *Souda*, ι 517 (Hipparchia, acmé dans la 111ᵉ olympiade, *Hypothèses philosophiques*, *Épichérèmes*, *Questions adressées à Théodore*), trad. anglaise de Ross Scaife, et κ 2341 (Cratès, l’argent confié à un changeur, l’union avec Hipparchia nommée *kunogamia*), trad. anglaise d’Alex Gottesman Suda On Line, University of Kentucky
- Antipatros de Sidon, *Anthologie palatine*, VII, 413 (Hipparchia et Atalante), trad. anglaise de W. R. Paton, *The Greek Anthology*, vol. II, 1917, Loeb Classical Library 68, d’après la base Cynisca Universität Mannheim
- Pseudo-Cratès, *Lettres* 30 et 32 à Hipparchia (la tunique tissée), apocryphes, dans Abraham J. Malherbe (éd.), *The Cynic Epistles*, Atlanta, p. 78-83, d’après Laura Grams et d’après García González et Fuentes González Scholars Press
- Léonce Paquet (trad.), *Les Cyniques grecs. Fragments et témoignages*, avant-propos de Marie-Odile Goulet-Cazé, Paris, 1992, 437 p., « Le Livre de poche » n° 4614, recueil en français des témoignages sur Cratès et Hipparchia, notice consultée Librairie générale française
Bibliographie
- Jesús María García González et Pedro Pablo Fuentes González, « Hipparchia de Maronée », notice H 138, dans Richard Goulet (dir.), *Dictionnaire des philosophes antiques*, t. III, *D’Eccélos à Juvénal*, Paris, 2000 (acmé de la *Souda* et chronologie, liste des écrits, réalité du mariage, Augustin, lettres pseudo-cratétiques, lecture d’Épictète) CNRS Éditions
- Laura Grams, « Hipparchia (fl. 300 B.C.E.) », *Internet Encyclopedia of Philosophy* (*spoudaiogeloion*, réserve sur l’union publique et *anaideia*, Malherbe, Ménage) University of Tennessee at Martin
- Gilles Ménage, *Historia mulierum philosopharum*, Lyon, 1690, d’après García González et Fuentes González ; trad. anglaise de Beatrice H. Zedler, *The History of Women Philosophers*, Lanham, 1984, p. 103, d’après Laura Grams University Press of America
- Michèle Le Dœuff, *L’Étude et le rouet. Des femmes, de la philosophie, etc.*, Paris, 1989 – Seuil ; trad. anglaise *Hipparchia’s Choice : An Essay Concerning Women, Philosophy, etc.*, avec Trista Selous, rééd. New York, 2007 Columbia University Press
Sources en ligne
- « Vitae philosophorum » (Diogène Laërce, VI, 96-98, trad. Hicks) Perseids, Tufts Universityhttps://cts.perseids.org/read/greekLit/tlg0004/tlg001/perseus-eng2/6.7.96-6.7.98
- « Vitae philosophorum » (Diogène Laërce, VI, 94-102, trad. Hicks) Perseids, Tufts Universityhttps://fgh.perseids.org/read/greekLit/tlg0004/tlg001/perseus-eng2/6.6.94-6.9.102
- « Diogenes Laertius Book VI. 96-98 » (trad. et notes de Celia Luschnig, 1997) Diotímahttps://diotima-doctafemina.org/translations/greek/the-life-of-hipparchia/
- « Hipparchia (fl. 300 B.C.E.) » Internet Encyclopedia of Philosophyhttps://iep.utm.edu/hipparch/
- « Hipparchia post print » (notice H 138 du *Dictionnaire des philosophes antiques*) Digibug, Universidad de Granadahttps://digibug.ugr.es/bitstream/handle/10481/27543/Hipparchia_post-print.pdf?sequence=1
- « cts.perseids.org » (Euripide, *Bacchantes*, v. 1220-1235, trad. Buckley) Perseids, Tufts Universityhttps://cts.perseids.org/read/greekLit/tlg0006/tlg017/perseus-eng2/1220-1235
- « Suda On Line » (ι 517, Hipparchia) Stoa Consortium, University of Kentuckyhttps://www.cs.uky.edu/~raphael/sol/sol-entries/iota/517
- « Suda On Line » (κ 2341, Cratès) Stoa Consortium, University of Kentuckyhttps://www.cs.uky.edu/~raphael/sol/sol-entries/kappa/2341
- « Apuleius : Florida » The Latin Libraryhttps://www.thelatinlibrary.com/apuleius/apuleius.florida.shtml
- « Cicero : de Officiis I » The Latin Libraryhttps://www.thelatinlibrary.com/cicero/off1.shtml
- « la cite de dieu » (*De civitate Dei*, XIV, 20, texte du CCSL et traduction française) Bibliothek der Kirchenväter, Université de Fribourghttps://bkv.unifr.ch/works/cpl-313/compare/de-civitate-dei-ccsl/410/la-cite-de-dieu
- « Sextus Empiricus (c. 200 CE) : » (*Esquisses pyrrhoniennes*, III, 197-207) Internet History Sourcebooks Project, Fordham Universityhttps://sourcebooks.web.fordham.edu/pwh/sextus.asp
- « Antipater of Sidon, Anthologia Palatina 7 413 : Hipparchia compares herself to Atalanta » Cynisca, Universität Mannheimhttps://fdz.bib.uni-mannheim.de/cynisca/items/show/2
- « Image from Coce » (notice de Diogène Laërce, *Vies et doctrines des philosophes illustres*, La Pochothèque, 1999) Portail du CRBC, Université de Bretagne occidentalehttps://portailcrbc.univ-brest.fr/bib/58268
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