Les jetons d’argile ont-ils vraiment donné naissance à l’écriture ?
Deux notices de musée décrivent le même objet et ne s’accordent ni sur sa taille ni sur son contenu. Ce que trente ans de critique ont laissé debout de la théorie des jetons.
Au sommet du vase, le personnage principal n’existe plus. Il en reste le bas d’un pagne à motifs, un pied, et le pan d’une étoffe qu’un second homme, plus petit, soutient derrière lui. La barbe, le bandeau, la chevelure, la taille, le geste, l’objet éventuellement tendu : tout cela a été restitué par comparaison avec des sceaux-cylindres contemporains. Le vase de Warka est présenté partout comme le plus ancien récit en images. Le héros de ce récit est une lacune dans la pierre.
Le 2 janvier 1934, le carnet de la sixième campagne allemande à Uruk note le numéro W 14873 : grand vase d’albâtre, environ 96 cm de haut, à relief plat. Les publications actuelles lui donnent 105 cm. L’écart tient à la restitution du pied, qui est moderne. Les dépêches de 2003 lui prêteront 270 kilos, chiffre repris depuis dans toute la littérature de vulgarisation sans qu’aucun rapport de fouille ne l’appuie.
Le vase ne sort pas d’un sol d’occupation. Il fait partie du Sammelfund, un dépôt groupé d’objets remarquables mis au jour dans les fondations de la grande terrasse construite au niveau Eanna III, c’est-à-dire à la période de Djemdet-Nasr, entre 3 100 et 2 900 avant notre ère environ. Ce niveau donne donc une date limite basse, pas une date de fabrication. Eva Strommenger a soutenu dès 1980 que le vase pouvait être un objet ancien conservé, remontant au niveau IV. Les institutions qui l’exposent ou en conservent un moulage retiennent aujourd’hui une fourchette large, de 3 300 à 2 900.
Un détail confirme cette ancienneté au moment de l’enfouissement. Le vase avait déjà été cassé et réparé dans l’Antiquité : la lèvre est brisée, une pièce de rapport y a été ajustée, et les trous de perçage de la réparation sont visibles. La coiffure de la femme du registre supérieur avait, elle aussi, été détachée puis remise en place. L’objet était donc vieux, abîmé et jugé assez précieux pour être rafistolé, avant d’être déposé dans les fondations.
Regardons la paroi de bas en haut. Deux lignes ondulées figurent l’eau. Au-dessus poussent en alternance deux plantes. Puis vient une file de brebis et de béliers, en profil strict. Puis une bande vide, qui portait peut-être un décor peint aujourd’hui effacé. Puis neuf hommes nus, marchant du même pas, chacun tenant devant son visage un récipient chargé de nourriture ou de boisson.
Même le registre le plus simple a résisté. Pendant quatre-vingts ans, les deux plantes du bas ont été lues comme du lin et une céréale, sans qu’aucune étude botanique sérieuse ait été conduite. En 2016, Naomi Miller, Philip Jones et Holly Pittman ont repris le dossier dans la revue Origini : le lin est confirmé, mais la prétendue céréale est un rejet de palmier-dattier, dont la forme recoupe un signe de l’écriture archaïque. Le socle nourricier que le vase met en avant n’est pas celui qu’on croyait.
Le registre du haut est le plus grand et le plus encombré. Une femme en robe unie, coiffée d’un bonnet à deux pointes, se tient devant deux mâts de roseau à extrémité recourbée, la forme même du pictogramme qui note le nom d’Inanna. Un porteur nu lui présente un récipient. Derrière les mâts s’accumulent des offrandes : des béliers portant sur le dos des plateformes surmontées de statuettes, dont l’une associée au signe EN, et deux grands vases à pied qui ressemblent beaucoup au vase lui-même. L’objet se représente donc dans la scène qu’il porte.
Un an après la découverte, Elizabeth Douglas van Buren propose de voir dans cette rencontre un rite de mariage sacré entre le souverain et la déesse. L’hypothèse s’installe. Piotr Steinkeller la mobilise en 1999 pour reconstruire la souveraineté sumérienne la plus ancienne, en reconnaissant lui-même que sa description d’un EN mêlant à parts égales pouvoir religieux et pouvoir politico-militaire repose d’abord sur l’art d’Uruk. Zainab Bahrani en tire en 2002 une lecture performative : le vase figurerait un rite dont il est lui-même un élément, avec une ambiguïté délibérée entre prêtresse et déesse. Daniel Hockmann propose en 2008 d’y reconnaître les obligations d’échange d’une ligue de cités. Gianni Marchesi et Nicolò Marchetti vont plus loin en 2011 et envisagent que le roi-prêtre soit lui-même un dieu.
Claudia Suter a démonté l’édifice en 2014. Son argument tient en plusieurs pièces convergentes. Les divinités anthropomorphes n’apparaissent pas dans l’imagerie mésopotamienne avant la fin du Dynastique archaïque, et la couronne à cornes qui les signale se met en place plus tard encore : une déesse figurée à Uruk serait un cas isolé. Le mât de roseau ne peut pas fonctionner comme l’icône d’Inanna, puisqu’il se répète trois fois dans la même scène et qu’une divinité majeure ne se dédouble pas. La hiérarchie des tailles, respectée partout ailleurs sur le vase, place la tête de la femme au niveau de celle du porteur nu, donc en dessous du personnage brisé. Son geste, main près du visage, exprime dans les périodes suivantes la déférence envers un supérieur. Et Dumuzi, l’époux attendu du mariage sacré, n’existe pas encore : Manfred Krebernik a montré en 2003 que son nom s’ancre dans l’onomastique du Dynastique archaïque, un demi-millénaire plus tard. Walther Sallaberger avait par ailleurs établi qu’aucune fête de ce type n’est attestée dans le calendrier cultuel d’Uruk.
Le camp adverse garde pourtant deux appuis. On imagine mal une procession d’offrandes converger vers une femme qui ne serait qu’une mortelle, et l’objection n’a jamais été levée. Eva Braun-Holzinger, dans sa synthèse de 2013 sur les premières représentations divines de Mésopotamie, laisse la question ouverte. Suter elle-même refuse de parler de prêtresse et propose une femme de l’élite liée à Inanna, peut-être une reine, sans exclure que la scène ait pu évoquer une célébration nuptiale parmi d’autres.
Entre le 10 et le 12 avril 2003, le musée national d’Irak est pillé. Quelque 15 000 objets disparaissent. La vitrine du vase est renversée, le vase arraché de son socle, le pied restant fixé à la base brisée. Le 12 juin, trois jeunes gens se présentent à la grille du musée dans une Toyota rouge et sortent du coffre un objet enveloppé dans une couverture. Les gardes américains lèvent leurs armes. Sous la couverture, le vase de Warka, en quatorze morceaux, rendu à la faveur d’une amnistie annoncée pour les objets volés.
Donny George Youkhanna, alors directeur des musées irakiens, a raconté que l’objet revenait à peu près dans l’état où les Allemands l’avaient trouvé. Les comptes rendus divergent sur ce point de détail : certains parlent de quinze fragments en 1934, lui décrit une grande section et six morceaux plus petits. Des restaurateurs irakiens l’ont remonté une nouvelle fois. Il est de nouveau exposé dans la salle sumérienne du musée de Bagdad. Trois assemblages successifs, donc, séparés par cinq mille ans : celui des Sumériens, celui des fouilleurs allemands, celui des restaurateurs de Bagdad. Chacun est une interprétation du raccord.
Edith Porada appelait le vase la première représentation narrative de l’histoire. La formule a fait carrière. Elle ne tient plus. En juillet 2024, une équipe conduite par Adhi Agus Oktaviana a publié dans Nature la datation par ablation laser d’un panneau peint de la grotte de Leang Karampuang, à Sulawesi : trois figures d’allure humaine autour d’un cochon, âge minimal de 51 200 ans. C’est aujourd’hui la plus ancienne scène narrative connue, et l’écart avec le vase se compte en dizaines de milliers d’années.
Même dans le seul Proche-Orient, le vase n’est pas isolé. L’auge d’Uruk conservée au British Museum, de la même période, montre un troupeau approchant d’une hutte de roseaux d’où sortent des agneaux. Plusieurs sceaux-cylindres portent une version abrégée de la scène du registre supérieur, réduite aux deux protagonistes et à deux grands conteneurs.
Reste à savoir si le mot convient. Irene Winter y lit d’abord une rhétorique de l’abondance : le souverain comme pourvoyeur, la répétition des épis, des bêtes et des porteurs valant pour la prospérité. Suter fait une remarque simple et redoutable : la procession représentée n’a jamais pu se dérouler ainsi, puisque l’eau et les plantes des registres inférieurs ne marchent pas. Ce que la pierre fixe est un ordre, pas un épisode.
Tout cela repose sur un objet. Le catalogue berlinois des petits objets d’Uruk publie sous le numéro 227 le fragment d’un second vase du même type. C’est tout ce qui subsiste du jumeau. Le plus ancien récit en images de Mésopotamie se lit donc sur un exemplaire unique dont le personnage central manque, et sur un tesson.
Le dossier croise l’invention de l’écriture dans le même secteur de l’Eanna, où les niveaux IV et III ont livré les plus anciennes tablettes connues, et la figure d’Inanna, dont le nom se note précisément par le mât de roseau sculpté sur le vase. Il rejoint aussi la question du pillage des musées en temps de guerre, dont le sac de Bagdad en 2003 reste le cas le plus documenté.
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Deux notices de musée décrivent le même objet et ne s’accordent ni sur sa taille ni sur son contenu. Ce que trente ans de critique ont laissé debout de la théorie des jetons.
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