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Uruk, la première ville du monde ?

Assyriologie & MésopotamieDécouvertes archéologiques27 juillet 202614 sources vérifiées
tobeytravels · CC BY-SA 2.0 (Wikimedia Commons)

Deux cent cinquante hectares. Quarante mille habitants intra-muros, peut-être le double dans les campagnes alentour. Un rempart de plusieurs kilomètres, deux sanctuaires monumentaux, des ateliers, des canaux. Vers 3000 avant notre ère, en basse Mésopotamie, une agglomération atteint une taille dont on ne connaît alors aucun équivalent. Elle s’appelle Uruk, le site porte aujourd’hui le nom de Warka, et la Bible la mentionne sous celui d’Erech. Reste à savoir si le titre qu’on lui décerne partout, celui de première ville du monde, résiste à l’examen.

Une ville que son poème mesurait déjà

L’Épopée de Gilgamesh s’ouvre sur une invitation adressée au lecteur : monter sur le rempart d’Uruk, marcher dessus, examiner les fondations et le briquetage. Le texte donne ensuite des chiffres. Trois cents hectares de ville, autant de jardins, autant de terre vierge, plus le domaine du temple d’Ishtar, mille hectares en tout, dans la traduction que Jean Bottéro a donnée du poème akkadien.

Les archéologues sont arrivés à des ordres de grandeur comparables. La ville couvre d’abord une soixantaine d’hectares, puis s’étend à quelque deux cent cinquante vers 3000 avant notre ère. Le rempart, que la tradition attribue à Gilgamesh lui-même, se développe sur une dizaine de kilomètres. Un poème composé plus de mille ans après l’apogée de la ville décrivait donc, à peu près correctement, une agglomération réelle.

Le site a été reconnu par le Britannique William Kennett Loftus en 1849 puis en 1852. Les fouilles proprement dites commencent en 1912, sous l’égide de la Deutsche Orient-Gesellschaft, et se poursuivent par campagnes successives jusqu’en 1989, interrompues par les deux guerres mondiales. De nouveaux travaux de terrain ont repris depuis 2015.

Deux sanctuaires et une terrasse de treize mètres

La ville s’organise autour de deux quartiers sacrés séparés par des zones d’habitat. Au sud-est, l’Eanna, la « maison du ciel », domaine de la déesse Inanna, que les Akkadiens appelleront Ishtar. Au nord-ouest, le quartier dit d’Anu, dominé par une haute terrasse de treize mètres surmontée d’un bâtiment que les fouilleurs allemands ont baptisé le Temple blanc, élevé vers 3500 avant notre ère.

Une réserve s’impose sur les noms. On parle couramment de « ziggurat d’Anu », mais rien n’établit qu’Anu ait été vénéré dans cet édifice à cette époque. Le nom vient des sanctuaires bien plus tardifs installés au même endroit, le Bīt Rēš d’époque achéménide et séleucide, un ensemble de 217 mètres sur 167 dédié à Anu et à sa parèdre Antum. Les archéologues ont projeté sur le IVᵉ millénaire un dieu documenté trois mille ans plus tard.

C’est ce mouvement d’ensemble, monumentalité, spécialisation des métiers, bureaucratie, que Gordon Childe rangeait sous l’expression de révolution urbaine.

Les premières tablettes parlent d’orge et de bière

Le secteur de l’Eanna a livré les plus anciens documents écrits connus. Les toutes premières traces, vers 3500, sont des tablettes purement numérales : des comptes, rien d’autre. L’écriture proto-cunéiforme apparaît vers 3300, et elle reste alors cantonnée à la basse Mésopotamie.

Regardons ce que disent ces textes. Environ 5 410 tablettes et fragments sont recensés pour les phases Uruk IV et Uruk III, dont plus de 5 000 proviennent du seul secteur de l’Eanna. Plus de 1 500 signes non numériques y sont attestés, à travers plus de 40 000 occurrences. Les petites tablettes, d’environ huit centimètres de côté, sont divisées en cases : livraisons de grain, jarres de bière, pains, moutons, avec le total porté au revers. Le nom d’Inanna apparaît dans l’une de ces cases. Hans Nissen, Peter Damerow et Robert Englund en ont publié l’étude de référence en 1993.

Ce que ces tablettes ne disent pas est plus embarrassant. Elles enregistrent la circulation des biens sans nommer les institutions qui la gèrent. Le fonctionnement de l’État urukéen nous échappe donc presque entièrement : on tient les comptes, pas les comptables. Et l’origine même de cette écriture reste débattue. Denise Schmandt-Besserat la fait naître des petits jetons d’argile enfermés dans des bulles-enveloppes, les calculi ; Jean-Jacques Glassner range au contraire cette généalogie comptable parmi les idées reçues à réexaminer.

Tell Brak conteste le monopole du sud

Le titre de première ville se heurte à un chantier syrien. À Tell Brak, dans la haute Mésopotamie, Joan Oates et son équipe ont mis au jour les indices d’une urbanisation déjà avancée à la fin du Vᵉ millénaire : architecture monumentale, production spécialisée, biens de prestige. Leur article publié dans Antiquity, cosigné avec Augusta McMahon, Philip Karsgaard, Salam Al Quntar et Jason Ur, retourne un modèle installé depuis des décennies, celui d’un sud mésopotamien foyer unique des premières cités.

Un site périphérique, Tell Majnuna, a livré des dépôts massifs d’ossements humains, résultat de massacres répétés entre 3900 et 3700 avant notre ère. Pour McMahon, la trajectoire de Tell Brak est plus précoce que celle d’Uruk, et surtout différente : une croissance sans cité-temple comparable.

La prudence reste de mise dans les deux sens. On sait peu de choses d’Uruk à la fin du Vᵉ millénaire, et les plus anciennes terrasses du site remontent à l’époque d’Obeid, vers 4500. Ce qui n’est pas contesté, en revanche, c’est le rayonnement du modèle urukéen au IVᵉ millénaire : sur le Moyen-Euphrate, Habuba Kabira et Djebel Aruda reproduisent l’architecture, la céramique et les usages administratifs du sud, à des centaines de kilomètres de la ville mère.

Ce qui est sorti du coffre d’une voiture

Reste le plus bel objet de la ville. Le vase d’Uruk, trouvé dans le quartier de l’Eanna, est un vase d’albâtre de 95 centimètres pour la partie conservée, environ 1,05 mètre avec son pied restitué, 36 centimètres de diamètre au sommet. Ses quatre registres sculptés montent de l’eau et des plantes vers les animaux, puis vers les hommes, puis vers la déesse. C’est l’une des premières narrations en images de l’histoire humaine.

Le 10 avril 2003, des pillards entrent dans le Musée national d’Irak. En trente-six heures, l’institution est saccagée. Le vase disparaît, cassé à sa base pour faciliter son transport. Il réapparaît deux mois plus tard, sur dénonciation, dans le coffre d’une voiture, brisé en quatorze morceaux enveloppés dans une couverture. La Dame de Warka, ce visage de marbre blanc d’une vingtaine de centimètres qui compte parmi les plus anciennes représentations connues d’un visage humain, a suivi le même chemin avant d’être récupérée.

Restauré, le vase porte aujourd’hui le numéro d’inventaire IM19606 et il est de nouveau exposé à Bagdad depuis la réouverture du musée, le 1ᵉʳ mars 2015. Cinq mille ans après avoir été taillé, il aura passé deux mois enterré dans un champ de la banlieue de Bagdad.

Pour aller plus loin

Ce dossier croise la culture d’Obeid, qui précède Uruk en basse Mésopotamie, l’invention de l’écriture et son passage du compte au récit, ainsi que l’Épopée de Gilgamesh, dont le héros est présenté par la Liste royale sumérienne comme un roi d’Uruk.

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Sources de cet article

Chaque article est contre-vérifié avant publication : documents antiques cités dans le texte, travaux de référence et pages institutionnelles consultées en ligne.

Sources primaires

  1. Tablettes proto-cunéiformes des phases Uruk IV et Uruk III, secteur de l’Eanna (plus de 5 000 textes et fragments) Corpus des textes archaïques d’Uruk
  2. Tablette administrative de comptabilité, rations d’orge, écriture idéographique proto-cunéiforme, Uruk III Musée du Louvre, salle 236 Richelieu, vitrine « Naissance de l’écriture »
  3. Vase d’Uruk, albâtre, quartier de l’Eanna, IM19606 Musée national d’Irak, Bagdad
  4. Dame de Warka (masque de Warka), marbre blanc, env. 20 cm, vers 3100 av. J.-C. Musée national d’Irak, Bagdad
  5. L’Épopée de Gilgamesh, tablette I (description et mesures d’Uruk) Traduction de l’akkadien par Jean Bottéro, Gallimard, 1992
  6. Haute terrasse dite ziggurat d’Anu et Temple blanc, quartier d’Anu Site de Warka (Uruk), Irak

Bibliographie

  1. Hans Nissen, Peter Damerow et Robert K. Englund, Archaic Bookkeeping : Early Writing and Techniques of Economic Administration in the Ancient Near East, University of Chicago Press, 1993 University of Chicago Press
  2. Jean-Jacques Glassner, Écrire à Sumer : L’invention du cunéiforme, Éditions du Seuil Éditions du Seuil
  3. Joan Oates, Augusta McMahon, Philip Karsgaard, Salam Al Quntar et Jason Ur, « Early Mesopotamian urbanism : a new view from the north », Antiquity, 2007 Cambridge University Press
  4. Jason Ur, Philip Karsgaard et Joan Oates, « The Spatial Dimensions of Early Mesopotamian Urbanism : The Tell Brak Suburban Survey, 2003-2006 », Iraq 73, 2011, p. 1-19 British Institute for the Study of Iraq
  5. Denise Schmandt-Besserat, Before Writing : From Counting to Cuneiform, University of Texas Press, 1992 University of Texas Press
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