Cinq scellés d’argile portent le nom d’Ouserkaf, premier roi de la Vᵉ dynastie. L’équipe de l’Ancient Egypt Research Associates, l’AERA, les a recueillis à l’automne 2022 dans la cour aux silos d’un grand bâtiment administratif de Heit el-Ghourab, au sud du plateau de Gizeh, au fond de fosses qu’aucun mur conservé ne relie à une construction. Ils avaient fermé des chevilles de bois, sans doute aux portes de silos ou de coffres, au nom d’un fonctionnaire qui portait le titre d’« ancien de la maison », et le revers des empreintes laisse penser qu’il exerçait pendant que les silos servaient encore. Les pages de présentation de la même équipe font pourtant cesser la vie de la ville une fois achevée la pyramide de Mykérinos, quand la sépulture royale, et peut-être le centre de l’administration, quittent Gizeh pour Saqqarah sous Chepseskaf, son successeur. Le compte rendu de la campagne parle seulement d’un indice d’activité postérieure aux règnes de Khéphren et de Mykérinos, sans aller plus loin.
Deux cents mètres de calcaire jamais ravalé
Le site doit son nom à un mur. Heit el-Ghourab, « le mur du Corbeau » en arabe, est un rempart de gros blocs de calcaire taillés, long de 200 mètres, haut de 10 et épais de 10 à sa base, dont le parement n’a jamais été dressé. Une porte large de 2,5 à 2,6 mètres, soit cinq coudées, et haute d’environ 7 mètres le traverse ; l’épaisseur de la maçonnerie en fait un court tunnel. Le mur séparait peut-être les enclos sacrés du plateau de la zone habitée, et le géoarchéologue Karl Butzer y voyait une digue contre les eaux d’un oued voisin, hypothèse que l’équipe de fouille présente encore comme une piste à l’étude. Les habitants du quartier lui prêtent aujourd’hui un pouvoir sur la fertilité, avec un rite qui demande un clou et sept tours autour des blocs.
En décembre 1988, Mark Lehner commence à fouiller avec Zahi Hawass, alors inspecteur en chef des pyramides, à quelque 400 mètres au sud du Sphinx, là où des extracteurs de sable avaient fait apparaître une surface compacte. Les ruines couvrent aujourd’hui plus de 7 hectares et se répartissent en ensembles distincts, fouillés à des degrés divers. Au centre s’étend un complexe de longues galeries parallèles. À l’est, un quartier moins régulier de petites maisons, de cours et de ruelles a livré beaucoup d’os de porc, et Richard Redding, qui dirige l’étude de la faune, en déduit que ses habitants ne recevaient pas leur nourriture de l’administration. À l’ouest se dressent de grandes demeures, où des empreintes de sceaux livrent des titres élevés, scribe royal ou surveillant des travaux du roi. Dans la maison 1 de ce quartier, les titres scribaux dominent et couvrent, d’après l’équipe qui les étudie, un éventail qui va du coiffeur au juge. Au sud, enfin, un bâtiment large de 45 mètres et long d’au moins 90 abritait une cour aux silos.
En 2014, Ana Tavares, de l’AERA, distinguait trois populations, une main-d’œuvre tournante dans les galeries, des scribes et des administrateurs dans les villas, un groupe peut-être plus stable dans le village de l’est. Mohsen Kamel a parlé l’année suivante, dans sa thèse, d’un établissement à vocation spéciale, conçu pour loger et ravitailler le personnel des grands chantiers, et Lehner lui-même a placé l’expression « ville ouvrière » entre guillemets dans le titre de sa synthèse de 2015.
La datation repose sur les sceaux et sur la succession des couches. Le bâtiment aux silos a livré l’une des plus grosses collections d’inscriptions du site, avec des empreintes aux noms de Khéphren et de Mykérinos, et l’équipe soupçonne sous la ville une occupation plus ancienne, peut-être contemporaine de Chéops. Le radiocarbone a compliqué l’affaire. Le programme de datation des pyramides financé par David H. Koch a obtenu huit dates sur l’agglomération, et il a trouvé pour les pyramides de l’Ancien Empire des âges plus anciens de cent à deux cents ans que la chronologie historique, écart que ses auteurs attribuent au vieux bois brûlé dans les fours, les mortiers et les fonderies. Les chronologies absolues ne s’accordent pas davantage. La thèse de Kamel place la IVᵉ dynastie entre 2543 et 2436 avant notre ère, une page de l’AERA entre 2551 et 2472, une autre page de la même équipe entre 2613 et 2498, et rien, sur le site, ne permet de choisir.
La galerie III-4
Les galeries forment quatre blocs de huit, sur 12 375 mètres carrés. Chacune est une salle étroite, environ sept fois plus longue que large, d’à peu près 35 mètres sur 5, avec à l’arrière des espaces où l’on cuisait et rôtissait. En 2002, l’équipe a dégagé une galerie entière et y a trouvé des banquettes. Dans la galerie III-4, une banquette de terre d’environ un mètre de large, haute de 8 à 20 centimètres selon la pente, a été mise au jour, et quatre autres bordent la façade, longue de 21,5 mètres. Les fouilleurs y voient des plateformes de couchage. À raison de 40 à 50 dormeurs par galerie, ils logent de 1 500 à 2 000 hommes dans l’ensemble, et Lehner, qui restitue des galeries à deux niveaux, a avancé le double, autour de 4 000.
Le mot de caserne s’est imposé vite. Il a eu des concurrents. Les pages de l’AERA envisagent une garde royale, sur le modèle des casernes du Moyen et du Nouvel Empire, si le bâtiment aux silos appartenait bien à une résidence du roi. En 2013, Lehner a proposé une lecture plus large, qui fait de Heit el-Ghourab une partie d’un grand port du Nil, avec ses bassins, ses quais, ses réserves de bois et peut-être ses chantiers navals ; les galeries auraient pu abriter les membres d’expéditions revenues du Levant ou d’Assouan, voire servir d’entrepôts. Il s’appuie sur dix-huit tessons de céramique levantine dite à décor peigné, que l’analyse pétrographique rattache à la région de Byblos, et sur les charbons de bois, où l’acacia du Nil fournit 93,3 % du total et où le cèdre arrive en tête des essences importées, ce qu’il interprète comme des chutes de charpentiers de marine brûlées au foyer. Il ajoute que ville ouvrière et ville portuaire ne s’excluent pas. On gardera ici le mot de galeries, celui du plan, parce qu’il décrit des murs sans décider de qui dormait entre eux.
Les papyrus de la mer Rouge éclairent cette hypothèse sans la confirmer. En 2013, la mission de l’Institut français d’archéologie orientale dirigée par Pierre Tallet a trouvé au Ouadi el-Jarf, à l’entrée d’une galerie-magasin, les plus anciens papyrus hiératiques alors connus, dont le journal de bord de l’inspecteur Merer, chef d’une équipe qui comptait probablement une quarantaine d’hommes, daté de l’année qui suit le treizième recensement de Chéops. Pendant trois à cinq mois, probablement de juillet à novembre, Merer achemine le calcaire des carrières de Toura vers Akhet-Khoufou, le nom antique du site de la pyramide, et fait étape à Ro-She Khoufou, « l’entrée du bassin de Chéops », que dirige le noble Ânkhkhaf, demi-frère du roi, vizir et chef des travaux royaux. Tallet tient ce bassin pour probablement distinct de Heit el-Ghourab, qu’il range dans l’ensemble plus vaste d’Akhet-Khoufou. Le journal date en outre de la fin du règne de Chéops, avant l’essentiel des ruines fouillées, qui relèvent de Khéphren et de Mykérinos. La ville se trouve dans le paysage du journal sans y être nommée.
Le pain cuit dans des pots de douze kilos
En 1991, dans le secteur A7, l’équipe dégage deux boulangeries intactes. Dans l’angle nord-ouest de chaque pièce, de grandes cuves de céramique sont prises dans le sol, leurs fonds cassés renforcés de calcaire et de granit, et un foyer ouvert occupe l’angle sud-est. Deux rangées de cuvettes creusées dans le sol recevaient les bedja, de lourds moules à pain dont les plus gros pèsent 12 kilos et dont les fragments jonchent le site par centaines de milliers. Les boulangers chauffaient d’abord les moules à l’envers sur le feu. Ils versaient ensuite la pâte dans d’autres moules dressés dans les cuvettes, les coiffaient d’un moule chaud et les entouraient de braises. En septembre et octobre 1993, avec la National Geographic Society, l’équipe a reconstruit l’une de ces boulangeries au pied de la falaise de Saqqarah et y a cuit du pain avec des levures sauvages capturées à Gizeh.
Le grain arrivait déjà nettoyé, d’après les restes végétaux, et l’administration le stockait en grand. Dans la cour du bâtiment administratif, la campagne d’automne 2022 a porté à quinze le nombre de silos de brique crue, larges en moyenne de 2,62 mètres sur 2,53, soit cinq coudées, bien plus grands que les silos domestiques de la ville, et l’on y descendait par un couloir en pente.
La viande pose davantage de problèmes. En avril 2013, au congrès de la Society for American Archaeology, Richard Redding estime, pour un effectif de 10 000 ouvriers, une consommation de 105 bovins et de 368 moutons ou chèvres tous les dix jours, ce qui suppose des troupeaux de 21 900 bovins et de 54 750 petits ruminants, pâturant sur environ 5 % de la surface du Delta, et près de 19 000 personnes pour les garder. Le calcul part d’un besoin quotidien de 67 grammes de protéines, ajusté à la petite taille des Égyptiens anciens, et suppose que la viande en couvrait la moitié, le reste venant notamment des poissons du Nil ; silures et synodontes sont les plus fréquents parmi les restes de poisson du site. Trois ans plus tôt, Zahi Hawass annonçait à la presse 21 bovins et 23 moutons livrés chaque jour pour le même effectif, soit deux fois plus de bœufs que Redding et nettement moins de moutons. Les ossements eux-mêmes ne sont pas comptés de la même façon d’un article à l’autre. Le 23 avril 2013, un journaliste rapporte d’après Redding quelque 25 000 os de moutons et de chèvres, 8 000 de bovins et 1 000 de porcs ; le lendemain, un autre parle de 175 000 os étudiés, dont la moitié de bovins, et aucun des deux ne précise s’il s’agit de restes identifiés ou de fragments. La répartition se lit mieux que les totaux. Les surveillants logés dans le corps de garde de la rue nord mangeaient le plus de bœuf, les occupants des galeries surtout du mouton et de la chèvre, et Redding voit dans un enclos à bétail ajouté tardivement le signe qu’à la fin des travaux de Mykérinos le petit bétail prenait le pas sur le bœuf.
Hérodote connaissait déjà une comptabilité de ce genre. Au livre II des Histoires (II, 125), il rapporte qu’une inscription en caractères égyptiens, sur la pyramide de Chéops, indiquait la somme dépensée en raiforts, en oignons et en ail pour les ouvriers, et que l’interprète qui la lui lisait parlait de seize cents talents d’argent. Il en conclut que le fer dont se servaient les ouvriers, leur nourriture et leurs vêtements avaient dû coûter bien davantage. Le chiffre vient d’un interprète, au Vᵉ siècle avant notre ère, et rien ne permet de le contrôler.
« Ivrognes de Mykérinos »
Hérodote décrit aussi le chantier. Chéops, écrit-il au livre II (II, 124), contraignit tous les Égyptiens à travailler pour lui ; les uns tiraient les pierres des carrières des montagnes d’Arabie jusqu’au Nil, d’autres les menaient vers les montagnes de Libye, par équipes de cent mille hommes relevées tous les trois mois, et il fallut dix ans pour la chaussée, vingt pour la pyramide. Lehner a proposé de lire ce chiffre comme le cumul des relèves, peut-être 20 000 à 25 000 personnes, et a calculé de son côté que carriers, haleurs, poseurs et tailleurs ne dépassaient guère 10 000 hommes, autour de 20 000 avec le personnel de soutien. On cite souvent Hérodote comme l’origine du mythe des esclaves, et une dépêche reprise en janvier 2010 lui fait dire que les bâtisseurs en étaient. Son texte parle d’une contrainte imposée par un roi qui avait aussi fermé les temples, et le mot d’esclave n’y figure pas.
Les équipes portaient des noms de rois. Lehner cite des « Amis de Chéops », des « Amis de Mykérinos » et des « Ivrognes de Mykérinos ». En 1991, Ann Macy Roth a soutenu que l’Ancien Empire organisait une part du travail en phylés, des groupes de travailleurs à temps partiel qui servaient par roulement dans les cultes funéraires comme sur les chantiers, et elle en fait remonter l’origine à une organisation sociale de la Haute-Égypte prédynastique ; un chapitre de son livre est consacré au rapport entre ces phylés et les quarts d’équipage des navires. Le journal de Merer mentionne quinze phylés d’équipes de travail. Lehner décrit le système comme une chaîne de seaux, où les villages remettaient hommes et produits aux chefs locaux, qui les faisaient remonter jusqu’au centre. Le cuivre servait de moyen d’échange, et celui des ouvriers était pesé à la sortie comme au retour.
Le 14 avril 1990, le cheval d’un touriste bute sur un mur de brique crue, sur la pente qui domine la ville à l’ouest. Mohammed Abdel Razek, chef des gardiens des pyramides, prévient Zahi Hawass, et le mur se révèle être celui de la tombe de Ptah-shepsesou et de son épouse. Le cimetière du bas compte quelque 600 sépultures de travailleurs et une trentaine de tombes plus grandes, peut-être de contremaîtres, celui du haut 43 tombes plus soignées, en pierre et en brique, et Hawass estimait en 1997 n’en connaître qu’un cinquième environ.
Les titres gravés disent l’encadrement du chantier, « surveillant du côté de la pyramide », « directeur des dessinateurs », « surveillant de la maçonnerie », « directeur des ouvriers ». Sur la tombe de Petety, une malédiction promet le crocodile, l’hippopotame et le lion à qui l’endommagerait. Les squelettes portent les marques du travail, avec une arthrose du bas du dos et des genoux plus fréquente et plus sévère que chez les défunts des tombes à mastaba, des fractures des bras et des jambes bien consolidées, et deux amputations, d’une jambe et d’un bras, auxquelles les opérés ont survécu. Beaucoup d’hommes mouraient entre 30 et 35 ans.
En janvier 2010, à l’annonce de nouvelles tombes, Hawass résumait l’argument devant la presse ; jamais, disait-il, des esclaves n’auraient été enterrés aussi honorablement. L’argument a de la force. Une administration qui fournit le bœuf, le pain et la bière, qui laisse ses hommes reposer près de la pyramide avec des listes d’offrandes et qui réduit leurs fractures investit en eux, et les titres gravés montrent que le chantier ouvrait des carrières, au moins à ses cadres. La question de la liberté n’en est pas réglée pour autant. Les tombes inscrites appartiennent aux surveillants et aux artisans. Le service par roulement que décrivent Roth et Lehner relève de l’obligation. Interrogé sur ce point, Lehner a décrit une échelle qui va de l’esclavage à l’entraide de village où chacun vient monter la grange du voisin, et il a rapproché ce travail d’un service presque militaire.
Les habitants démontent leur ville
Pour Karl Butzer, Elisabeth Butzer et Serena Love, la ville était mal placée. Dans leur synthèse de 2013, ils la décrivent bâtie en travers d’un oued habituellement sec et frappée par une anomalie de précipitations longue de 120 ans peut-être, avec des crues soudaines et des coulées de boue qui auraient détruit le complexe royal à peu près tous les quatre ans ; la presse a retenu dix reconstructions en quarante-cinq ans. Butzer attribuait l’obstination à rebâtir sur place à la confiance de Mykérinos en sa propre puissance, ce qu’aucun document ne permet de vérifier. Lehner insiste de son côté sur une érosion plus tardive, au cours de la Vᵉ dynastie, quand un changement de climat fit entailler par les eaux des ruines déjà désertées, avant que le vent ne les couvre de 2 à 6 mètres de sable.
Avant les eaux et le sable, les habitants eux-mêmes ont défait leur ville. Une fois la pyramide de Mykérinos achevée, l’agglomération est mise hors service. On en retire les outils et les provisions utiles, les poutres et les briques partent vers d’autres chantiers, et les murs sont arasés jusqu’à leurs premières assises ; les murs de brique crue de l’Ancien Empire ne subsistent le plus souvent, sur le site, que sur quelques centimètres de hauteur. Plus tard, sur les silos effondrés, quelqu’un a déversé une plateforme de pierres, d’où l’équipe a retiré plus de sept tonnes de blocs, avec des chutes de granit et une crapaudine de porte, sans savoir qui l’a construite ni quand. Martin Odler et Jiří Kmošek, sur 530 spectres d’analyse, montrent qu’on produisait sur place du cuivre arsenié, en se servant de moules à pain comme creusets, et que presque tout le métal a été recyclé ; seuls subsistent un hameçon, des aiguilles et une pointe de ciseau. Ils y voient le signe d’un abandon en bon ordre, quand une page de l’AERA décrit des galeries abandonnées soudainement, comme le reste de la ville.
Les deux formules peuvent décrire le même départ, rapide et méthodique.
Cette démolition soigneuse a un prix pour l’archéologue. L’étage qui permet de passer de 2 000 à 4 000 dormeurs repose sur une restitution de voûtes, de soupentes et de toits que personne n’a vus, de sorte que l’effectif de la ville, d’où dépendent à leur tour les calculs de rations, de troupeaux et de bergers, tient à une hauteur de mur que les bâtisseurs de Mykérinos ont eux-mêmes emportée.
Pour aller plus loin
Heit el-Ghourab se lit avec la Grande Pyramide de Chéops et les papyrus du Ouadi el-Jarf, qui documentent le transport de son calcaire, ainsi qu’avec la ville de Khentkaous, fouillée par la même équipe sur le plateau. Le site conduit aussi vers le Sphinx et le temple de la vallée de Khéphren, tout proches du mur du Corbeau.
On entend souvent dire que des esclaves ont bâti les pyramides d’Égypte. Pour en juger, on peut aller voir où vivaient ceux qui les ont construites. À Gizeh, en face du Caire, leur ville se cache au pied des trois grandes pyramides, élevées vers le milieu du IIIᵉ millénaire avant notre ère. Une équipe américaine et égyptienne la fouille depuis 1988.
Derrière le mur du Corbeau
Un énorme mur de calcaire ferme le plateau du côté sud. Les habitants du quartier l’appellent en arabe le mur du Corbeau. Une grande porte le traverse, si épaisse qu’elle ressemble à un petit tunnel. Au-delà s’étend la ville des bâtisseurs.
Elle n’était pas d’un seul tenant. Au centre s’alignent de très longues salles étroites, côte à côte. À l’est, un village de petites maisons abritait peut-être une population plus stable. À l’ouest, de grandes demeures logeaient des scribes, les fonctionnaires de l’écrit. Au sud, un vaste bâtiment gardait le grain dans des silos de brique crue.
Des lits de terre et du pain chaud
Dans les longues salles, les archéologues ont dégagé des banquettes de terre très basses. Ils pensent que les ouvriers dormaient dessus. Chaque salle pouvait accueillir quarante dormeurs, ou un peu plus. L’ensemble aurait logé jusqu’à deux mille hommes. Avec un étage, il faudrait doubler ce chiffre.
Tout le monde ne parle pas de caserne. Certains imaginent une garde chargée de veiller sur le roi. L’égyptologue américain Mark Lehner, qui dirige la fouille, voit aussi dans la ville un port sur le Nil. Les longues salles auraient alors logé des équipages revenus de lointains voyages. Lehner lui-même pense que les deux idées peuvent être vraies ensemble.
Le pain sortait de boulangeries installées dans la ville. On le cuisait dans de lourds moules d’argile, dont certains pèsent 12 kilos. Les boulangers chauffaient les moules vides sur le feu, versaient la pâte, puis couvraient le tout de braises. L’équipe a reconstruit une de ces boulangeries et y a cuit du pain.
Combien de bœufs par jour
La viande divise les spécialistes. Zahi Hawass, à l’époque inspecteur en chef des pyramides, parle de vingt et un bœufs livrés chaque jour. Richard Redding, spécialiste des os d’animaux, en compte deux fois moins. Il prévoit en revanche davantage de moutons et de chèvres. Les deux calculs partent du même nombre d’ouvriers, dix mille.
Selon Redding, nourrir autant de monde exigeait d’immenses troupeaux dans le delta du Nil. Il fallait aussi des milliers de bergers pour les garder. Les os montrent que tout le monde ne mangeait pas la même chose. Les chefs avaient plus de bœuf, les ouvriers des longues salles surtout du mouton et de la chèvre.
Un travail imposé
En 1990, le cheval d’un touriste bute sur un mur enfoui, sur la colline voisine. C’est le début d’un cimetière où reposent les travailleurs et leurs chefs. Sur certaines tombes, des titres donnent le métier du mort, comme « surveillant du côté de la pyramide ». Les squelettes montrent des dos usés par l’effort. Ils montrent aussi des os cassés qui ont été bien soignés.
Pour Zahi Hawass, des esclaves n’auraient jamais reçu des tombes aussi honorables. L’argument compte, car le roi nourrissait et soignait ces hommes. Les belles tombes appartiennent pourtant aux chefs et aux artisans. Les ouvriers servaient à tour de rôle, et ce service était obligatoire. Lehner le compare à un service presque militaire.
L’historien grec Hérodote passe souvent pour l’inventeur de l’idée des esclaves. Il raconte en fait qu’un roi força tous les Égyptiens à travailler pour lui. Le mot esclave n’apparaît pas dans son récit.
Une fois la pyramide de Mykérinos achevée, les habitants ont démonté leur propre ville et emporté le bois, les briques et presque tout le métal. Il ne reste que le bas des murs, si bien que personne ne sait si les longues salles avaient un étage, ni combien d’hommes y dormaient vraiment.
La version complète raconte l’affaire des cinq scellés d’un roi venu après l’abandon supposé de la ville, et cite la somme en oignons et en ail qu’Hérodote dit avoir lue sur une pyramide.
Sources de cet article
Chaque article est contre-vérifié avant publication : documents cités dans le texte, travaux de référence et pages institutionnelles consultées en ligne.
Sources primaires
- Mur du Corbeau (Heit el-Ghourab), blocs de calcaire non ravalés, l. 200 m, h. 10 m, ép. 10 m à la base, porte de cinq coudées (2,5 à 2,6 m) haute d’env. 7 m – Gizeh, in situ [AERA, « Heit el-Ghurab »]( ; [AERA, « Wall of the Crow »](https://aeraweb.org/wall-of-the-crow/)https://aeraweb.org/?p=1167
- Complexe des galeries, quatre blocs de huit galeries sur 12 375 m², galerie III-4 et ses banquettes interprétées comme plateformes de couchage – Gizeh, in situ [AERA, « A Royal Guard ? »](https://aeraweb.org/royal-guard
- Boulangeries du secteur A7, fouillées en 1991, cuves, foyers et moules à pain (bedja) jusqu’à 12 kg ; expérience de cuisson de 1993 – Gizeh, in situ [AERA, « Feeding Pyramid Workers »](https://aeraweb.org/?p=1164
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Sources primaires (suite)
- Bâtiment administratif royal, cour aux silos (quinze silos d’env. 2,62 × 2,53 m), empreintes de sceaux aux noms de Khéphren et de Mykérinos, cinq scellés d’Ouserkaf recueillis à l’automne 2022 – Gizeh, in situ [AERA, « A Royal Building »]( ; [AERAGRAM 23 (1-2), 2022](https://aeraweb.org/wp-content/uploads/2024/09/AERAgram23_1-2.pdf)https://aeraweb.org/royal-building/
- Cimetière des ouvriers de Gizeh, découvert le 14 avril 1990, tombes de Ptah-shepsesou et de Petety, titres et malédictions – Gizeh, in situ [Zahi Hawass, « The Discovery of the Tombs of the Pyramid Builders at Giza », 1997](https://play.guardians.net/hawass/buildtomb.htm
- Papyrus Jarf A et B, dits journal de Merer, découverts en 2013 au Ouadi el-Jarf, fin du règne de Chéops [Institut français d’archéologie orientale, « Ouadi el-Jarf »](https://www.ifao.egnet.net/recherche/archeologie/ouadi-el-jarf/
- Hérodote, Histoires, II, 124 (cent mille hommes relevés tous les trois mois, dix ans pour la chaussée, vingt pour la pyramide) [trad. A. D. Godley, Perseids](https://fgh.perseids.org/read/greekLit/tlg0016/tlg001/perseus-eng2/2.124.1-2.124.5
- Hérodote, Histoires, II, 125 (raiforts, oignons et ail, seize cents talents d’argent) [trad. A. D. Godley, Perseids](https://fgh.perseids.org/read/greekLit/tlg0016/tlg001/perseus-eng2/2.125.5-2.126.2
Bibliographie
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- Karl W. Butzer, Elisabeth Butzer et Serena Love, « Urban geoarchaeology and environmental history at the Lost City of the Pyramids, Giza : synthesis and review », Journal of Archaeological Science 40 (8), 2013, p. 3340-3366, DOI [10,1016/j.jas.2013,02 018]( Elsevierhttps://doi.org/10.1016/j.jas.2013.02.018
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- Richard Redding, « Showdown at the OK Corral ! Testing the Hypothesis », AERAGRAM 23 (1-2), 2022 [Ancient Egypt Research Associates](https://aeraweb.org/wp-content/uploads/2024/09/AERAgram23_1-2.pdf
- Martin Odler et Jiří Kmošek, « Copper at Giza : Analyses Tell Stories », AERAGRAM 23 (1-2), 2022 [Ancient Egypt Research Associates](https://aeraweb.org/wp-content/uploads/2024/09/AERAgram23_1-2.pdf
- Mark Lehner, « Water from Below, Water from Above », AERAGRAM 23 (1-2), 2022 [Ancient Egypt Research Associates](https://aeraweb.org/wp-content/uploads/2024/09/AERAgram23_1-2.pdf
Sources en ligne
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- [« Giza Secret Revealed : How 10 000 Pyramid Builders Got Fed », Owen Jarus, 23 avril 2013]( Live Sciencehttps://www.livescience.com/28961-ancient-giza-pyramid-builders-camp-unearthed.html
- [« Bureaucracy, Meat Production Crucial To Building Egypt’s Pyramids », Joel N. Shurkin, 24 avril 2013]( Inside Science News Service, repris par Live Sciencehttps://www.livescience.com/29030-bureaucracy-meat-production-crucial-to-building-egypt-s-pyramids.html
- [« Tombs suggest pyramids not built by slaves », janvier 2010]( CBC Newshttps://www.cbc.ca/technology/story/2010/01/11/tech-egypt-pyramid.html
- [« Floods Wiped Out Pyramid Workers’ Town », 13 juin 2013]( Archaeology Magazine, Archaeological Institute of Americahttps://archaeology.org/news/2013/06/13/130613-egypt-pyramids-flooding-workers
- [« Workers’ Town and Cemetery »]( Egypt’s Monuments, portail gouvernemental égyptien (egymonuments.gov.eg)https://egymonuments.gov.eg/monuments/workers-town-and-cemetery/




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