Le traité de Qadesh : la première paix écrite de l’histoire ?
Vers 1259, Égypte et Hittites gravent leur paix sur l’argent. Une réplique orne le siège de l’ONU. Mais est-ce vraiment la première paix écrite de l’histoire ?
Pendant quarante-cinq siècles, on a écrit sur la Grande Pyramide sans disposer d’une seule ligne rédigée par ceux qui l’ont bâtie. Les théories se sont accumulées, depuis les machines évoquées par Hérodote jusqu’aux hypothèses les plus récentes, toutes construites sur la pierre elle-même et sur rien d’autre. Puis, en 2013, une mission française fouillant un port de la mer Rouge a ouvert une galerie taillée dans la falaise. Il y avait des papyrus à l’intérieur.
Le site s’appelle Ouadi el-Jarf, sur le golfe de Suez. Pierre Tallet et Gregory Marouard y fouillent depuis 2011 un port de la IVᵉ dynastie, aménagé pour gagner par mer les mines de cuivre et de turquoise du Sinaï. À l’entrée d’une galerie-magasin, la campagne de 2013 dégage un lot de documents datés de la fin du règne de Khéops. Ce sont les plus anciens papyrus inscrits connus en Égypte.
Deux d’entre eux, les papyrus Jarf A et B, sont les journaux de bord d’un inspecteur nommé Merer. Il consigne les rotations de son équipe : charger des blocs de calcaire blanc dans les carrières de Tourah, sur la rive orientale du Nil, les acheminer par bateau jusqu’au chantier de la pyramide, recommencer. Merer travaille sous l’autorité d’Ânkhkhâf, demi-frère du roi, que les papyrus appellent « noble » et qui supervise le port de Gizeh. Pour la première fois, quelqu’un qui a vu le chantier en parle, et ce qu’il décrit tient de la logistique fluviale plutôt que du prodige.
Un point reste discuté. Tallet lit dans ces livraisons le calcaire fin destiné au parement de la pyramide. Les textes, eux, ne nomment qu’une destination, « Akhet-Khéops », le nom du complexe entier, et une réévaluation récente propose que ces blocs aient pu servir aux temples ou à la chaussée du complexe funéraire.
À quatre cents mètres au sud du Sphinx, Mark Lehner fouille depuis 1988 un site que les habitants appellent Heit el-Ghurab, le mur du corbeau. Ce qui en sort ressemble à une agglomération : des rues, des ateliers, des boulangeries, des magasins, de longues galeries qui ont pu servir de dortoirs. Lehner estime avoir dégagé moins de dix pour cent de la surface visible, et considère ce quartier comme une partie seulement d’une ville bien plus étendue, comparable aux plus grandes du Proche-Orient de l’époque.
L’alimentation dit le reste. Les fouilles livrent des quantités d’os de bœufs, de moutons, de chèvres et de poissons. Zahi Hawass, qui a travaillé sur le cimetière voisin, y a trouvé des tombes d’ouvriers construites avec soin, pourvues de pain et de bière pour l’au-delà, et des graffitis où des équipes se désignent elles-mêmes comme « les amis de Khéops ». On ne bâtit pas des brasseries et des dortoirs pour une main-d’œuvre qu’on entend user jusqu’à la mort. Hérodote, au livre II des Histoires, parlait de cent mille hommes se relayant par équipes de trois mois ; les estimations tirées du site tournent plutôt autour de dix mille.
Restait à comprendre comment on déplaçait quelque 2 300 000 blocs d’un poids moyen de deux tonnes et demie. Une peinture murale de la tombe de Djéhoutyhotep, à Deir el-Bersha, montre cent soixante-douze hommes halant une statue colossale posée sur un traîneau. Un personnage se tient à l’avant et verse de l’eau devant les patins. Les égyptologues ont longtemps tenu ce geste pour rituel.
En 2014, Daniel Bonn et son équipe, à l’université d’Amsterdam, ont pris l’image au pied de la lettre. Leurs expériences, publiées dans Physical Review Letters, montrent qu’un sable légèrement humidifié réduit de moitié la force nécessaire à la traction. Trop d’eau, et le sable se change en boue qui freine l’attelage. Le dosage fait tout.
Une réserve s’impose. La scène de Djéhoutyhotep appartient à la XIIᵉ dynastie, vers 1900 avant notre ère, soit six siècles après Khéops, et Franck Monnier, qui en a publié en 2020 une étude détaillée avec relevés et traduction, montre à quel point la reconstitution du procédé reste délicate. On tient une technique attestée. Pas la preuve qu’elle ait servi à Gizeh.
Le point qui résiste le plus est la montée. En 2018, une mission conjointe de l’Institut français d’archéologie orientale et de l’université de Liverpool dégage à Hatnoub, carrière d’albâtre du désert oriental, un dispositif sans équivalent connu : une rampe centrale d’environ trois mètres de large, flanquée de deux escaliers percés de trous de poteaux réguliers.
Yannis Gourdon, codirecteur de la mission, en décrit le fonctionnement. Un traîneau chargé, des cordes reliées aux poteaux de bois plantés dans les escaliers, et un système de contrepoids qui empêche le bloc de repartir en arrière. La pente atteint vingt pour cent, une inclinaison qu’aucune rampe droite classique ne permettait d’envisager. Deux inscriptions de Khéops relevées sur place datent l’installation de son règne. Roland Enmarch, l’autre codirecteur, parle d’un multiplicateur de force.
La découverte n’a pourtant pas réglé la question de Gizeh. L’albâtre de Hatnoub n’entre pas dans la construction des pyramides, et Kara Cooney, de l’université de Californie, rappelle qu’on ignore toujours par quel mécanisme les blocs de granit de plusieurs dizaines de tonnes ont été hissés le long des faces, ni même comment ces pierres dures étaient débitées.
Une idée circule encore, y compris dans des contenus pédagogiques récents : l’Égypte aurait manqué de bois, ce qui interdisait grues et échafaudages et obligeait à imaginer des systèmes de levage exotiques. Un objet la contredit, et il était enterré au pied de la pyramide.
En 1954, Kamal el-Mallakh dégage sur la face sud de la Grande Pyramide une fosse scellée par une rangée de quarante blocs de calcaire. Dessous, mille deux cent vingt-quatre pièces de bois soigneusement empilées, et une odeur de cèdre restée intacte. Le remontage, conduit par le restaurateur Haj Ahmed Youssef, demande une quinzaine d’années. La barque mesure 43,4 mètres de long pour 5,9 de large et pèse une vingtaine de tonnes. Elle est en cèdre du Liban, importé par voie maritime.
L’Égypte de Khéops disposait donc de bois d’œuvre en quantité, et de charpentiers capables d’assembler plus de quarante mètres de coque. La barque est aujourd’hui visible au Grand Musée égyptien, où elle a été transportée en août 2021. À quelques centaines de mètres de là, sous le sable, plus de quatre-vingt-dix pour cent de la ville des bâtisseurs attend encore la pioche.
Ce dossier croise le règne de Khéops et l’organisation de l’État égyptien sous la IVᵉ dynastie, l’histoire des carrières et du transport fluvial à l’Ancien Empire, ainsi que la longue série des théories alternatives sur les pyramides, depuis les récits grecs jusqu’aux publications contemporaines.
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