La stèle de Mérenptah : la première mention d’Israël
Cinq mots gravés au dos d’un monument volé. La première apparition du nom d’Israël dans l’histoire est aussi la seule que l’Égypte ait laissée.

Les plus anciens papyrus inscrits que l’on connaisse décrivent un chantier situé à deux cents kilomètres de l’endroit où ils ont été trouvés. Ils étaient posés à l’entrée d’une galerie creusée dans une falaise du désert oriental, devant un port de la mer Rouge que personne ne fréquentait plus, et ils parlent de livraisons de calcaire sur le plateau de Gizeh. Il a fallu comprendre pourquoi avant de pouvoir les lire.
Le ouadi el-Jarf se trouve sur la côte du golfe de Suez, un peu au sud du débouché du ouadi Araba, le grand corridor qui relie la vallée du Nil à la mer Rouge à la hauteur du Fayoum. C’est l’un des trois ports intermittents identifiés sur ce rivage, avec Ayn Soukhna et Mersa Gaouasis. Le mot « intermittent » fait tout le sens du lieu. L’État n’y envoyait des hommes que pour des expéditions vers les mines de cuivre et de turquoise du Sinaï, à un rythme sans doute quinquennal ou décennal.
L’opération était lourde. Il fallait traverser le désert oriental en portant les bateaux démontés, les remonter sur la plage, naviguer, puis les démonter à nouveau et les stocker sur place plutôt que de les rapporter. D’où l’élément le plus reconnaissable de ces installations : un système de galeries-magasins. Au ouadi el-Jarf, on en compte plus d’une trentaine, creusées dans le calcaire des derniers contreforts du Gebel Galala, à environ cinq kilomètres de la côte, longues de quinze à plus de trente mètres, et fermées par de gros blocs. Sur le rivage, une jetée en L de deux cents mètres sur deux cents, qui constitue selon l’IFAO les plus anciens vestiges connus d’un port artificiel aménagé en milieu maritime. Plus de cent ancres y attendaient d’être réutilisées.
Neuf campagnes de fouilles, de 2011 à 2019, sous la direction de Pierre Tallet avec Grégory Marouard et Damien Laisney, ont montré que le site n’a été occupé que brièvement, sous les deux premiers rois de la IVᵉ dynastie, Snéfrou et Khéops. Le lot de papyrus de 2013 y a été abandonné au départ d’une équipe, probablement lors de la dernière occupation significative du port.
Les documents se répartissent en deux familles. Des comptabilités d’abord, présentées en tableaux, où les entrées sont notées à l’encre rouge et les sorties à l’encre noire. Elles enregistrent des livraisons de denrées venues de différentes régions d’Égypte, y compris du Delta. Puis des journaux de bord, dont la mise en page obéit à une logique stricte : un en-tête nomme le mois et la saison, une ligne horizontale égrène les jours, et sous chaque jour deux colonnes verticales consignent ce qui a été fait.
Le calendrier qui structure ces pages est celui de l’Égypte pharaonique, avec ses mois de trente jours, ses trois saisons, ses semaines de dix jours et ses cinq jours épagomènes en fin d’année. Merer y inscrit son activité décade après décade. L’ensemble couvre à peu près une année civile.
La date, elle, se lit dans les comptabilités associées : l’an qui suit le treizième recensement du bétail. Ce recensement se tenant tous les deux ans, Tallet situe le document dans la vingt-sixième année du règne, celle que l’on tient pour la dernière ou l’avant-dernière de Khéops. Plusieurs présentations grand public écrivent an 27. L’écart tient à la manière de compter l’année du recensement elle-même, et il ne change rien à l’essentiel : le journal date des tout derniers mois du chantier.
Le rythme se lit directement dans le texte. Un exemple, tiré du papyrus Jarf B. Jour 26 : l’inspecteur Merer appareille de Tourah-Sud avec sa phylé, chargé de pierre, en direction d’Akhet-Khéops, et passe la nuit à Shé-Khéops. Jour 27 : il quitte Shé-Khéops, navigue vers Akhet-Khéops toujours chargé, et y passe la nuit. Jour 28 : il repart d’Akhet-Khéops au matin, remonte vers Tourah-Sud.
Deux jours pour monter à pleine charge, un pour revenir à vide, soit une rotation d’environ quatre jours. Deux à trois rotations par décade. L’équipe compte quelque deux cents hommes, répartis selon Tallet en quatre phylés dont les noms sont conservés : la Grande, l’Asiatique, la Prospère, la Petite. Akhet-Khéops, « l’Horizon de Khéops », est le nom du complexe funéraire. Tourah, sur la rive orientale du Nil, fournit le calcaire fin.
Ce que ces lignes dissipent, c’est l’idée d’un chantier gouverné par le prodige. On y voit un service de transport fluvial qui tourne, avec des étapes fixes, des nuitées prévues et un cadencement stable. Rien d’héroïque dans la formulation. C’est de la logistique tenue par un homme qui rend des comptes.
Merer ne travaille pas dans le vide. Son journal mentionne régulièrement son passage par Ro-Shé-Khéops, « l’entrée du bassin de Khéops », un point administratif situé une journée avant l’arrivée sur le chantier, et précise que ce site relève de l’autorité d’Ânkhkhâf. Fils de Snéfrou, demi-frère de Khéops, celui-ci porte les titres de vizir et de responsable des travaux du roi.
La précision a du poids. Avant les papyrus, le vizirat d’Ânkhkhâf était surtout documenté pour le règne de Khéphren, successeur de Khéops, et on lui prêtait la supervision de la deuxième pyramide et peut-être du Sphinx. Le journal l’installe en position d’autorité dès la fin du règne précédent, sur les dernières opérations de la Grande Pyramide.
On peut regarder son visage. Le buste d’Ânkhkhâf, calcaire recouvert d’une mince couche de plâtre peint, haut de 50,6 centimètres, a été dégagé en 1925 dans sa tombe G 7510, au cimetière oriental de Gizeh, par l’expédition Harvard-Museum of Fine Arts dirigée par George Reisner. Il est conservé à Boston sous le numéro 27 442. Le nez et les oreilles ont été arrachés dans l’Antiquité. Reste un homme mûr, paupières lourdes, poches sous les yeux, front dégarni : l’un des rares portraits individualisés de l’Ancien Empire, et le supérieur hiérarchique du scribe qui tient le plus vieux registre du monde.
Le journal montre par ailleurs que l’équipe ne faisait pas que porter des pierres. Elle transportait aussi de la main-d’œuvre et intervenait sur l’entretien du système de canaux et de bassins artificiels au pied du plateau. Une entrée note que Merer passe la journée à des travaux liés à la digue de Ro-Shé-Khéops. L’État de Khéops apparaît là pour ce qu’il est : une machine à déplacer des choses et des gens, dont la pyramide est le débouché.
Sur un point, la prudence s’impose. Tallet lit dans ces livraisons le calcaire fin destiné au parement de la Grande Pyramide, aujourd’hui presque entièrement disparu. L’argument est solide : Tourah fournissait bien les pierres de revêtement, et le journal date de la phase terminale du chantier.
Mais le texte ne le dit pas. Il nomme une destination, Akhet-Khéops, qui désigne l’ensemble du complexe funéraire, pas la seule pyramide. Un réexamen récent en tire la conséquence : ces blocs ont pu servir aux temples, à la chaussée ou à des structures funéraires voisines, toutes constructions qui consomment du calcaire fin et qui s’achèvent au même moment. La discussion n’est pas tranchée, et elle porte sur ce que le document autorise à conclure, non sur sa lecture.
Tout ce système suppose une voie d’eau qui n’existe plus. Le Nil coule aujourd’hui à plus de sept kilomètres du plateau de Gizeh, et les rotations de Merer supposent un bras navigable venant au pied du chantier.
Une étude parue en 2022 dans les PNAS, conduite par Hader Sheisha et ses collègues, a reconstitué huit mille ans de variations fluviales sur la plaine de Gizeh à partir de carottes et des assemblages polliniques qu’elles contiennent. Résultat : ce que les auteurs nomment le bras de Khéops s’est maintenu à un niveau élevé, autour de quarante pour cent de son maximum holocène, pendant les règnes de Khéops, Khéphren et Mykérinos, puis a décliné avec l’aridification progressive de l’Afrique de l’Est. Une recherche de 2024 a prolongé le dossier en identifiant un bras disparu plus vaste, longeant le pied du plateau désertique occidental où s’aligne la majorité des pyramides. Les noms de bassins et de plans d’eau qui reviennent dans les papyrus, Shé-Khéops et Ro-Shé-Khéops, se rangent alors dans un paysage réel.
Reste la question de départ, et sa réponse est prosaïque. Si ces archives ont traversé quarante-cinq siècles, c’est qu’elles ont été laissées dans une galerie du désert par une équipe qui n’en avait plus l’usage, au lieu d’être rapportées au bureau central où on les aurait classées, puis perdues comme le reste. La comptabilité du plus grand chantier du monde a survécu parce que quelqu’un a jugé qu’elle ne valait plus le voyage du retour.
Le dossier prolonge celui des techniques de construction des pyramides et de l’organisation du travail à l’Ancien Empire, du côté de Heit el-Ghurab. Il croise aussi l’histoire des expéditions égyptiennes vers le Sinaï et le pays de Pount, et celle de l’écriture hiératique, dont ces rouleaux offrent le plus ancien témoignage sur papyrus.
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