0. Avant-propos
Cours 2 : Comprendre l'Égypte ancienne
En 1889, sur un rocher de granit de l’île de Séhel, en amont d’Assouan, un voyageur américain relève une inscription de trente-deux colonnes que personne n’avait encore copiée. Une large faille coupe la pierre en deux, et elle était déjà là quand on a gravé, puisque aucun signe n’est tranché par elle. Le texte porte une date, l’an 18 d’un roi de la IIIᵉ dynastie, et il raconte sept années pendant lesquelles la crue n’est pas venue.
Ce cours ne porte pas sur cette inscription.
Il porte sur ce qu’elle laisse entrevoir sans le dire, le fonctionnement d’un État qui compte, prélève et redistribue, sur une vallée large de quelques kilomètres, pendant près de trois mille ans. La question tient en une phrase. Comment un appareil de prélèvement tient-il aussi longtemps, et que se passe-t-il, exactement, les fois où il cesse de tenir ? Le fil est administratif et matériel. Le grain, les rations, les chantiers, les registres, les garnisons de frontière, la hauteur de la crue. Les monuments entrent ici comme dépense publique et comme chantier, pas comme œuvres d’art.
Le rocher de Séhel montre ce que ce cours fait des documents. L’inscription est un décret. Le roi y porte deux noms dans la seule formule de date, Netjerykhet et Djéser, chacun introduit par un titre de sa titulature royale. Sept années de crue défaillante l’accablent ; il fait consulter le culte d’Imhotep, l’ancien vizir divinisé, puis voit en songe le dieu à tête de bélier Khnoum, maître de la cataracte, lui promettre le retour des eaux. Le roi lui attribue alors le territoire qui va d’Éléphantine à Takompso, la Dodécaschène, un dixième des prises de chasse et de pêche, autant des minéraux tirés des carrières, et une part de ce qui remonte de Nubie. Les graphies, elles, sont ptolémaïques, et la langue est proche de celle des décrets de Canope. Le monument est postérieur de plus de vingt siècles au règne qu’il raconte. Paul Barguet, qui en a donné l’édition de référence, le date de 187 avant notre ère et y voit un décret de Ptolémée V, l’an 18 étant celui du roi grec. Georges Posener y voyait une fabrication des prêtres de Khnoum, pour asseoir les droits de leur dieu sur ce territoire contre le clergé d’Isis.
Un document peut donc être authentique, exactement localisé, exactement daté, et parfaitement inutilisable pour ce à quoi on l’emploie. Celui-là ne renseigne pas sur la IIIᵉ dynastie. Il renseigne sur les rapports d’un temple et d’un roi grec au IIᵉ siècle avant notre ère, et sur la façon dont un clergé se sert du passé.
Le cours travaille ainsi partout. Ce qui est établi s’affirme sans précaution inutile, ce qui est disputé s’expose avec des noms, des ouvrages et des dates, et ce que la recherche ignore se dit en précisant pourquoi elle l’ignore. Les dates antérieures au Nouvel Empire sont données arrondies, avec leur marge, de l’ordre du siècle avant l’Ancien Empire. L’effondrement de la monarchie memphite vers 2200 avant notre ère est ainsi rapporté par un camp à un épisode climatique régional, refusé par l’autre au motif que la coïncidence des dates n’est pas assurée, et le chapitre 3 instruit les deux positions sans les départager, parce que la recherche ne les départage pas.
À la fin du cours, vous saurez faire cinq choses.
- Reconnaître, dans un document égyptien, ce qui relève de l’enregistrement administratif et ce qui relève de la mise en scène du pouvoir.
- Dire par quels moyens concrets l’État égyptien prélevait, redistribuait et ravitaillait ses chantiers.
- Situer les trois grandes ruptures et distinguer ce que la recherche sait de leurs causes de ce qu’elle suppose.
- Lire une date égyptienne avec sa marge, et savoir d’où vient cette marge.
- Repérer les formules courantes sur l’Égypte qui sont fausses ou indémontrables, et dire pourquoi.
Neuf chapitres, dans l’ordre
- La fabrique d’un royaumeL’unification est un processus de plusieurs générations, et la palette de Narmer un objet de proclamation.
- Bâtir, nourrir, compterLe grand chantier royal apprend à l’État à mobiliser, loger et nourrir des milliers d’hommes.
- L’effondrement de 2200L’appareil monarchique cesse de fonctionner sans que la société s’effondre, et les provinces s’enrichissent.
- Registres et forteressesLa bureaucratie du Moyen Empire est écrite, et elle repose aussi sur des dépendances que les titres ne montrent pas.
- Avaris et les HyksôsLe récit de l’invasion est tardif, et le delta livre une installation progressive et une dynastie qui gouverne à l’égyptienne.
- L’or de NubieLa domination extérieure a un coût et un rendement mesurables, et le grand temple devient un propriétaire foncier considérable.
- AkhetatonUne capitale bâtie, peuplée et abandonnée en dix-sept ans mesure ce qu’un État égyptien sait faire, et ce qu’il en coûte.
- Grève et pillagesLa ration est le point où l’État devient vérifiable, et sa défaillance se lit dans les archives d’un village.
- Perses, Grecs, RomainsL’appareil de prélèvement change cinq fois de mains sans changer de nature.
Le cours ne suppose aucune connaissance préalable de l’Égypte et il se lit seul. Le cours socle de la collection, « Comprendre l’Antiquité », installe le vocabulaire de méthode commun à la catégorie, sans être un prérequis. Deux domaines restent dehors, la religion égyptienne comme système de croyances, de rites et de mythes, qui fait l’objet d’un cours distinct, et l’Égypte romaine après 30 avant notre ère. Neuf chapitres, de l’ordre de trois heures de lecture, appareil compris.
La forme, enfin, se manipule. Les mots soulignés s’ouvrent au survol et donnent le sens d’un terme sans casser la phrase, comme les deux qui viennent d’être rencontrés. Les chiffres en exposant appellent une note, référence exacte ou précision technique, qu’on peut ignorer sans perdre le fil. Les encadrés portent un document, un objet avec son numéro d’inventaire, une méthode de datation, ou l’état d’un désaccord entre chercheurs.
