Martinus Luder, frère augustin d’Erfurt
Jusqu’à l’été 1517, il écrit son nom Luder, qui est celui de son père Hans (1459-1530) et de son grand-père. La forme « Luther » apparaît sous sa plume au semestre d’été 1517, quand il est déjà professeur à Wittenberg, et de novembre 1517 à janvier 1519 il signe vingt-huit lettres d’une variante grecque, Eleutherius, « le libre », destinée à quelques correspondants humanistes et absente des actes officiels. Le philologue Jürgen Udolph, qui a relevé environ deux cents signatures autographes, rattache le passage de Luder à Luther au prestige du haut allemand dans la ville universitaire plutôt qu’à la forme grecque. L’article emploie la forme française consacrée, Martin Luther.
Il naît à Eisleben, dans le comté de Mansfeld, le 10 novembre 1483, et cette date n’a pas le même statut dans toutes ses parties. Le jour et l’heure viennent de sa mère, que Melanchthon dit avoir interrogée ; l’année est reconstituée, et des astrologues du XVIᵉ siècle, Melanchthon compris pendant un temps, l’ont déplacée à 1484 pour la faire coïncider avec une conjonction de planètes. Les dates antérieures à 1582 sont données ici dans le calendrier julien. La famille s’installe ensuite à Mansfeld, où le père travaille dans la fonte du cuivre.
Maître ès arts d’Erfurt au début de 1505, il commence le droit, puis entre le 17 juillet de la même année au couvent des ermites de saint Augustin de la ville, un ordre mendiant dont les membres se disent frères. Il y prononce ses vœux en 1506 et reçoit la prêtrise en 1507. L’ordre l’envoie ensuite à Wittenberg, dont l’université a été fondée en 1502 par l’électeur de Saxe Frédéric III. Docteur en théologie le 19 octobre 1512, il y tient la lectura in Biblia, la chaire chargée de commenter l’Écriture, et explique les Psaumes, puis l’épître aux Romains.
Le 31 octobre 1517, il écrit à Albrecht de Brandebourg, archevêque de Mayence et de Magdebourg, sous l’autorité duquel se prêche l’indulgence destinée à la reconstruction de Saint-Pierre de Rome. La lettre, conservée en original et éditée dans l’édition de Weimar (WA Br 1, n° 48), demande à l’archevêque de retirer l’instruction remise aux prédicateurs et joint des « disputationes », les quatre-vingt-quinze thèses latines. D’après la mention de chancellerie portée sur l’original, les conseillers d’Albrecht l’ouvrent à Calbe, sur la Saale, le 17 novembre.
En octobre 1518, à Augsbourg, il comparaît devant le légat Thomas de Vio, dit Cajetan, sans se rétracter ; à l’été 1519, il dispute à Leipzig contre le théologien Johann Eck. La bulle Exsurge Domine, datée du 15 juin 1520, condamne quarante et une propositions tirées de ses écrits et lui laisse soixante jours pour se soumettre. Le 10 décembre 1520, devant la porte de l’Elster, à Wittenberg, il jette au feu un exemplaire de la bulle avec des volumes de droit canonique. La bulle Decet Romanum Pontificem, du 3 janvier 1521, prononce l’excommunication. Convoqué à Worms, où Charles Quint réunit sa première diète, il est entendu les 17 et 18 avril 1521 et refuse de rien retirer tant qu’on ne le réfute pas par l’Écriture. L’édit qui suit le met au ban de l’Empire. Dans la nuit du 4 au 5 mai, des hommes de l’électeur l’enlèvent sur la route du retour et le conduisent à la Wartburg, près d’Eisenach.
Il y traduit le Nouveau Testament, rentre à Wittenberg en mars 1522, et la traduction sort des presses de la ville en septembre. Le 13 juin 1525, il épouse Katharina von Bora, ancienne religieuse cistercienne de Nimbschen, l’année même où il publie un écrit contre les paysans insurgés. Les deux décennies suivantes se passent presque entières à Wittenberg, entre l’enseignement, la prédication, les visites des paroisses saxonnes et une abondante production imprimée, où figure en 1543 un traité violemment hostile aux Juifs.
Venu à Eisleben pour arbitrer un différend entre les comtes de Mansfeld, il y meurt le 18 février 1546, devant plusieurs témoins dont le récit est imprimé la même année. Le lendemain, le peintre Lukas Furtenagel, de Halle, moule son visage. Le corps est ramené à Wittenberg et inhumé le 22 février dans l’église du château.
Les scènes par lesquelles on le connaît, l’orage qui l’aurait jeté au couvent, la découverte faite dans une tour, le marteau sur la porte, la phrase de Worms, reposent chacune sur un témoignage tardif ou sur un seul. Melanchthon, dont la notice de 1546 (Corpus Reformatorum, t. VI, éd. Bretschneider, Halle, 1839) fixe plusieurs d’entre elles, n’est arrivé à Wittenberg qu’en août 1518. Il faut donc reprendre les textes un à un, de l’édition de Weimar aux actes de la diète, puis instruire ces quatre épisodes, avant de suivre la façon dont un frère augustin excommunié est devenu un monument, jusqu’au caveau de l’église du château.

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