Un demi-tarì d’or par jour, tant que le malade habite en ville. Hors des murs, le médecin peut en demander trois si le patient le défraie, quatre s’il paie lui-même sa route et son gîte, et il doit en échange passer deux fois par jour, une fois la nuit si on l’appelle. Le tarì, petite pièce d’or frappée en Sicile, sert ici d’unité de compte à Frédéric II, empereur et roi de Sicile, dans les constitutions qu’il promulgue à Melfi en août 1231 et que l’on appelle Liber Augustalis. Le même texte plafonne le bénéfice des apothicaires à trois tarì l’once pour une préparation gardée moins d’un an, six au-delà, défend aux médecins de s’associer avec eux, et réserve l’exercice de l’art à ceux qu’ont approuvés, en séance publique, les maîtres de Salerne.
Ces maîtres, la loi ne les compte ni ne les nomme.
« Ut nullus audeat praticare »
Le titre XLV du livre III s’ouvre sur cette formule, ut nullus audeat praticare nisi in conventu publice magistrorum Salerni sit comprobatus, que nul n’ose exercer s’il n’a été approuvé en assemblée publique des maîtres de Salerne. Le candidat reçu passe ensuite devant des commissaires de la cour, et la licence vient du souverain seul. Qui exerce sans elle perd ses biens et fait un an de prison. Le titre suivant fixe le parcours, trois ans de logique au moins, cinq de médecine, chirurgie comprise, sur les livres authentiques d’Hippocrate et de Galien, puis un an de pratique auprès d’un médecin expérimenté, et le chirurgien doit produire des lettres de maîtres qui attestent une année d’étude, anatomie comprise. Neuf ans en tout. Les synthèses lisent ce cursus dans le texte de 1231.
Frédéric n’invente pas le contrôle. Dès 1140, son grand-père Roger II avait soumis à un examen les médecins de son royaume. En 1224, en fondant le studium de Naples, Frédéric avait déjà défendu aux étudiants du royaume d’aller apprendre ailleurs, la médecine à Salerne exceptée, et la loi de Melfi ne permet d’enseigner la médecine ou la chirurgie qu’à Salerne et à Naples, deux villes que nomme le musée virtuel de la Scuola Medica Salernitana quand Edoardo D’Angelo ne retient que Salerne.
Pour Piero Morpurgo, ces titres sont le seul acte qui atteste une école salernitaine. La loi suppose des maîtres, un examen et un public, et rien de plus. Joseph Ziegler, rendant compte en 2008 d’un volume collectif consacré aux auteurs et aux textes de Salerne, jugeait à peine discuté que l’école n’ait pas été un système d’enseignement institué, et parlait d’une école ouverte, définie par une manière commune de penser la médecine.
Derold d’Amiens et le Salernitain
Le plus ancien récit qui mette en scène un médecin de Salerne date de la fin du Xᵉ siècle. Richer, moine de Saint-Remi de Reims, rédige ses Histoires entre 991 et 998, et l’unique manuscrit, autographe, est à Bamberg sous la cote Msc.Hist.5. Au livre II, il raconte qu’à la cour de Louis IV deux médecins se disputaient la faveur du roi, Derold, évêque d’Amiens, savant par les livres, et un Salernitain qui ignorait les lettres mais tenait de la nature une grande expérience des choses, rivalité qui tourne chez Richer à l’échange de poisons.
Kristeller tenait l’anecdote pour inventée, donc inutilisable pour le règne de Louis IV, mort en 954. Elle prouve autre chose, que la réputation de Salerne avait gagné la France du Nord au moment où Richer écrivait. Un évêque de Verdun, Adalbéron II, part d’ailleurs s’y faire soigner en 985 et meurt en 988, ce qui, pour Vivian Nutton comme pour Kristeller, place la renommée médicale de la ville avant l’an mil.
Richer lui-même lisait la médecine. En 991, un clerc de Chartres nommé Heriband l’invite à venir étudier avec lui les Aphorismes d’Hippocrate, et le moine fait la route depuis Reims avec un cavalier, un garçon et l’unique cheval que lui accorde son abbé, avant de passer à un traité sur la concordance d’Hippocrate, de Galien et de Soranos.
Orderic Vital, moine de Saint-Évroult, rapporte au livre III de son Histoire ecclésiastique, à propos de l’abbé Robert de Grandmesnil, qu’un Normand, Raoul Mal-Couronne, possédait si bien la médecine qu’à Salerne il ne trouva personne pour l’égaler, sinon une certaine dame très savante. Orderic écrit au XIIᵉ siècle, des décennies après les faits, et ne nomme pas cette femme. Kristeller ne trouvait pour ces années ni nom de médecin célèbre, ni traité, ni enseignement organisé, ni corporation. Patricia Skinner a repris la question en 1997 à partir des chartes, des vies de saints et de l’archéologie de l’Italie du Sud, du côté des malades.
Constantin traduit au Mont-Cassin
Les premiers textes arrivent au XIᵉ siècle. Garioponto, actif à Salerne entre 1035 et 1056 selon Morpurgo, compile un Passionarius tiré de Galien et des médecins latins tardifs. Alfan, archevêque de Salerne de 1058 à 1085, met en latin le traité Sur la nature de l’homme de Némésius d’Émèse sous le titre de Premnon physicon.
Constantin arrive dans ce milieu. La version la plus crédible de sa vie, selon Michael McVaugh, est celle d’un certain Matthaeus F., peut-être Ferrarius, qui en fait un marchand sarrasin né à Carthage. De passage à la cour lombarde de Salerne, il constate que la ville n’a pas de littérature médicale en latin, repart étudier trois ans en Afrique du Nord et revient avec des livres arabes, dont une tempête abîme une partie. McVaugh place cette arrivée peut-être dès 1065, Pierre Diacre, chroniqueur du Mont-Cassin que McVaugh juge peu sûr, lui prête auparavant des voyages à Babylone, en Inde, en Éthiopie et en Égypte, et les synthèses italiennes retiennent 1077. Mieux vaut ici une fourchette qu’une date, parce que l’un des récits est tardif et l’autre romanesque. Converti, Constantin se fait moine au Mont-Cassin. Le Pantegni, somme médicale du Persan ʿAlî ibn al-ʿAbbâs al-Majûsî, le Viatique d’Ibn al-Jazzâr, médecin de Kairouan, les traités d’Isaac Israëli sur les urines, les fièvres et les diètes passent alors en latin, avec l’Isagoge de Johannitius, courte introduction à la médecine galénique, et il dédie à son ami Alfan un Liber de stomacho. Il nomme volontiers Isaac, qui était juif, et tait les auteurs musulmans, si bien qu’en 1127 Étienne d’Antioche, retraduisant le livre d’al-Majûsî sous le titre de Regalis dispositio, lui reproche d’avoir mis son propre nom à la place de celui de l’auteur. On place traditionnellement sa mort en 1087, date que McVaugh juge dépourvue de preuve satisfaisante.
Le plus ancien manuscrit du Pantegni, conservé à La Haye à la Koninklijke Bibliotheek sous la cote 73 J 6, a été identifié en 2019 par Erik Kwakkel et Francis Newton comme l’œuvre d’une équipe de copistes et de savants travaillant au Mont-Cassin sous la direction de Constantin lui-même. L’atelier était monastique. Kristeller ne trouvait aucune preuve que Constantin ait enseigné à Salerne, et faisait passer ses traductions dans la ville par un disciple, Jean Afflacius.
Trota avant Trotula
La dame savante d’Orderic n’a pas de nom. Trota en a un. Elle vivait à Salerne dans les premières décennies du XIIᵉ siècle, d’après Monica Green, et une compilation du même siècle, le De aegritudinum curatione, puise dans les pratiques de sept médecins salernitains, dont la sienne. Le seul manuscrit qui la contenait, le codex 1302 de la bibliothèque municipale de Breslau, est perdu depuis la Seconde Guerre mondiale, mais on en avait publié de larges extraits au XIXᵉ siècle.
Le texte le plus proche d’elle est à Madrid. La Biblioteca Histórica Marqués de Valdecilla, à l’université Complutense, conserve sous la cote BH MSS 119 un petit recueil de textes salernitains de 144 feuillets de parchemin, 140 millimètres sur 100, copié au XIIᵉ ou au XIIIᵉ siècle par un scribe du nord de la France ou d’Angleterre. Les feuillets 140 à 144 contiennent une Practica secundum Trotam, qui commence par une recette pour provoquer les règles, Secundum Trotam ad menstrua provocanda, et mêle gynécologie, soins des enfants, beauté et maladies des deux sexes. Le nom de Trota y figure deux fois en toutes lettres. John Benton l’a étudiée dans les années 1980 et en a tiré la preuve qu’une praticienne de ce nom avait existé, sans pouvoir dire qu’elle fût maîtresse au sens où l’on parlait des maîtres de Salerne.
Le nom de Trotula désigne autre chose, un ensemble de trois traités sur les femmes, le Liber de sinthomatibus mulierum, le De curis mulierum et le De ornatu mulierum, réunis à la fin du XIIᵉ ou au début du XIIIᵉ siècle et copiés jusqu’au XVᵉ, dans près d’une centaine de manuscrits selon Benton, environ cent trente selon la Biblioteca Histórica. Benton a montré qu’ils étaient probablement de trois auteurs différents, et seul le De curis mulierum, qui cite une guérisseuse nommée Trota, peut se rattacher à elle. L’imprimé a figé la confusion. Georg Kraut les publie à Strasbourg en 1544 comme un seul ouvrage, et Kaspar Wolf, en 1566, les rend à un affranchi de l’impératrice Julia nommé Eros, Trotula n’étant selon lui qu’une corruption d’Eros Juliae. Antonio Mazza, historien de Salerne, a ressuscité l’autrice, et l’encyclopédie Federiciana appelait encore Trota, en 2005, Trota de Ruggiero, sage-femme du XIᵉ siècle, autrice du De ornatu mulierum. À Salerne, l’ancien palais de la Prétura, siège de la Schola Salerni du XIVᵉ au XIXᵉ siècle selon Riccardo Avallone, se trouve au numéro 27 de la via Trotula De Ruggiero.
Monica Green, qui a édité l’ensemble en 2001, a répondu en 2024 à une étude qui faisait de « Trotula » un exemple de l’effet Matilda, nom donné à l’effacement des femmes de science, que le cas ne s’y prêtait pas. Trota a existé, ses recettes aussi, et l’ensemble qui porte son nom ne lui revient, au mieux, que pour un tiers.
Ancêtres grecs, juifs et arabes
Les fondateurs sont venus après l’école. Kristeller rejetait la légende des quatre maîtres, un Grec, un Latin, un juif et un Arabe, qu’Antonio Mazza avait tirée d’une chronique apocryphe et dont il nourrit son Historiarum epitome de rebus Salernitanis, paru à Naples en 1681. D’autres ont cherché plus loin. L’hypothèse d’un collège de médecins et de philosophes venu de Velia, la cité grecque de Parménide au sud de Salerne, a été réfutée en 1971 par Vivian Nutton, les inscriptions de Velia datant des environs de 40 de notre ère et le groupe paraissant éteint au IIᵉ siècle, et Heikki Solin observait en 2012 que l’idée d’une école salernitaine antique repose pour l’essentiel sur un passage du premier livre des Épîtres d’Horace et sur une inscription du Iᵉʳ siècle qui mentionne un medicus clinicus.
Le texte le plus célèbre de l’école n’est pas mieux assuré. Le Regimen sanitatis salernitanum, poème d’hygiène en vers latins, se résume souvent à des conseils de bon sens, si tibi deficiant medici, medici tibi fiant, si les médecins te manquent, que ceux-ci deviennent tes médecins. Kristeller le datait de la seconde moitié du XIIᵉ siècle, Edoardo D’Angelo le rattache à Arnaud de Villeneuve, mort en 1311, et sa provenance salernitaine est mise en doute depuis des travaux publiés entre 1914 et 1920. D’Angelo compte 362 vers dans une version, 3 520 dans le Flos medicinae scholae Salerni. Salvatore De Renzi l’a placé à la fin du premier volume de sa Collectio Salernitana, publiée à Naples de 1852 à 1859 avec Charles Daremberg et G. E. T. Henschel, d’après huit recueils manuscrits de la bibliothèque provinciale de Salerne, sans toujours vérifier, relevait Antonio Garzya, que ces textes fussent salernitains.
L’école ne meurt pas au Moyen Âge. Un décret de Joachim Murat, roi de Naples, la supprime le 29 novembre 1811, avec effet au 25 janvier 1812, et l’enseignement se poursuit dans les salles du lycée royal jusqu’en avril 1861. Elle n’a pas été la seule, ni sans doute la première au sens strict, puisque Morpurgo évoque un possible enseignement médical à Ravenne à la fin du VIᵉ siècle autour d’Agnellus iatrosophiste, et que Montpellier, rappelait en 2007 Vincent-Pierre Comiti, possède la plus ancienne faculté de médecine française.
Galienus salernitanus
Dans les années 1160, un voyageur juif de Navarre, Benjamin de Tudela, fait étape à Salerne. Il y compte environ six cents juifs, nomme cinq rabbins, dont un Narbonnais et un Grec, et désigne la ville par une formule hébraïque que Marcus Adler rendait en 1907 par une école de médecine des chrétiens. Mot à mot, le texte dit meqom yeshivat ha-rofeʾim li-vnei Edom, le lieu où siègent les médecins des fils d’Édom, c’est-à-dire des chrétiens. Yeshiva, avant de désigner une académie talmudique, signifie séance, le fait d’être assis ensemble.
Ce siècle est celui des commentaires. Selon Kristeller, l’enseignement passe alors des recueils de recettes au commentaire suivi, et Matthaeus Platearius signe le premier commentaire salernitain, sur l’Antidotarium Nicolai. On dissèque aussi, mais des porcs, que Galien jugeait proches de l’homme. L’Anatomia porci, attribuée sans preuve à maître Copho et dont Morris Saffron place la première version dans les années 1080-1090, suit le cou, la poitrine et l’abdomen de l’animal. Le programme se fixe autour d’un petit groupe de textes que les éditeurs de la Renaissance appelleront l’Articella, l’Isagoge de Johannitius, les Aphorismes et les Pronostics d’Hippocrate, les Urines de Théophile, les Pouls de Philarète, et à partir du dernier quart du XIIᵉ siècle l’Ars parva de Galien.
Les contributions réunies en 2007 par Danielle Jacquart et Agostino Paravicini Bagliani donnent à Bartholomaeus, vers 1175, le premier commentaire complet de cet ensemble, et à Maurus, mort en 1214 et surnommé Galienus salernitanus, la première place en uroscopie, onze des treize questions salernitaines sur les urines le citant. Le prestige agace. Au livre I du Metalogicon, Jean de Salisbury raille la vanité et l’avidité des médecins formés à Salerne.
Kristeller soutenait en 1945 que l’Articella s’était constituée à Salerne à la fin du XIIᵉ siècle avant de gagner Paris, et non l’inverse. Morpurgo renverse la flèche, fait venir des écoles du Nord, Paris, Tours ou Chartres, une bonne part des innovations, les maîtres de Salerne y ayant appris la logique avant de redescendre vers le sud, et il tient un témoin, Urso, qui nomme dans son commentaire de l’Ars medica de Galien son propre maître, le logicien parisien Adam du Petit-Pont. Les deux thèses lisent les mêmes commentaires, dont la chronologie relative reste discutée, et le maître parisien d’Urso pèse aussi lourd, dans la balance de Morpurgo, que toute la liste de l’Articella dans celle de Kristeller.
Pour aller plus loin
L’article sur Tolède, capitale de la traduction, suit le mouvement par lequel d’autres traités médicaux arabes, dont le Canon d’Avicenne, sont passés en latin au XIIᵉ siècle. Celui sur la Sicile des trois cultures décrit le royaume normand de Roger II, qui soumettait déjà les médecins à l’examen. La naissance des universités, à Bologne, Paris et Montpellier, éclaire ce qui a manqué à Salerne pour en devenir une.
On présente souvent Salerne comme la première école de médecine d’Europe. Cette ville du sud de l’Italie, au bord de la mer, comptait en effet des médecins célèbres dès la fin du Xᵉ siècle. Le mot école peut pourtant tromper. Il fait penser à des cours, à des examens et à des bâtiments, et les textes du Moyen Âge en montrent très peu.
Une réputation avant les livres
Le premier récit vient d’un moine de Reims nommé Richer. Peu avant l’an mil, il raconte une rivalité à la cour du roi de France. D’un côté se tient un évêque instruit par les livres. De l’autre, un médecin de Salerne ne sait pas lire, mais il a une longue expérience des malades.
Un spécialiste de Salerne, Paul Oskar Kristeller, pense que l’anecdote est inventée. Elle prouve tout de même une chose. La renommée de la ville avait gagné le nord de la France à l’époque où Richer écrivait. Un évêque de Verdun fait d’ailleurs le voyage pour s’y faire soigner, en 985.
Un moine normand du XIIᵉ siècle raconte une autre scène. Un savant de son pays serait allé à Salerne sans y trouver son égal. Une seule personne le valait, une femme très savante dont le moine tait le nom. Pour cette époque, on ne connaît pourtant à Salerne ni livre de médecine ni enseignement organisé.
Des livres venus d’Afrique
Les livres arrivent au XIᵉ siècle. Un homme né à Carthage, Constantin, aurait d’abord été marchand. Selon le récit le plus sérieux, il découvre à Salerne qu’aucun traité de médecine n’existe en latin. Il repart alors étudier en Afrique, puis revient chargé de livres arabes.
Constantin devient moine au Mont-Cassin, un monastère voisin. Il y traduit ces ouvrages en latin. L’un d’eux est une grande somme de médecine écrite par un savant persan. Constantin ne nomme pas les auteurs musulmans qu’il traduit. Un autre traducteur l’accuse plus tard de s’être attribué le travail d’autrui.
La plus vieille copie de cette somme a été faite au monastère, sous la direction de Constantin. Elle est conservée aujourd’hui à La Haye. Rien ne prouve, en revanche, que Constantin ait enseigné à Salerne.
Une femme parmi les médecins
Au XIIᵉ siècle, les maîtres de Salerne lisent et commentent ces livres traduits. Pour étudier l’anatomie, ils ouvrent des porcs, que l’on croyait proches de l’homme. Un voyageur juif venu de Navarre passe alors dans la ville. Il la décrit comme le lieu où siègent les médecins des chrétiens.
Une femme nommée Trota soigne aussi des malades à Salerne, au début de ce siècle. Un petit livre de parchemin, conservé à Madrid, réunit quelques pages de remèdes selon Trota. Elles touchent aux femmes, aux enfants et à la beauté. Son nom y est écrit en toutes lettres. Dans les années 1980, l’historien John Benton y a vu la preuve qu’elle avait bien existé.
Une loi, puis des légendes
Pour un spécialiste, une seule preuve écrite atteste vraiment une école à Salerne. C’est une loi de l’empereur Frédéric II, qui règne sur le sud de l’Italie. En 1231, il interdit de soigner sans l’accord public des maîtres de Salerne. Il fixe même le prix d’une visite. En ville, un médecin ne peut pas réclamer plus d’une demi-pièce d’or par jour.
Le nom de Trota, lui, a été déformé. On a appelé Trotula un ensemble de trois traités sur les maladies et les soins des femmes. Ils ont sans doute des auteurs différents, et un seul peut se rattacher à elle. En 1566, un éditeur attribue même ces textes à un homme de l’Antiquité, un ancien esclave libéré nommé Eros.
D’autres légendes ont suivi. Un historien de Salerne du XVIIᵉ siècle en publie une sur l’origine de l’école. Elle aurait eu quatre fondateurs, un Arabe, un Grec, un juif et un Latin. Aucun document ne la confirme. Une encyclopédie récente faisait encore de Trota une sage-femme nommée Trota de Ruggiero. Dans la ville, une rue porte aujourd’hui le nom de Trotula De Ruggiero.
Une question divise toujours les spécialistes. Pour Kristeller, le programme des études s’est formé à Salerne avant de gagner Paris. Pour Piero Morpurgo, les maîtres salernitains avaient d’abord appris la logique dans les écoles du nord de la France. L’un d’eux cite d’ailleurs son propre professeur, un logicien parisien.
La version complète donne le tarif imposé aux apothicaires en 1231 et la formule hébraïque employée par le voyageur Benjamin de Tudela.
Sources de cet article
Chaque article est contre-vérifié avant publication : documents cités dans le texte, travaux de référence et pages institutionnelles consultées en ligne.
Sources primaires
- [Frédéric II](/article/frederic-ii-de-hohenstaufen-empereur-cour-palerme), Constitutiones regni Siciliae (Liber Augustalis), promulguées à Melfi en août 1231, livre III, titres XLIV à XLVIII : titre XLV (« Ut nullus audeat praticare nisi in conventu publice magistrorum Salerni sit comprobatus », examen devant les commissaires de la cour, licence royale, confiscation des biens et un an de prison), titre XLVI (« Quia numquam sciri potest scientia medicine… », trois ans de logique, cinq de médecine et de chirurgie, un an de pratique, lettres pour les chirurgiens, deux visites par jour et une la nuit, un demi-tarì d’or par jour en ville, trois ou quatre hors les murs, interdiction de s’associer aux apothicaires), titre XLVII (préparations des apothicaires à trois et six tarì l’once, enseignement réservé à Salerne et Naples), d’après le dossier « Le Costituzioni di Melfi » du musée virtuel de la Scuola Medica Salernitana et D’Angelo 2005 ; éd. J.-L.-A. Huillard-Bréholles, Historia diplomatica Friderici secundi, Paris
- Roger II, assise de 1140 imposant un examen aux médecins et aux apothicaires du royaume de Sicile, d’après « Muslim Sicily and the Beginnings of Medical Licensing in Europe »
- Richer de Saint-Remi, Historiae, livre II, rivalité de Derold, évêque d’Amiens, et d’un médecin salernitain à la cour de Louis IV, et livre IV, voyage de Reims à Chartres en 991 pour lire les Aphorismes d’Hippocrate avec Heriband, puis la concordance d’Hippocrate, de Galien et de Soranos Bamberg, Staatsbibliothek, Msc.Hist.5, f. 1r-55v, autographe ; éd. Hartmut Hoffmann, Monumenta Germaniae Historica, Scriptores 38, Hanovre, 2000, p. 35-311 ; trad. Robert Latouche, Richer, Histoire de France (888-995), 2 vol., Paris, 1930 et 1937, rééd. Les Belles Lettres
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Sources primaires (suite)
- Orderic Vital, Historia ecclesiastica, livre III, partie II, chapitre sur l’abbé Robert de Grandmesnil (Raoul Mal-Couronne à Salerne, « il ne trouva personne qui pût l’égaler dans cet art, si ce n’est une certaine dame très-savante »), trad. François Guizot, Histoire de Normandie, Collection des mémoires relatifs à l’histoire de France
- Benjamin de Tudela, Itinéraire, années 1160, étape de Salerne (« meqom yeshivat ha-rofeʾim li-vnei Edom », environ six cents juifs, rabbins Juda fils d’Isaac de Siponto, Salomon, Élie le Grec, Abraham le Narbonnais et Hamon), éd. et trad. Marcus Nathan Adler, The Itinerary of Benjamin of Tudela, Londres, 1907, p. 12-13
- Constantin l’Africain, Pantegni, plus ancien manuscrit, copié au Mont-Cassin sous la direction du traducteur, XIᵉ siècle La Haye, Koninklijke Bibliotheek, 73 J 6, d’après Kwakkel et Newton 2019
- Étienne d’Antioche, Regalis dispositio, 1127, prologue reprochant à Constantin d’avoir substitué son nom à celui d’al-Majûsî, d’après McVaugh
- Matthaeus F. (Ferrarius ?), récit de l’arrivée de Constantin à Salerne, du séjour d’étude en Afrique et des livres abîmés par la tempête, d’après McVaugh
- Pierre Diacre, notice biographique sur Constantin (voyages à Babylone, en Inde, en Éthiopie et en Égypte), d’après McVaugh
- Némésius d’Émèse, De natura hominis, trad. latine d’Alfan, archevêque de Salerne, sous le titre de Premnon physicon, d’après Kristeller 1945 et Morpurgo 2013
- Garioponto, Passionarius, d’après Morpurgo 2013
- Practica secundum Trotam, incipit « Secundum Trotam ad menstrua provocanda », f. 140-144v, dans Libri VIII [medicinales], recueil de textes salernitains, 144 f. de parchemin, 140 × 100 mm, XIIᵉ-XIIIᵉ siècle Madrid, Universidad Complutense, Biblioteca Histórica Marqués de Valdecilla, BH MSS 119 (olim 116-Z-31)
- De aegritudinum curatione, compilation du XIIᵉ siècle tirée des pratiques de sept médecins salernitains Breslau (Wrocław), Stadtbibliothek, Ms. 1302, perdu pendant la Seconde Guerre mondiale, d’après Ziegler 2008 (contribution de Monica Green)
- Liber de sinthomatibus mulierum, De curis mulierum et De ornatu mulierum, éd. Georg Kraut dans l’Experimentarius medicinae, Strasbourg, Johannes Schott, 1544, d’après Benton 1985 et Díez Baños 2012
- Kaspar Wolf, édition de 1566 attribuant les traités du « Trotula » à Eros, affranchi de l’impératrice Julia, d’après Díez Baños 2012
- Antonio Mazza, Historiarum epitome de rebus Salernitanis, Naples, 1681 Munich, Bayerische Staatsbibliothek, Res/4 Ital. 287
- Regimen sanitatis salernitanum (« Si tibi deficiant medici, medici tibi fiant »), version courte de 362 vers et Flos medicinae scholae Salerni de 3 520 vers, éd. Salvatore De Renzi, Collectio Salernitana, I, Naples, 1852, d’après Camenae 2007 et D’Angelo 2005
- Anatomia porci, attribuée à Copho, d’après Saffron
- Matthaeus Platearius, commentaire sur l’Antidotarium Nicolai, d’après Kristeller 1945
- Questions salernitaines sur les urines (treize questions, dont onze citent Maurus), d’après Ziegler 2008
- Urso de Salerne, commentaire sur l’Ars medica de Galien (mention d’Adam du Petit-Pont), d’après Morpurgo 2013
- Jean de Salisbury, Metalogicon, I, 4, sur la vanité et l’avidité des médecins formés à Salerne, éd. J. B. Hall et K. S. B. Keats-Rohan, Corpus Christianorum, Continuatio Mediaevalis 98, Turnhout, Brepols, d’après Ziegler 2008
- Horace, Épîtres, livre I, passage sur Salerne, et inscription latine du Iᵉʳ siècle mentionnant un medicus clinicus, d’après Solin 2012
- Décret de Joachim Murat du 29 novembre 1811 supprimant la Scuola Medica Salernitana, effectif au 25 janvier 1812, d’après Avallone 1994
Bibliographie
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- Heikki Solin, « Was there a Medical School at Salerno in Roman Times ? », European Review 20 (4), 2012, p. 526-533, DOI 10,1017/S1062798712000099 Cambridge University Presshttps://doi.org/10.1017/S1062798712000099
- Patricia Skinner, Health and Medicine in Early Medieval Southern Italy, Leyde, 1997, 186 p. Brill
- Michael McVaugh, « Constantine the African », dans Complete Dictionary of Scientific Biography Charles Scribner’s Sons
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- Erik Kwakkel et Francis Newton, Medicine at Monte Cassino. Constantine the African and the Oldest Manuscript of his Pantegni, introduction d’Eliza Glaze, Turnhout, 2019, coll. Speculum Sanitatis 1, xxxvi-255 p., ISBN 978-2-503-57921-4 Brepols
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- Monica H. Green (éd. et trad.), The « Trotula » : A Medieval Compendium of Women’s Medicine, Philadelphie, 2001 University of Pennsylvania Press
- Monica H. Green, « “Trotula” is not an example of the Matilda effect : On correcting scholarly myths and engaging with professional history : A response to Malecki et al. 2024 », Science Education, 2024, DOI 10,1002/sce.21897 Wileyhttps://doi.org/10.1002/sce.21897
- Piero Morpurgo, « La medicina medioevale e la scuola salernitana », dans Il Contributo italiano alla storia del Pensiero : Scienze, Rome, 2013 Istituto della Enciclopedia Italiana
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- Joseph Ziegler, compte rendu de Danielle Jacquart et Agostino Paravicini Bagliani (dir.), La scuola medica Salernitana, Aestimatio 5, 2008, p. 81-92 Institute for Research in Classical Philosophy and Science
- Danielle Jacquart et Agostino Paravicini Bagliani (dir.), La Scuola medica Salernitana. Gli autori e i testi, Florence, 2007, xiv-592 p. SISMEL, Edizioni del Galluzzo
- Salvatore De Renzi (dir.), avec Charles Daremberg et G. E. T. Henschel, Collectio Salernitana, 5 vol., Naples, 1852-1859
- Compte rendu des rééditions de la Collectio Salernitana de Salvatore De Renzi (Naples, M. d’Auria, 2001 et 2002, préfaces d’Antonio Garzya), Camenae 3, novembre 2007, p. 1-3 Camenae
- Vincent-Pierre Comiti, « Histoire des universités de médecine : quelques jalons », Les Tribunes de la santé 16, 2007, p. 19-24, DOI 10,3917/seve.016,0019 Presses de Sciences Pohttps://doi.org/10.3917/seve.016.0019
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Sources en ligne
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