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Avicenne : le Canon qui soigna l’Europe latine pendant six siècles

Savoirs, universités & penseursMonde islamique18 septembre 202621 sources vérifiées
Ji-Elle / Wikimedia Commons
8 min de lecture21 sources vérifiées
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Six francs. L’inventaire de 1607 qui décrit les livres des Granvelle n’accorde pas davantage à un « Avicennae opera, manuscrit en grand volume », que la bibliothèque municipale de Besançon conserve aujourd’hui sous la cote Ms 457, soit 398 feuillets de vélin à deux colonnes, 415 millimètres sur 257, copiés dans la première moitié du XIIIᵉ siècle. Le volume contient le Canon de la médecine d’Avicenne, dans la version latine que Gérard de Crémone a tirée de l’arabe à Tolède, un texte dont on répète volontiers qu’il a tenu la médecine européenne pendant six siècles, et ses marges portent encore les annotations serrées de ses lecteurs du XIIIᵉ siècle.

Afshana, Boukhara, Hamadhân

L’auteur a une date de mort sûre et une date de naissance flottante. Abû Alî al-Husayn Ibn Sînâ, que le latin appellera Avicenne, meurt en 1037 à Hamadhân, où il est enterré. Il est né à Afshana, un village des environs de Boukhara, dans les années 970, peut-être dès 964 selon Dimitri Gutas, et l’année 980 que reprennent beaucoup de notices de bibliothèque n’est pas mieux fondée que ses concurrentes. Presque tout ce qu’on sait de sa vie vient d’un seul document, une autobiographie dictée à son disciple al-Jûzjânî, que celui-ci a prolongée après la mort du maître. Ce texte a un projet. Il montre un autodidacte qui aurait maîtrisé toute la philosophie à dix-huit ans, et Gutas y lit une démonstration philosophique autant qu’un récit de vie.

Le mot « médiéval » ne sert ici que de commodité, car le découpage de l’Occident latin ne dit rien de l’Iran du XIᵉ siècle, monde de dynasties régionales. Le père d’Avicenne sert les Samanides, qui gouvernent depuis Boukhara. Admis dans la bibliothèque du palais après avoir soigné l’émir, le jeune homme y lit des traductions arabes d’auteurs grecs qu’il dit n’avoir jamais revues ailleurs. En 999, les Qarakhanides prennent la ville, et l’autobiographie se contente d’invoquer une « nécessité » pour expliquer le départ (éd. Gohlman, p. 40-41). Il passe ensuite de cour en cour, à Gurganj, Jurjân, Ray, Hamadhân, puis à Ispahan auprès du Kakouyide Alâ al-Dawla, médecin et conseiller politique à la fois. On retient ici la graphie Hamadhân, plus proche de l’arabe que l’Hamadan des cartes actuelles, parce que c’est celle des éditions savantes de l’autobiographie.

Au début du XIᵉ siècle, Avicenne compose al-Qânûn fî al-tibb, le Canon, en cinq livres dont la copie de Besançon permet de suivre le plan au folio près : les généralités sur l’anatomie, la santé, la maladie et les régimes au folio 1, les médicaments simples tirés des minéraux, des plantes et des animaux au folio 60, les maladies rangées organe par organe au folio 118, les fièvres, la chirurgie, les plaies et les poisons au folio 281, la pharmacopée au folio 365. L’ambition est de rassembler en un seul ouvrage Hippocrate, Galien et les médecins de langue arabe. Avicenne ne les révère pas tous, et Gutas note qu’il faisait peu de cas de Rhazès, même comme praticien.

Des mots laissés en arabe

Venu de Crémone, Gérard s’installe à Tolède vers le milieu du XIIᵉ siècle, vers 1150 selon la notice de Besançon, qui lui prête sept années d’apprentissage de l’arabe, et les chronologies publiées varient de quelques années sur ce point. Il meurt en 1187. L’année de sa version du Canon est inconnue. Sa méthode, elle, se lit sur le parchemin. Il traduit chaque mot dans l’ordre de la phrase arabe, et quand un terme technique lui résiste, il le translittère plutôt que de le rendre. D’où les lexiques qui escortent les copies : le manuscrit de Besançon enchaîne au folio 392 des « Sinonima libri Avisceni », ouverts sur « Alfachim id est medicus », puis au folio 397 une explication des noms arabes selon l’Almansor de Rhazès. Danielle Jacquart et Françoise Micheau, dans La médecine arabe et l’Occident médiéval, ont suivi ces traductions jusqu’aux écoles, en rappelant que Gérard et Constantin l’Africain, un siècle avant lui, ont été les deux grands passeurs de la médecine arabe vers le latin, et que ces versions n’ont pesé qu’à proportion de leur diffusion et de leur enseignement.

Le manuscrit de Besançon a aussi ses images, où le bleu d’outremer et le vermillon dominent. Un médecin prend le pouls au folio 33 v°, un autre examine une fiole d’urine au folio 123, un troisième préside à une césarienne, que la notice de la bibliothèque situe au folio 261 v° dans sa table et au folio 260 v° dans sa bibliographie.

Taddeo Alderotti ouvre le commentaire

Traduit, le livre n’est pas encore un manuel. Dans Avicenne et la médecine en Italie (2017), Joël Chandelier décrit des débuts hésitants, puis une intégration lente dans des facultés italiennes où les maîtres se disputent élèves et chaires. Le premier commentateur est Taddeo Alderotti, mort en 1295. Gentile da Foligno, mort en 1348, en expose presque l’intégralité. Entre les deux, le Canon devient le fondement des cours et passe devant les autorités grecques, et son triomphe est acquis, selon Chandelier, à la veille de la peste noire.

Le livre a aussi imposé ses choix, dont une place accrue pour l’expérience et l’anatomie.

En France, le calendrier diffère. Danielle Jacquart a comparé en 1985 Paris et Montpellier, et conclu que le Canon s’est installé plus tôt à Paris, un résultat qui sert depuis à discuter où Pierre d’Espagne a étudié la médecine. À Montpellier, le programme approuvé en 1309 par Clément V, sur le conseil d’Arnaud de Villeneuve, officialise plutôt un galénisme renouvelé.

L’imprimerie allonge la carrière du texte. À Venise, les presses d’Antonius Gratarolus et de Battista Torti publient les cinq livres dans la version de Gérard, avec les commentaires de Gentile da Foligno, en volumes échelonnés entre le 24 janvier 1491 (n. st.), que la notice transcrit 1490/91 selon le style vénitien, et le 12 juin 1495.

Le feu de la Saint-Jean à Bâle

Le 5 juin 1527, Paracelse, médecin de la ville de Bâle et chargé de cours à l’université, affiche un programme de leçons ouvert à tous, et il enseigne en allemand. Trois semaines plus tard, le 24 juin, il jette au feu de la Saint-Jean des livres d’autorité. La scène est devenue l’image même de la rupture avec la médecine d’école, et on la raconte presque toujours avec un seul volume, le Canon.

Les ouvrages de référence sont plus prudents. L’Encyclopaedia Britannica parle des livres d’Avicenne et de ceux de Galien, et assortit l’épisode d’un « reportedly » qui signale un récit transmis. Selon les versions, les titres et le nombre de volumes changent.

Paracelse n’est pas seul. Nancy Siraisi consacre un chapitre d’Avicenna in Renaissance Italy à l’offensive des humanistes contre Avicenne, et Danielle Jacquart rappelle que l’engouement pour les sources grecques n’a pas réussi à faire tomber le Canon dans l’oubli.

Une main qui hésite sur les lettres

À Damas, entre le 16 juillet 1484 et le 13 décembre 1485, le médecin, poète et aventurier Jérôme Ramusio recopie en arabe le premier livre du Canon, d’une main maladroite qui place un peu au hasard les points diacritiques, les signes qui distinguent entre elles des lettres de même tracé. Entre les lignes, il fait correspondre à chaque mot arabe sa traduction latine. Danielle Jacquart, qui a étudié ce brouillon en 1989, y voit la première tentative de réviser Gérard, et une tentative qui dépassait les moyens de son auteur, puisque Ramusio saisit souvent moins bien le sens que les commentateurs latins des XIVᵉ et XVᵉ siècles, qui s’aidaient de lexiques.

En 1527, l’année même du feu de Bâle, paraît à Venise la révision posthume d’Andrea Alpago, qui conserve les translittérations de Gérard et les explique dans un lexique détaillé. Elle sert ensuite de référence. Une soixantaine d’éditions ou de traductions latines, partielles ou complètes, sont recensées entre 1500 et 1674. En 1593, à Rome, la Typographia Medicea imprime le texte arabe lui-même, parmi les premières éditions arabes sorties d’une presse européenne, une série que la bibliothèque de l’université américaine de Beyrouth fait remonter à 1514. La traduction partielle de Georg Welsch, parue à Augsbourg en 1674, clôt selon Jacquart la fortune occidentale de l’œuvre.

Soigner ou enseigner

La formule qui coiffe cette histoire, celle d’un livre qui aurait soigné l’Europe, mêle deux choses que les sources ne permettent pas de mesurer de la même façon. L’enseignement se compte. On connaît les commentaires, les programmes, les éditions, les manuscrits annotés comme celui de Besançon, et Gutas écrit que la version latine, souvent révisée, a formé la base de l’instruction médicale dans les universités européennes jusqu’au XVIIᵉ siècle, tandis que la notice de Besançon arrête cette domination au XVIᵉ, un siècle plus tôt, sans que l’écart tienne à autre chose qu’au critère retenu, manuel principal pour l’une, manuel encore en usage pour l’autre. La pratique se compte beaucoup moins bien. Aucun registre ne dit combien de médecins formés sur le Canon ont prescrit, au chevet d’un malade, ce que le quatrième livre recommande contre une fièvre, et les consultations écrites qui subsistent sont l’œuvre de maîtres connus, pas l’ordinaire des soins. Même le nombre des éditions mesure d’abord ce que les libraires jugeaient vendable. Quant aux six siècles, ils tiennent si l’on compte chaque siècle touché, du XIIᵉ de Gérard au XVIIᵉ de Welsch, car entre la mort du traducteur en 1187 et l’édition d’Augsbourg il s’écoule un peu moins de cinq cents ans.

L’image inverse, celle d’un poids mort que la seule inertie des facultés aurait maintenu, ne résiste pas mieux à l’examen. Siraisi rappelle que les réformateurs du XVIIIᵉ siècle ont dénoncé cette inertie, mais elle soutient qu’au XVIᵉ et au début du XVIIᵉ siècle le Canon gardait une place défendable dans la formation scientifique, parce que la médecine de Galien et la philosophie naturelle d’Aristote, sur lesquelles Avicenne avait bâti sa synthèse, restaient le cadre de pensée de la plupart des gens instruits. Le livre qu’on dit brûlé à Bâle en 1527 est aussi celui qu’on réédite à Venise la même année.

Le brouillon de Ramusio attend encore une datation qui fasse l’accord. Conservé à la Bibliothèque nationale de France sous la cote Arabe 2897, il compte 350 feuillets de papier de 22 centimètres sur 15, et la notice du catalogue admet la souscription de Damas en 1485 tout en jugeant l’écriture du XVIᵉ siècle, alors que Danielle Jacquart tient la copie pour un autographe de Ramusio, mort en 1486.

Pour aller plus loin

Ce dossier rejoint l’histoire des traducteurs de Tolède au XIIᵉ siècle, qui ont fait passer en latin l’Almageste de Ptolémée comme le Canon, et celle de la naissance des universités de médecine en Italie. Il croise aussi Rhazès, l’autre grand médecin de langue arabe lu en Occident, et la peste noire, qui frappe au moment où le Canon achève de s’imposer.

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Sources de cet article

Chaque article est contre-vérifié avant publication : documents cités dans le texte, travaux de référence et pages institutionnelles consultées en ligne.

Sources primaires

  1. Avicenne, Canon de la médecine (Liber Canonis), traduction latine de Gérard de Crémone, parchemin, 398 feuillets à deux colonnes, 415 × 257 mm, première moitié du XIIIᵉ siècle, incipit f. 1, livres II à V aux f. 60, 118, 281 et 365, « Sinonima libri Avisceni » f. 392, glossaire d’après l’Almansor f. 397, inventaire Granvelle de 1607 (« VI frans ») Bibliothèque municipale de Besançon, Ms 457
  2. Jérôme Ramusio, transcription arabe du livre I du Canon avec traduction latine interlinéaire, souscription de Damas, 1485, papier, 350 feuillets, 22 × 15 cm Bibliothèque nationale de France, département des Manuscrits, Arabe 2897 (anc. fonds arabe 1048)
  3. Avicenne, Kutub al-qānūn fī al-ṭibb, suivi du Kitāb al-Najāt, Rome, Typographia Medicea, 1593, première édition imprimée du texte arabe exemplaire numérisé de la Bibliothèque nationale de France, Gallica, ark:/12148/bpt6k3157113
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Sources primaires (suite)

  1. Avicenne, Canon medicinae, livres I à V, trad. Gérard de Crémone, avec les commentaires de Gentile da Foligno, Venise, Antonius Gratarolus et Battista Torti, 24 janvier 1490/91 à 12 juin 1495 notice d’édition incunable, Biblissima
  2. Avicenne et Abû Ubayd al-Jûzjânî, Autobiographie et Biographie, dans William E. Gohlman (éd. et trad.), The Life of Ibn Sina, Albany, 1974, p. 36-41 (bibliothèque des Samanides, départ de Boukhara) SUNY Press

Bibliographie

  1. Joël Chandelier, Avicenne et la médecine en Italie. Le Canon dans les universités (1200-1350), Paris, 2017, 604 p., « Sciences, techniques et civilisations du Moyen Âge à l’aube des Lumières » 18 Honoré Champion
  2. Danielle Jacquart et Françoise Micheau, La médecine arabe et l’Occident médiéval, Paris, 1990, 271 p., « Islam-Occident » 7 Maisonneuve et Larose
  3. Danielle Jacquart, « Arabisants du Moyen Âge et de la Renaissance : Jérôme Ramusio († 1486) correcteur de Gérard de Crémone († 1187) », Bibliothèque de l’École des chartes 147, 1989, p. 399-415 Bibliothèque de l’École des chartes
  4. Danielle Jacquart, « La réception du Canon d’Avicenne : comparaison entre Montpellier et Paris aux XIIIᵉ et XIVᵉ siècles », dans Histoire de l’École médicale de Montpellier, Actes du 110ᵉ Congrès national des sociétés savantes, Paris, 1985, p. 69-77 CTHS
  5. Nancy G. Siraisi, Avicenna in Renaissance Italy : The Canon and Medical Teaching in Italian Universities after 1500, Princeton, 1987, rééd. numérique DOI 10,1515/9781400858651 Princeton University Presshttps://doi.org/10.1515/9781400858651

Sources en ligne

  1. « Ms 457 - Avicenne (Ibn Sīna, Abū Alī Al-Ḥusayn ibn Abd Allâh, 0980-1037), Al-Qanūn fī-l-ṭibb (Canon de la médecine ou Liber Canonis ; ancien titre : Avicennae libri V Canonis medicinae) » Mémoire vive, bibliothèques et archives municipales de Besançonhttps://memoirevive.besancon.fr/ark:/48565/bhwz9jvp3mq0
  2. « Arabe 2897 » Bibliothèque nationale de France, Archives et manuscritshttps://archivesetmanuscrits.bnf.fr/ark:/12148/cc30807h
  3. « Kutub al-qānūn fī al-ṭibb : wa-hiya ẖamsaẗ kutub maʿa baʿḍ taʾlīfihi wa-huwa ʿilm al-manṭiq wa-ʿilm al-ṭabīʿī wa-ʿilm al-kalām / li-Abū ʿAlī al-rayyis Ibn Sīnā » Gallica, Bibliothèque nationale de Francehttps://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k3157113.image
  4. « Avicenne (0980-1037) : Al-Qānūn fī-l-ṭibb [latin]. Traducteur Gérard de Crémone (1114-1187) » Biblissimahttps://portail.biblissima.fr/ark:/43093/tdata59aa0f2cb6a79b11e527065462f0f11129c5b2b2
  5. « Ibn Sina [Avicenna] (Stanford Encyclopedia of Philosophy/Summer 2026 Edition) », par Dimitri Gutas Stanford Encyclopedia of Philosophyhttps://plato.stanford.edu/archives/sum2026/entries/ibn-sina/
  6. « La réception du Canon d’Avicenne : médecine arabe et milieu universitaire en Italie avant la Peste noire », thèse de Joël Chandelier, EPHE, 2007 Theses.frhttps://theses.fr/2007EPHE4186
  7. « Médecin royal et professeur universitaire » Arnau DB. Corpus digital d’Arnau de Vilanova, Universitat Autònoma de Barcelonahttps://grupsderecerca.uab.cat/arnau/fr/montpeller
  8. « La obra médica de Avicena en las Questiones super libro De animalibus Aristotelis » (renvoi à Jacquart 1985 sur l’antériorité parisienne) Enrahonar, Universitat Autònoma de Barcelonahttps://ddd.uab.cat/pub/enrahonar/enrahonar_a2018nsupissue/enrahonar_a2018nSupplp387.pdf
  9. « Paracelsus | Biography & Facts » Encyclopaedia Britannicahttps://www.britannica.com/biography/Paracelsus
  10. « Episteme and translation in an annotated copy of the Canon of Medicine by Ibn Sīnā (Avicenna) » Hektoen Internationalhttps://hekint.org/2017/05/09/episteme-and-translation-in-an-annotated-copy-of-the-canon-of-medicine-by-ibn-sina-avicenna/
  11. « Early Arabic Books printed in Rome · Early Arabic Printing in Europe : A Selection of Books (1514–1694) » AUB Libraries Online Exhibits, American University of Beiruthttps://online-exhibit.aub.edu.lb/exhibits/show/early-arabic-printing/early-arabic-books-printed-in-
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