Justinien et Théodora : le couple qui voulut refaire l’Empire
Le père de l’impératrice gardait les ours de l’hippodrome. Un seul livre le dit, et son auteur en a écrit deux autres qui le contredisent.
La page d’histoire de l’université d’Oxford dit deux choses en quatre lignes. Qu’il n’existe aucune date de fondation, ce qui est exact. Et que le titre de chancelier fut conféré en 1214, ce qui l’est beaucoup moins : l’acte du légat pontifical de cette année-là, conservé en deux exemplaires dans les archives de l’université, ne nomme aucun chancelier. Il mentionne, parmi cinq recours possibles, celui que l’évêque de Lincoln placerait éventuellement à la tête des écoliers. À Bologne, la date de 1088 que porte le sceau a été arrêtée en 1888 par une commission présidée par un poète, lequel a reconnu l’artifice. Trois villes se disputent la naissance de l’université. Aucune ne peut produire l’acte.
Le huitième centenaire de l’université de Bologne s’est célébré en juin 1888. Il fallait donc une date, et une commission d’historiens présidée par Giosuè Carducci, qui enseignait la littérature italienne dans la maison, a retenu 1088. Carducci a dit ce qu’il faisait. Fixer un jour est impossible, puisque le Studium bolonais n’est né ni de la volonté d’un souverain ni d’un accord entre maîtres, mais de l’initiative spontanée et informelle de quelques étudiants. L’université écrit aujourd’hui elle-même qu’Irnerius, le juriste dont le nom ouvre toutes les histoires du droit savant, passe à tort pour son fondateur. Un siècle plus tard, sur la Piazza Maggiore, 430 recteurs européens et 372 venus du reste du monde signaient la Magna Charta Universitatum. Un neuvième centenaire pour une fondation qui n’a pas eu lieu.
Ce que Bologne peut produire, en revanche, est un texte impérial. La constitution dite Authentica « Habita », d’après le premier mot de son incipit, place sous la protection de Frédéric Barberousse les maîtres et les étudiants en droit qui font route vers la ville. Elle leur épargne le droit de représailles, cette coutume qui rendait tout étranger saisissable pour les dettes de ses compatriotes, et leur laisse le choix de leur juge : leur propre maître, ou l’évêque. Antonio Marongiu la rattache à la diète de Roncaglia, en novembre 1158 ; d’autres la font remonter à 1155. André Gouron a décrit le chemin oblique par lequel elle nous parvient : munie d’un ordre d’insertion au Code de Justinien, au titre 4, 13, elle circule dans les manuscrits de droit romain, se couvre de gloses, et sa tradition manuscrite reste très discutée. Le plus ancien privilège universitaire d’Europe se transmet comme un morceau du Corpus iuris civilis.
Universitas ne dit rien de l’universalité des connaissances. C’est un terme du droit romain qui désigne un groupement de personnes reconnu comme sujet de droit, capable de se donner des statuts, de contrôler son recrutement, d’agir en justice. Pierre Michaud-Quantin a instruit ce voisinage dans une enquête sur le mouvement communautaire latin : le mot sert aussi bien pour les confréries, les métiers, les communes. Les écoliers de Bologne et les maîtres de Paris s’organisent comme des artisans. Le contenu de l’enseignement, lui, porte un autre nom, studium, et André Vauchez rappelle que le Moyen Âge tient les deux termes séparés là où les langues modernes les ont écrasés l’un sur l’autre.
De cette matrice sortent deux modèles opposés. À Bologne, ce sont les étudiants qui se groupent par nations d’origine, élisent leur recteur et salarient les docteurs ; à Paris, la corporation est celle des maîtres, et Jacques Verger la juge en place, sans document conservé pour l’attester, dès les années 1207-1208. Le premier modèle s’est diffusé dans la péninsule italienne, le second dans le reste de l’Europe. Rien de tout cela ne suppose des murs. Une corporation est un serment, pas une adresse : les leçons se donnent dans des salles louées, et l’université de Paris ne possède guère qu’un terrain au bord de la Seine, le Pré-aux-Clercs, dont Robert de Courçon rappelle en 1215 qu’elle a la jouissance.
Verger a compté : quatre-vingt-quinze pièces dans le Chartularium Universitatis Parisiensis pour la période 1200-1231. Presque toutes viennent de la chancellerie pontificale. Sur les motivations des maîtres et des écoliers parisiens, sur leurs manières de faire, et le plus souvent sur leurs noms, elles ne disent rien. Voilà le socle documentaire de la naissance de l’université la plus étudiée d’Europe.
Tout commence par une rixe de taverne. Au printemps 1200, des sergents du roi tuent quelques étudiants ; en juillet, Philippe Auguste condamne les coupables et leur chef, le prévôt de Paris, à la prison ou au bannissement, puis place les gens des écoles sous sa sauvegarde. Pour toute affaire les concernant, ils relèveront de la seule justice ecclésiastique, eux, leurs biens et leurs serviteurs, et chaque prévôt jurera de respecter la clause. C’est la première pièce du Chartularium. Rien n’y indique qu’il existe déjà une communauté statutairement organisée : le roi protège une population, pas une institution, et il la remet à l’Église.
Quinze ans plus tard, le cardinal-légat Robert de Courçon, maître en théologie à Paris jusqu’à son élévation à la pourpre en 1212, fixe les règles du jeu au numéro 20 du même recueil. Six années d’études en arts. Vingt et un ans révolus pour la maîtrise ès arts, trente-cinq pour celle de théologie. Un examen public de licence gratuit devant un jury de six maîtres, trois désignés par le chancelier de Notre-Dame et trois élus par leurs pairs. Interdiction de surenchérir sur les loyers, interdiction des banquets d’examen. Et interdiction d’enseigner les livres d’Aristote sur la métaphysique et la philosophie naturelle, ceux de David de Dinant, d’Amaury, et d’un « Maurice d’Espagne » que personne n’a identifié depuis. La lettre se termine par la disposition qui compte : la potestas statuendi, le droit pour l’université de se donner ses propres statuts.
La suite se négocie à coups de crise. La bulle Super speculam, du 16 novembre 1219, interdit purement l’enseignement du droit romain à Paris, au motif que la ville est en pays de droit coutumier. Honorius III fait briser en 1221 le sceau dont l’université venait de se doter, manifestation d’autonomie jugée trop voyante. Puis vient 1229 : encore une taverne, cette fois au faubourg Saint-Marcel, encore des sergents, encore des morts. L’université demande justice, ne l’obtient ni de la régente Blanche de Castille ni de l’évêque, et vote une dispersion volontaire de six ans. Les maîtres partent pour Angers et Orléans, les Anglais rentrent chez eux, et les étudiants mendiants qui restent en profitent pour obtenir du chancelier leurs premières maîtrises sans examen.
Deux ans y suffisent. Le 13 avril 1231, la bulle Parens scientiarum, numéro 79 du Chartularium, salue Paris comme la mère des sciences, confirme les privilèges acquis, oblige le chancelier à suivre l’avis des jurys d’examen, autorise la reprise des textes d’Aristote une fois expurgés par une commission de maîtres, et reconnaît un droit de grève après un préavis de quinze jours. Nathalie Gorochov, qui a consacré à ces décennies l’étude la plus serrée, insiste sur ce que le milieu parisien doit à des juristes italiens familiers des pratiques communales et à des maîtres anglais chassés de leur île pendant l’interdit. Les effectifs, eux, échappent : pour la première moitié du XIIIᵉ siècle, la documentation ne permet de mesurer ni le nombre des étudiants, ni leur origine sociale ou géographique. Le premier ordre de grandeur vient une génération plus tard, chez Vauchez : trois mille étudiants en théologie à Paris en 1283-1284, et une dizaine de docteurs promus chaque année dans cette discipline.
Réduire à une susceptibilité l’objection selon laquelle l’Occident n’a pas inventé l’enseignement supérieur serait malhonnête. Elle est documentée. Al-Qarawiyyin à Fès est une mosquée du IXᵉ siècle, al-Azhar au Caire une fondation du Xᵉ, et les madrasas de Bagdad du XIᵉ siècle vivent du waqf, la dotation perpétuelle d’un bien immobilisé au profit d’une institution. George Makdisi a établi dans The Rise of Colleges que la madrasa est d’abord une école de droit ainsi dotée, que l’autorisation d’enseigner y passe par l’ijâza, licence qu’un maître délivre à son élève pour enseigner et donner des consultations juridiques, et que la parenté avec la licentia docendi occidentale saute aux yeux. La méthode des questions disputées offre des correspondances. Le collège, maison dotée pour loger des étudiants pauvres, ressemble à la madrasa plus qu’à quoi que ce soit de romain.
Makdisi lui-même a pourtant tranché le point décisif, et dans l’autre sens. Dans Studia Islamica, en 1970, il écrivait que l’université comme forme d’organisation sociale a été propre à l’Europe médiévale, et qu’il n’existait alors rien de comparable ailleurs. La différence ne tient pas au niveau intellectuel. L’ijâza est donnée par une personne à une personne : le prestige s’attache au maître, l’étudiant voyage pour collectionner des licences, l’institution ne délivre rien. La corporation occidentale fait l’inverse, avec sa personnalité juridique, son monopole de la collation des grades, son sceau, ses officiers élus, sa capacité de plaider et de suspendre les cours. Verger et Vauchez concluent de même. Ce système n’avait de précédent ni en Occident, ni à Byzance, ni en Islam, et il faut le tenir pour une création originale des siècles centraux du Moyen Âge.
À Oxford, la Victoria County History posait dès 1954 qu’il est inutile de rapporter les récits mythiques sur les origines, et que l’université n’a pas eu de fondateur. Le premier maître connu est Thibaud d’Étampes, dit magister Oxenefordie, dont on situe l’enseignement vers 1117 devant des auditoires de soixante à cent clercs. La date de 1096 qu’affiche l’université est plus généreuse que ce que retient sa propre histoire savante. Quant à 1167, la page officielle parle d’une interdiction faite aux étudiants anglais de fréquenter Paris ; la Victoria County History décrit une mesure plus large, prise par un roi brouillé avec Becket et avec le pape, défendant aux clercs anglais de passer la mer sans licence royale.
Puis les bourgeois pendent deux clercs, en représailles du meurtre supposé d’une femme. La Victoria County History écrit 1209 ; Graham Pollard place l’exécution en décembre 1208 et précise qu’on n’en connaît pas le jour. Les écoliers s’en vont, à Reading, à Maidstone, à Paris, à Cambridge où ils comptent parmi les fondateurs. Privée de ceux qui payaient ses loyers et achetaient ses vivres, la ville finit par demander l’absolution. Le 25 juin 1214, à Ramsey, le légat Nicolas de Tusculum arrête une sentence en onze articles : moitié du loyer remise aux écoliers pendant dix ans, cinquante-deux shillings par an à perpétuité pour les écoliers pauvres, un banquet le jour de la Saint-Nicolas pour cent d’entre eux, serment prêté chaque année par cinquante des principaux bourgeois, suspension de trois ans pour les maîtres qui avaient enseigné pendant la sécession, et obligation pour les responsables de la pendaison de venir pieds nus et sans manteau porter les corps en terre.
Nulle part le texte ne dit qu’un chancelier a été institué. Il énumère cinq personnes par lesquelles l’évêque de Lincoln pourra faire exécuter ses clauses : lui-même, l’archidiacre, l’official, le chancelier qu’il placerait sur les écoliers, ou tout autre délégué. Pollard en tire la conséquence. Hugues de Wells a refusé la création demandée, et Robert Grosseteste, élu par les maîtres revenus vers octobre 1214, n’a jamais porté que le titre de magister scolarum, ce que rappelait encore un évêque de Lincoln en 1295. Le premier cancellarius fut Geoffroy de Lucy, confirmé au plus tard en septembre 1215. La Victoria County History plaçait en 1954 le premier chancelier attesté en 1221 et supposait qu’il s’agissait de Grosseteste. Vingt ans et un document retrouvé plus tard, la date reculait et le nom changeait.
L’invention rétrospective, elle, se date au parchemin près. En 1384, le maître et les écoliers de Mikiluniversite Hall adressent à Richard II une pétition en français, conservée sur un rouleau des archives de University College, où leur maison est dite fondée par « le Roi Alfrid » pour l’entretien de vingt-quatre théologiens perpétuels. Ils ajoutent que Jean de Beverley, Bède et Richard d’Armagh y furent jadis écoliers. Les deux premiers sont morts plus d’un siècle avant la naissance d’Alfred. L’enjeu n’était pas la mémoire : le collège plaidait pour des biens représentant le tiers de son revenu annuel brut et cherchait à faire évoquer sa cause devant le Conseil du roi. Il l’obtint en 1389, transigea en 1390, et un tribunal admettait encore la fondation alfrédienne comme un fait en 1727.
Restent les cinquante-deux shillings. Pendant vingt-six ans, personne ne les dépense. Le 11 mars 1240, Robert Grosseteste, devenu évêque de Lincoln, promulgue le statut du premier coffre de prêt de l’université, confié à un chanoine de Saint-Frideswide et à deux gardiens élus. Pollard a refait le calcul : à l’échéance du mercredi des Cendres, qu’il place au 29 février 1240, le cumul des annuités venait de dépasser cent marcs, soit soixante-six livres, treize shillings et quatre deniers, le capital jugé nécessaire pour qu’un coffre tienne. Prêt sans intérêt à tout écolier sans bénéfice ou pourvu d’un bénéfice de moins de dix marcs, sur gage vendu au bout d’un an si la somme n’est pas rendue. Le gage était le plus souvent un livre. Vingt-cinq autres coffres suivront à Oxford en trois siècles, vingt-sept à Cambridge. Le premier fonds de l’université d’Oxford est l’argent versé par la ville pour deux clercs pendus.
Ce dossier touche aux écoles parisiennes du XIIᵉ siècle, où l’enseignement d’Abélard sur la montagne Sainte-Geneviève montre à quoi ressemblait un maître avant la corporation. Il rejoint la question de l’aristotélisme latin, interdit en 1215, toléré sous condition en 1231 et condamné de nouveau à Paris en 1277, ainsi que celle des ateliers de traduction de Tolède. Il croise enfin l’histoire des collèges, du collège de Sorbonne fondé en 1257 aux fondations princières du XIVᵉ siècle.
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