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Dracula avant Dracula : le vrai Vlad l’Empaleur, de Pie II à Stoker

AnonymousUnknown author / Wikimedia Commons
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Le pape le trouvait bien fait. Pie II, qui n’a jamais vu le prince valaque, lui consacre le douzième chapitre du livre XI de ses Commentaires, écrits et retouchés entre l’automne 1462 et l’été 1464, et il l’ouvre en affirmant que les crimes de ce Iohannes Dragula, illustres chez les Valaques qu’il a gouvernés, surpassent tout ce qu’une tragédie pourrait montrer. Le chapitre aligne ensuite des forfaits, puis la copie d’une lettre de trahison écrite au sultan. À la dernière ligne, pourtant, le captif qui croupit encore dans une prison hongroise devient magno et honesto vir corpore, un homme au corps puissant et bien fait, dont l’apparence paraît digne de régner, tant le visage de l’homme diffère souvent de son âme.

Ce visage a traversé cinq siècles. On le prête aujourd’hui à un vampire.

« Wladislaus Dragwlya, voivoda partium Transalpinarum »

Le surnom vient du père. Vlad II, voïvode, c’est-à-dire prince, de Valachie de 1436 à 1442 puis de 1443 à 1447, avait été reçu dans l’ordre du Dragon, fondé par l’empereur Sigismond de Luxembourg pour la lutte contre les Ottomans, et on l’appelait Dracul, « le Dragon », du latin draco. Son fils devient Dracula, ou Drăculea, avec une terminaison que le philologue Grigore Nandriș lisait dès 1959 comme un patronymique slave, « le fils du Dragon », lecture que Virna Fagiolo a reprise et étayée en 2025. Le roumain a donné au mot drac le sens de « diable », et c’est par cette étymologie populaire que le nom a pris sa couleur infernale. Lui-même signe ses lettres latines Wladislaus Dragwlya, voivoda partium Transalpinarum, « voïvode des régions transalpines », la chancellerie hongroise l’appelle Ladislaus Dragula et ses chartes slavonnes portent Vlad précédé de la particule honorifique Iω. Les chroniqueurs ottomans, eux, disent Kazıklı Voyvoda, le voïvode aux pals, dont Adrian Gheorghe a étudié en 2023 la fabrique, et le roumain Țepeș, l’Empaleur, dit la même chose.

Sa vie se raconte vite, et mal, parce que les sources valaques en disent peu. On ignore sa date de naissance, que les historiens placent entre 1428 et 1431. Les chroniques du pays, telles que les résume Duncan Light, ne voient en lui qu’un prince ordinaire qui fit bâtir la forteresse de Poenari, avec des corvéables amenés de Târgoviște, et le monastère de Snagov. Le reste vient de l’étranger. Otage à la cour ottomane avec son frère cadet Radu, il voit son père et son frère Mircea mis à mort en 1447, dans la lutte qui oppose leur clan au chef de guerre hongrois Jean Hunyadi, règne quelques semaines à l’automne 1448, puis reprend le trône en août 1456 en tuant Vladislav II, l’homme de Hunyadi. Laonikos Chalkokondylès, un historien grec qui raconte l’expansion ottomane jusqu’en 1464, le dit revenu avec l’appui du sultan, puis rapporte qu’il fit empaler les grands soupçonnés de trahison avec leurs femmes, leurs fils et leurs serviteurs, et qu’il tua en peu de temps, à ce qu’on disait, vingt mille hommes, femmes et enfants.

Vingt-trois mille huit cent quatre-vingt-quatre

Ce chiffre, c’est Vlad qui l’a écrit. À la fin de janvier 1462, il reprend aux Ottomans la forteresse de Giurgiu, sur la rive nord du Danube, puis lance ses capitaines sur toute la rive sud, d’Orșova jusqu’à l’embouchure. Le 11 février, il adresse depuis Giurgiu à Matthias Corvin un bulletin de guerre, auquel est joint un relevé des lieux et des personnes tuées « dans les terres turques », localité par localité, Obluchitsa, Novoselo, Drastar, Tutrakan, Marotin, Svichtov, Samovit, Rahovo. Le total donne 23 884 Turcs et Bulgares. Le relevé précise qu’on a compté sur les têtes coupées et les autres preuves apportées à ses officiers en divers lieux, et mentionne à part ceux qui ont brûlé dans leurs maisons ou dont la mort n’a pas été rapportée, très nombreux, dit-il, et que personne n’a comptés. Un chef qui compte ses morts à l’unité près compte aussi sur l’effet de son compte, et la lettre, qui annonce au roi la riposte prochaine du sultan, sert à réclamer son aide.

La riposte arrive au début de l’été. Mehmed II franchit le Danube avec une armée que Ioan-Aurel Pop estime à environ cent mille hommes, appuyée par vingt-cinq gros navires et cent cinquante bâtiments plus petits, contre quelque vingt-deux mille Valaques, et ces effectifs, comme tous ceux de l’époque, ne sont que des estimations. Vlad fait fuir la population vers les montagnes, brûle les plaines et attaque le camp du sultan dans la nuit du 17 au 18 juin. Chalkokondylès fait entrer l’armée ottomane dans une zone de pals longue de dix-sept stades, la vieille mesure grecque, et large de sept, où vingt mille hommes, femmes et enfants avaient été embrochés, « disait-on », des nourrissons fixés à leurs mères, des oiseaux nichés dans les entrailles. Le sultan, ajoute-t-il, déclara qu’on ne pouvait priver de son pays un homme capable de tels actes. Le chroniqueur ne situe pas ce champ avec précision, et rien n’indique qu’il l’ait vu.

Les deux camps ont revendiqué la victoire. Mehmed fait porter à son ancien rival Ibrahim II de Karaman une lettre de conquête, un fetihname, sur la Valachie. À Venise, l’envoyé milanais Antonio Guidobono écrit le 31 août 1462 au duc de Milan que le Turc s’est retiré de l’entreprise contre le Valaque « cum danno et cum vergogna », avec dommage et avec honte, et sa dépêche dort à l’Archivio di Stato de Milan, dans les papiers des Sforza. Le résultat politique, lui, ne fait pas de doute. En août 1462, Radu, le frère élevé à la cour ottomane, monte sur le trône avec l’appui des boyards, la haute aristocratie du pays, lassés des excès de son aîné, et Vlad passe en Transylvanie chercher le secours de son suzerain hongrois.

Une lettre datée des ides de novembre

Matthias entre en Transylvanie en septembre 1462 et y reste jusqu’en décembre. À la fin de novembre, il fait arrêter son allié. La justification, Pie II la donne dans le même chapitre des Commentaires : on aurait intercepté une lettre de Vlad au sultan, traduite « de la langue bulgare en latin » et envoyée au pape, où le voïvode demande pardon de ses péchés, annonce qu’il marche vers son pays et propose de livrer à Mehmed toute la Transylvanie, puis la Hongrie entière. Deux lettres du même ton, adressées au pacha et à un mystérieux Thoenone dominus, auraient été saisies avec elle. La copie est datée de Rhotel, le septième jour avant les ides de novembre 1462, soit le 7 novembre.

Depuis la fin du XIXᵉ siècle, les historiens se partagent entre ceux qui y voient un faux fabriqué à la cour de Matthias et ceux qui croient à la trahison du voïvode. Alexandru Simon a relevé en 2020 tout ce qui cloche. Vlad ne s’intitulait jamais « Jean » tout court, ses actes slavons portant Iω Vlad, les chancelleries valaques ne dataient pas à la romaine et laissaient d’ordinaire leurs missives urgentes sans date, aucune des autres parties mêlées aux affaires de 1462 ne mentionne la trahison, et cette traduction serait la seule lettre d’un voïvode valaque à la Porte conservée pour tout le XVᵉ siècle. L’argent pèse aussi. Pie II rapporte lui-même, au livre IX, que les envoyés de Matthias, arrivés à Rome six semaines après la retraite du sultan, repartirent avec quelque cinquante mille ducats promis par la papauté et Venise, et Guidobono note dès le 10 août que la Seigneurie verse en secret au roi cinq mille ducats par mois. L’hypothèse d’un prétexte tire sa force de là, chez un roi subventionné pour la croisade qui avait préféré, pendant l’été, défendre Belgrade plutôt que son vassal. Le camp adverse dispose pourtant d’arguments sérieux. Avec son frère sur le trône et le sultan revenu au nord du Danube en novembre 1462, un prince chassé avait de bonnes raisons de négocier, et Vlad avait déjà dû son trône, en 1456, à l’appui ottoman selon Chalkokondylès. Surtout, le poème que Michel Beheim compose entre 1463 et 1465 à la cour de Frédéric III, l’empereur rival de Matthias, raconte lui aussi la trahison, avec des détails précis, le roi et le voïvode passant cinq semaines ensemble autour de Brașov avant l’arrestation, même si Beheim, bien disposé envers Matthias, a pu recueillir la version hongroise. Thomas Ebendorfer, mort en janvier 1464, évoque seulement un piège tendu au voïvode. À la fin des années 1480, Antonio Bonfini, l’historiographe de Matthias, avouait encore que personne ne savait au juste pour quelle raison le roi l’avait fait prendre. On ne sait pas mieux trancher aujourd’hui.

Le prisonnier reste plus de dix ans aux mains du roi. Libéré en 1473 ou 1474, il épouse une cousine germaine de Matthias, Justine Szilágyi, et reprend du service. Une quittance de 1475, conservée au service départemental de Sibiu des Archives nationales de Roumanie sous la cote II 365, le montre à Bălcaciu recevant de Thomas Altemberger, maître des bourgeois de Sibiu, deux cents florins hongrois versés par Sibiu et Brașov sur l’ordre du roi, et il s’y intitule voïvode des régions transalpines alors qu’il ne règne sur rien. En mars 1476, l’évêque d’Eger Gabriele Rangoni le décrit au pape Sixte IV comme un massacreur lâché contre les Turcs par Matthias, et Simon tient cette lettre et le bulletin de 1462 pour les deux seuls témoignages documentaires directs sur sa cruauté, en dehors des chroniques, des poèmes et des mémoires. Rétabli en Valachie à l’automne 1476 avec l’appui hongrois, Vlad meurt à la fin de décembre ou au début de janvier suivant, dans des circonstances sur lesquelles les récits se contredisent.

La quittance de Bălcaciu a connu en 2023 une seconde carrière. Des chimistes de Catane et de Milan, avec Pier Giorgio Righetti, ont posé sur elle, sur une autre lettre de 1475 qui porte la signature autographe du voïvode, cotée III 32 N 484, et sur une lettre de 1457 restaurée à Bucarest au XXᵉ siècle, cotée V 1658, des films d’éthylène-acétate de vinyle qui captent les protéines sans abîmer le papier. Dans Analytical Chemistry, les auteurs séparent les peptides anciens des contaminations récentes par leur degré de désamidation, une dégradation chimique qui progresse avec le temps, retiennent seize protéines humaines et concluent que le prince souffrait probablement d’inflammations respiratoires ou cutanées et qu’il aurait pu pleurer des larmes mêlées de sang, une hémolacrie, « selon certaines histoires ». Ces histoires ne sont référencées nulle part dans l’article. Les auteurs admettent que d’autres mains ont touché ces feuilles, et trois des protéines retenues, dont la dermcidine, une protéine de la sueur, apparaissent aussi sur la lettre moderne qu’ils avaient eux-mêmes manipulée pour servir de témoin.

Dracole Waida

Très tôt, selon Alexandru Simon, les actes du voïvode nourrissent une propagande en allemand dirigée contre les Hunyadi, dans la querelle qui oppose Frédéric III à Matthias. Gabriele Annas et Christof Paulus, dans l’étude qu’ils ont donnée en 2020 aux Monumenta Germaniae Historica, défendent l’existence d’une première version latine, dont l’écho se lirait chez Pie II et chez Ebendorfer, vite passée en allemand. Quatre manuscrits sont connus de longue date, à l’abbaye de Lambach en Haute-Autriche, à la British Library, à la bibliothèque municipale de Colmar et à la Stiftsbibliothek de Saint-Gall, où le Cod. Sang. 806 aligne aux pages 283 à 288, sans titre, trente courts récits notés vers 1500, et Dominique Adrian en a signalé d’autres en 2016, dont un témoin peut-être augsbourgeois. L’imprimerie fait le reste. Le 14 octobre 1488, à Nuremberg, Marx Ayrer achève un Dracole Waida dont la bibliothèque Anna Amalia de Weimar garde le seul exemplaire recensé par l’ISTC, le catalogue international des incunables ; la même année, toujours à Nuremberg, Peter Wagner en imprime une édition de six feuillets aujourd’hui à Stuttgart, et Matthias Hupfuff en donne une à Strasbourg en 1500, dont la bibliothèque de Colmar possède un exemplaire. Alice Isabella Sullivan compte quatorze versions conservées de ces brochures, chacune ornée d’un bois gravé du prince. On y lit le chaudron où il fait bouillir des hommes, la meule où il en fait broyer d’autres, les mendiants invités à dîner puis brûlés dans la grange, et ce matin où, près de la chapelle Saint-Jacques, aux portes de Brașov, il déjeune au milieu des empalés.

Le poème de Michel Beheim, chanteur errant passé au service de l’empereur, met en vers les mêmes horreurs. On hésite sur la fonction de ces textes, entre la rancune des Saxons de Transylvanie, que Vlad avait frappés dans leurs bourgs et dans leur commerce, et une campagne partie de la cour de Hongrie pendant la captivité. Le récit russe tire dans un autre sens. Le Skazanie o Drakule voevode, que Matei Cazacu attribuait en 1974 au diak, ou secrétaire de chancellerie, Fiodor Kouritsyne, ambassadeur d’Ivan III à Buda en 1482 et 1483, survit dans un recueil du moine Efrosin, au monastère de Saint-Cyri​lle-du-Lac-Blanc, aujourd’hui à la Bibliothèque nationale de Russie sous la cote 11/1088. Le copiste note qu’il l’écrivit une première fois le 13 février 1486 (6994 de la création), puis le recopia le 28 janvier 1490 (6998). Cazacu, qui a édité en 1988 les versions allemandes, latine et russe, y lit un mélange de notice sur un pays lointain et de leçon morale, avec l’accent mis sur la résistance du prince à la pression ottomane.

Le visage, enfin. Nicolas de Modruš, évêque croate et légat pontifical, a laissé dans son De bellis Gothorum, achevé à Rome en 1473 et revu en 1474, la seule description écrite de Vlad qui nous soit parvenue : pas très grand, trapu et fort, le nez aquilin, les narines larges, le visage maigre et rougeaud, de grands yeux verts sous d’épais sourcils noirs, rasé à l’exception de la moustache. La dernière phrase de Pie II dépend peut-être, comme le propose Cazacu, d’un rapport que le même Modruš envoya de Hongrie en 1463. On traduit d’ordinaire son magno corpore par « grand », et la contradiction paraît flagrante ; magnus dit pourtant la masse autant que la taille, et « massif » rend mieux le latin sans brouiller les deux témoins. Le portrait du château d’Ambras, près d’Innsbruck, une huile de 60 × 50 cm peinte en Allemagne dans la seconde moitié du XVIᵉ siècle et censée reproduire un original perdu, montre ce même homme au manteau rouge et à la coiffe perlée. Le Kunsthistorisches Museum, qui l’inventorie sous le numéro GG 8285, ne l’atteste à Ambras qu’à partir de 1621, et une autre copie figure dans la collection de portraits miniatures de l’archiduc Ferdinand II.

Stoker n’a lu qu’une note de bas de page

L’été 1890, à Whitby, sur la côte du Yorkshire, Bram Stoker consulte à la bibliothèque publique An Account of the Principalities of Wallachia and Moldavia, publié en 1820 par le diplomate britannique William Wilkinson. À la page 19, une note affirme que Dracula signifie Diable en langue valaque, et que les Valaques donnaient ce surnom à quiconque se signalait par son courage, ses cruautés ou sa ruse. Stoker la recopie en capitales dans ses notes de travail : « DRACULA in Wallachian language means DEVIL ». Il barre alors le nom qu’il destinait à son vampire, Count Wampyr, et le remplace par Dracula. Conservées au Rosenbach Museum de Philadelphie, publiées en fac-similé en 2008 par Robert Eighteen-Bisang et Elizabeth Miller, ces notes ne contiennent rien d’autre sur le prince. Les trois mentions de Dracula chez Wilkinson et sa note sont, selon Miller, les seules occurrences du nom dans toutes les sources connues de Stoker, qui ignorait donc apparemment jusqu’au prénom de Vlad et son surnom d’Empaleur, comme le relève Mari​us-Mircea Crișan en 2025. De Wilkinson, le romancier a retenu la défaite chrétienne de Kosovo et le frère indigne placé sur le trône par les Turcs, ce qui suffit au comte, au chapitre III, pour se vanter qu’un homme de sa race ait franchi le Danube comme voïvode et battu le Turc sur son propre sol.

L’union du prince et du vampire est l’œuvre du XXᵉ siècle. Le folkloriste Bacil Kirtley les rapproche le premier en 1956, Grigore Nandriș reprend l’idée en 1966, et deux professeurs de Boston College, Raymond McNally et Radu Florescu, en tirent en 1972 un best-seller, In Search of Dracula, écrit avant qu’ils ne retrouvent les notes de Stoker, dont McNally ne fera état qu’en 1975. Le film de Francis Ford Coppola, en 1992, a popularisé la fusion. Elizabeth Miller a plaidé en 1998 pour le « divorce » des deux Dracula. McNally lui a répondu l’année suivante, dans le premier volume du Journal of Dracula Studies, par une formule de juriste, séparation accordée, divorce refusé, annulation improbable, en rappelant que les passages du roman sur le voïvode existent et relient bien les deux figures. La question n’est pas close. À Dublin, lors du congrès de 2016, on a montré aux spécialistes, à la Marsh’s Library, des livres anciens accessibles à Stoker qui mentionnent le prince, dont la Cosmographie de Peter Heylyn imprimée à Londres en 1682, et Dacre Stoker est revenu en 2022 sur les recherches de l’écrivain dans cette bibliothèque et à la London Library. Rien, dans les papiers conservés, ne montre pour autant qu’il en ait tiré quoi que ce soit.

En Roumanie, la mémoire a suivi un autre chemin. Le folklore des environs de Poenari a gardé l’image d’un prince dur et juste, et Mihai Eminescu lance aux politiciens corrompus de son temps un « Pourquoi ne viens-tu pas, seigneur Țepeș ? ». L’historien Ioan Bogdan juge au contraire en 1896, après examen des récits allemands et russes, que les Roumains devraient en avoir honte, avant que Nicolae Iorga ne finisse par voir en lui un « héros féroce » à qui l’on peut beaucoup pardonner pour sa peine et son désir de défendre le pays.

On répète depuis McNally et Florescu que le régime communiste l’aurait réhabilité, que Ceaușescu l’admirait et que 1976, cinq centième anniversaire de sa mort, fut une « année Dracula ». Duncan Light a vérifié en 2007. Les historiens des années 1970 reprennent le discours de l’entre-deux-guerres, étouffé pendant la décennie stalinienne, et Vlad reste un héros de second rang derrière Michel le Brave et Étienne le Grand. L’article de la Scînteia du 14 décembre 1976 paraît en page 4, quand la une célèbre le 375ᵉ anniversaire de la mort de Michel le Brave, aucun des discours de Ceaușescu prononcés cette année-là ne cite Vlad, et l’expression « année Dracula » n’apparaît dans aucune source roumaine retrouvée par Light, qui la soupçonne d’avoir été forgée par les deux auteurs de Boston.

Snagov, 1933

La tradition le fait reposer à Snagov, dans le monastère bâti sur une île d’un lac près de Bucarest, sous une dalle qu’on lui attribuait. Constantin Rezachevici a montré en 2002 que cette tradition n’est consignée qu’au XIXᵉ siècle, chez un érudit roumain, sans appui dans les chroniques. De juin à octobre 1933, l’archéologue Dinu Rosetti fouille l’église. Sous la pierre attribuée à Vlad, il ne trouve aucune tombe, seulement une fosse préhistorique, de la céramique et beaucoup d’os d’animaux, dont des mâchoires de chevaux, et le quotidien Adevărul en rend compte le 11 décembre 1933, avant la publication du rapport en 1935. En 2014, des chercheurs ont cru reconnaître sa sépulture à Naples, dans le cloître de Santa Maria la Nova, en lisant le dragon et les deux sphinx sculptés sur la tombe d’un certain Mattia Ferrillo comme un rébus de Dracula Tepes, Thèbes valant pour Țepeș ; l’hypothèse, qui suppose que sa fille l’y ait fait transporter, attend toujours une confirmation.

Rezachevici plaçait plutôt le corps à Comana, dans le monastère que Vlad avait lui-même fondé au sud de Bucarest, tout en reconnaissant que la plupart des historiens roumains restaient attachés, sans preuve solide, à Snagov, où la fouille de 1933 n’avait sorti de sous la dalle que des os de chevaux.

Pour aller plus loin

La chute de Constantinople en 1453 et la croisade de Varna, en 1444, expliquent la position de la Valachie entre le sultan et le roi de Hongrie. L’article sur les Rois maudits suit une autre malédiction médiévale inventée après coup, et celui sur Alexandre Nevski montre comment un prince d’Europe orientale a été refait par la mémoire nationale.

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Sources de cet article

Chaque article est contre-vérifié avant publication : documents cités dans le texte, travaux de référence et pages institutionnelles consultées en ligne.

Sources primaires

  1. Pie II (Enea Silvio Piccolomini), Commentarii rerum memorabilium que temporibus suis contigerunt, livre IX, chap. 6 (envoyés de Matthias à Rome, environ 50 000 ducats promis par la papauté et Venise) et livre XI, chap. 12, Iohannis Dragule immanis atque nefanda crudelitas (crimes de Vlad, lettre au sultan datée de Rhotel, le septième jour avant les ides de novembre 1462, lettres au pacha et à Thoenone dominus, portrait final « magno et honesto vir corpore »), rédigés entre l’automne 1462 et l’été 1464 ; éd. Adrian van Heck, Cité du Vatican, 1984 (Studi e Testi 312-313) ; trad. angl. Florence A. Gragg, The Commentaries of Pius II, livres X-XIII, Northampton (Mass.), 1957, p. 737-740 d’après Simon 2020
  2. Bulletin de guerre de Vlad III à Matthias Corvin, Giurgiu, 11 février 1462, avec relevé des localités et des tués (23 884 Turcs et Bulgares, décompte sur les têtes coupées et autres preuves, morts brûlés non comptés), éd. Ioan Bogdan 1896, p. 76-82 d’après Pop 2012
  3. Laonikos Chalkokondylès, Histoires (prise du pouvoir de Vlad, vingt mille victimes « dit-on », supplice de Hamza, zone des pals de dix-sept stades sur sept, réaction de Mehmed II), éd. et trad. Anthony Kaldellis, The Histories, Cambridge (Mass.), 2014, 2 vol., Dumbarton Oaks Medieval Library 33-34 d’après les extraits publiés par Medievalists.net
Voir les 64 sources restantesMasquer les autres sources

Sources primaires (suite)

  1. Dépêches d’Antonio Guidobono au duc de Milan, Venise, 10 août 1462 (subside secret de 5 000 ducats par mois au roi de Hongrie) et 31 août 1462 (retraite du sultan « cum danno et cum vergogna ») Archivio di Stato di Milano, Archivio Ducale Sforzesco, Potenze Estere, Venezia, fasc. 8, sans numéro, éd. Pop 2012, append. n° 2 et 8
  2. Fetihname de Mehmed II sur la Valachie adressé à Ibrahim II de Karaman, 1462 d’après Simon 2020, n. 33, citant M. Guboglu, Revista Arhivelor 53, 1976
  3. Quittance de Vlad III, « voïvode des régions transalpines », aux bourgeois de Sibiu, Bălcaciu, 1475, papier chiffon, deux cents florins hongrois reçus de Thomas Altemberger pour Sibiu et Brașov sur ordre du roi Serviciul Județean Sibiu al Arhivelor Naționale ale României, cote II 365 (d’après Pittalà et al. 2023, fig. 1)
  4. Lettre de Vlad III à Sibiu, 1475, signature autographe en bas à gauche même dépôt, cote III 32 N 484 (d’après Pittalà et al. 2023, fig. 2)
  5. Lettre de Vlad III à Sibiu, 1457, restaurée à Bucarest au XXᵉ siècle même dépôt, cote V 1658 (d’après Pittalà et al. 2023, fig. 3)
  6. Lettre de Gabriele Rangoni, évêque d’Eger, au pape Sixte IV, mars 1476, copiée pour les Sforza à Milan et pour les Gonzague à Mantoue d’après Simon 2020
  7. Michel Beheim, Von ainem wutrich der hies Trakle waida von der Walachei, composé à la cour de Frédéric III entre 1463 et 1465 ; éd. Hans Gille et Ingeborg Spriewald, Die Gedichte des Michel Beheim, Berlin, Akademie-Verlag, 1968-1972, 3 vol. ; trad. angl. dans Cazacu 2017, append., p. 317-346
  8. Thomas Ebendorfer, Chronica regum Romanorum, éd. Harald Zimmermann, Hanovre, 2003, t. II, p. 917-924 (récit sur Vlad, « fraude circumventus »), MGH, Scriptores rerum Germanicarum, nova series 18 d’après Simon 2020
  9. Antonio Bonfini, Rerum Ungaricarum decades, éd. József Fógel, Béla Iványi et László Juhász, Leipzig, 1937, t. III, p. 243 (« nescio qua causa ») d’après Simon 2020
  10. Saint-Gall, Stiftsbibliothek, Cod. Sang. 806, papier, 420 p., 29 × 20 cm, p. 283-288, trente récits sur Vlad III notés vers 1500, sans titre
  11. Autres manuscrits de l’histoire allemande de Dracula : abbaye de Lambach (Haute-Autriche), British Library (Londres) et Colmar, Bibliothèque municipale, ms. 45 (cote d’après le compte rendu d’Annas et Paulus 2020 par Dominique Adrian) d’après la notice e-codices du Cod. Sang. 806
  12. Dracole Waida, [Nuremberg], Marx Ayrer, 14 octobre 1488, bois gravé Weimar, Herzogin Anna Amalia Bibliothek, Inc. 609a (ISTC id00365700, GW 12524)
  13. Dracole Waida, Nuremberg, Peter Wagner, 1488, 6 f. Stuttgart, Württembergische Landesbibliothek, Inc.qt.6405
  14. Histoire de Dracula [Dracole Waida], Strasbourg, [Matthias Hupfuff], 1500, 6ᵉ pièce d’un recueil Colmar, Bibliothèque municipale, CG 11536 (1) INC
  15. Skazanie o Drakule voevode, copie du moine Efrosin, colophon du 13 février 6994 (1486) et du 28 janvier 6998 (1490), monastère de Saint-Cyri​lle-du-Lac-Blanc Saint-Pétersbourg, Bibliothèque nationale de Russie, fonds 351, Kirillo-Belozerskoe sobr., n° 11/1088, p. 204-217
  16. Nicolas de Modruš, De bellis Gothorum (portrait de Vlad III), 1ʳᵉ rédaction, Rome, 1473 – Biblioteca Apostolica Vaticana, Vat. lat. 6029 ; 2ᵉ rédaction, Rome, 1474 Rome, Biblioteca dell’Accademia nazionale dei Lincei e Corsiniana, Corsin. 43.E.3 (127), f. 1r-60v, d’après Špoljarić 2019 ; texte du portrait cité d’après Smarthistory
  17. Portrait de Vlad III, huile, Allemagne, seconde moitié du XVIᵉ siècle, 60 × 50 cm (avec cadre 72 × 59,6 × 5,5 cm), attesté à Ambras en 1621 Vienne, Kunsthistorisches Museum, Gemäldegalerie, inv. GG 8285, exposé au château d’Ambras, Innsbruck
  18. William Wilkinson, An Account of the Principalities of Wallachia and Moldavia, Londres, Longman, Hurst, Rees, Orme and Brown, 1820, p. 19, note d’après Crișan 2025 et Fagiolo 2025
  19. Bram Stoker, notes de travail pour Dracula (note « DRACULA in Wallachian language means DEVIL », substitution de Dracula à Count Wampyr) Philadelphie, Rosenbach Museum & Library ; fac-similé Eighteen-Bisang et Miller 2008, p. 26-33 et 244-245
  20. Bram Stoker, Dracula, Londres, Archibald Constable and Company, 1897, chap. III (discours du comte sur le voïvode qui franchit le Danube)
  21. Peter Heylyn, Cosmographie in foure Books, Londres, 1682 Dublin, Marsh’s Library, d’après Crișan 2025
  22. Mihai Eminescu, vers « Pourquoi ne viens-tu pas, seigneur Țepeș ? », éd. Poezii, Bucarest, Teora, 2004, p. 240 d’après Light 2007
  23. Constantin Căzănișteanu, article sur Vlad Țepeș, Scînteia, 14 décembre 1976, p. 4 d’après Light 2007
  24. Nicolae Ceaușescu, România pe drumul construirii societății socialiste multilateral dezvoltate, vol. 12 et 13, Bucarest, Editura Politică, 1976-1977 (discours de l’année 1976) d’après Light 2007
  25. Article de Dinu Dumbravă sur les fouilles de Snagov, Adevărul, 11 décembre 1933 d’après Newsweek România
  26. Dinu V. Rosetti, Săpăturile arheologice de la Snagov, Bucarest, 1935 (fouilles de juin à octobre 1933, absence de tombe sous la dalle attribuée à Vlad, fosse préhistorique, os et mâchoires de chevaux) d’après Rezachevici 2002 et Gândul
  27. Tombe de Mattia Ferrillo, dragon et deux sphinx sculptés Naples, cloître de Santa Maria la Nova, d’après Medievalists.net (2014) et Newsweek România

Bibliographie

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Sources en ligne

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  13. « ‘Resurrecting’ the legendary figure behind Count Dracula », 15 août 2023 ScienceDaily, communiqué de l’American Chemical Societyhttps://ScienceDaily.com/releases/2023/08/230815151140.htm
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