Un trait d’encre a peut-être suffi pour changer un cadre de porte en seau à lait. Dans l’exemplaire du dictionnaire géographique de Yâqût que la Bibliothèque royale de Copenhague tient de Frederik Christian von Haven, qui l’avait acheté à Constantinople en 1761, la lettre kâf d’un mot de la ligne inférieure se loge sous les consonnes m.l.b. et passe pour une voyelle. L’orientaliste danois Jens Lassen Rasmussen, auteur en 1814 de la première traduction européenne du récit d’Ibn Fadlân, lit milban, le récipient où l’on trait. Les éditeurs suivants liront malban, le montant d’une porte. L’hypothèse de l’œil qui glisse est de Tonicha Upham, qui l’a avancée en 2025. Chez Rasmussen, l’esclave que les Rus’ vont tuer se penche donc au-dessus d’un seau, et il faut attendre la traduction allemande de Christian Martin Frähn, imprimée à Saint-Pétersbourg en 1823 d’après de meilleurs manuscrits, pour qu’elle retrouve son cadre de porte.
Le secrétaire de Sûsan al-Rassî
Le 21 juin 921 (safar 309), une ambassade quitte Bagdad sous la conduite de l’eunuque Sûsan al-Rassî. Le calife al-Muqtadir répond au roi des Bulghârs de la moyenne Volga, Almish ibn Shilkî, devenu musulman sous le nom de Ja’far ibn ’Abd Allâh, qui voudrait échapper à la tutelle du khagan khazar. Ahmad ibn Fadlân, client de Muhammad ibn Sulaymân, chef du bureau de l’armée, doit lire la lettre du calife, remettre les présents et surveiller les juristes chargés d’instruire les convertis. Ces juristes prennent peur au moment de monter vers le nord. C’est donc lui qui enseigne. La route passe par Boukhara, à la cour des Samanides, puis par le Khwârazm, où l’on hiverne à Jurjâniyya. Au printemps 922, il faut encore soixante-dix jours de steppe, à travers l’Emba et l’Oural. L’ambassade atteint le pays bulghâr le 11 ou le 12 mai 922 (muharram 310), selon les éditeurs, Sâmî al-Dahhân retenant le dimanche 11.
De l’homme, on ne sait rien hors de ce qu’il dit de lui. La nature du texte divise. Clifford Edmund Bosworth y voyait en 1984 un récit tiré du rapport officiel remis à Bagdad après le retour. James E. Montgomery, qui l’a réédité en 2014, pense au contraire qu’il n’est jamais revenu au centre de l’empire et qu’il a circulé au Khwârazm ou à Boukhara. Il y reconnaît un arabe moyen, informel, celui des fonctionnaires dont on ne recopiait pas les notes. Yâqût dit en avoir vu de nombreuses copies et mentionne le retour de l’auteur, sans date ni détail. Pour nommer ceux qu’il rencontre, Rûsiyya, la forme qu’emploie Ibn Fadlân, vaut mieux ici que Varègues, mot des chroniques grecques et slaves qu’il ignorait et qui tranche d’avance la question de leur origine.
« Comme des palmiers »
Ibn Fadlân voit les Rûsiyya débarquer pour commercer sur l’Atil, nom arabe de la Volga. Il n’a jamais vu de corps plus accomplis, écrit-il. Ils sont grands comme des palmiers, blonds et rougeauds. Chaque homme porte une hache, une épée de type franc à lame large et cannelée, un couteau, et ne s’en sépare jamais. De la pointe des pieds jusqu’au cou, il est couvert de lignes vert sombre et de figures. Les femmes portent sur la poitrine un disque de fer, d’argent, de cuivre ou d’or selon la fortune du mari, et au cou un anneau d’or ou d’argent par tranche de dix mille dirhams. Devant un poteau sculpté d’un visage d’homme, le marchand se prosterne, énumère ses esclaves et ses zibelines avec leur prix, et réclame un acheteur riche qui ne discute pas.
La phrase suivante a fait leur réputation. Ce sont, dit-il, les plus sales des créatures de Dieu, qui ne se nettoient ni après leurs besoins, ni après l’acte sexuel, ni même les mains après le repas. Le vocabulaire est celui d’un faqîh, d’un juriste musulman. La toilette qui suit les besoins naturels et le grand lavage qui lève la janâba, l’impureté rituelle majeure, sont des obligations de la loi, et il juge à leur aune. La scène suivante le confirme. Chaque matin, une esclave apporte à son maître une grande bassine. Il s’y lave les mains, le visage et les cheveux, y trempe son peigne, s’y mouche et y crache. La bassine passe ensuite au voisin, puis au suivant, jusqu’au dernier homme de la maison. Ces marchands se lavent donc tous les jours, dans une eau commune, et une eau souillée ne purifie pas. Montgomery doute d’ailleurs que l’ambassadeur ait assisté lui-même à cette scène d’intérieur. Le portrait se fait plus dur ensuite. Les Rus’ voyagent avec de belles esclaves destinées à la vente et ont des rapports avec elles sous les yeux de leurs compagnons ; les esclaves malades meurent seuls sous une tente, puis sont laissés aux chiens et aux oiseaux.
Dix jours sous un toit de planches
On lui a dit que la moindre des choses, à la mort d’un de leurs chefs, est de le brûler. Il veut le vérifier. L’occasion vient avec la mort d’un grand, déposé dans une fosse couverte d’un toit pendant dix jours, le temps de coudre ses vêtements. Les biens d’un riche se partagent en trois, pour la famille, pour les habits funéraires, pour la boisson du jour où son esclave mourra avec lui. La famille demande aux esclaves qui veut l’accompagner. Une jeune femme répond moi, et ne peut plus revenir sur sa parole. Deux autres esclaves la servent et lui lavent même les pieds, et chaque jour elle boit et chante.
Le jour venu, Ibn Fadlân se rend au fleuve. Le navire a été tiré à terre et posé sur un échafaudage dressé autour de quatre poteaux de bouleau, avec un lit couvert de brocart de soie byzantin. Arrive une vieille femme que les Rus’ appellent l’ange de la mort, chargée de coudre les vêtements, de préparer le corps et de tuer l’esclave. Il la décrit massive et sombre, ni jeune ni vieille. Exhumé, le mort a noirci de froid sans sentir mauvais. On l’habille d’un pantalon, de bottes, d’une tunique et d’un caftan de soie à boutons d’or, on le coiffe d’un bonnet bordé de zibeline, puis on l’assied dans un pavillon dressé sur le pont, avec ses armes. On jette à bord un chien coupé en deux, deux chevaux qu’on a fait courir jusqu’à la sueur avant de les dépecer, deux vaches, un coq et une poule.
Le vendredi, à l’heure de la prière du soir, on conduit l’esclave devant une construction semblable à un cadre de porte. Les pieds posés dans les mains des hommes, elle est soulevée trois fois au-dessus et prononce chaque fois quelques mots. On lui tend une poule. Elle lui tranche la tête et la jette, et les hommes lancent le corps de l’animal dans le navire. Selon l’interprète, elle a vu son père et sa mère, puis toute sa parenté morte, assise, enfin son maître au paradis, un paradis beau et vert, entouré de ses hommes, qui l’appelle. Elle donne ses bracelets à la vieille et ses anneaux de chevilles aux deux servantes, filles de celle-ci. On lui tend une coupe, puis une autre, sur lesquelles elle chante longuement. Hébétée, elle hésite au seuil du pavillon, et la vieille la saisit par la tête pour l’y entraîner. Les hommes frappent leurs boucliers avec des bâtons pour couvrir ses cris, afin, croit comprendre Ibn Fadlân, que les autres esclaves ne refusent pas un jour de mourir avec leur maître. Six hommes ont des rapports avec elle. On la couche près du mort. Deux hommes lui tiennent les pieds, deux les mains, deux autres serrent une corde passée en croix autour de son cou, pendant que la vieille lui enfonce à plusieurs reprises un large poignard entre les côtes.
Le plus proche parent du mort s’avance alors, nu, à reculons, une torche dans une main et l’autre sur l’anus, et met le feu au bois placé sous le navire. Chacun jette son brandon. Un vent violent se lève. À côté d’Ibn Fadlân, un Rus’ parle à l’interprète, qui traduit que les Arabes sont des sots, parce qu’ils livrent aux vers ceux qu’ils aiment le plus, quand les Rus’ les brûlent pour qu’ils entrent aussitôt au paradis. L’homme rit longuement. En une heure à peine, il ne reste qu’une cendre fine. Sur le tertre rond qu’on élève, on plante un poteau de bouleau où l’on écrit le nom du mort et celui du roi des Rus’.
Montgomery s’étonne que l’ambassadeur ait consigné ce mépris pour les sépultures musulmanes.
L’interprète, second auteur du récit
Ibn Fadlân ne comprenait pas un mot de ce qu’il entendait. Les visions de l’esclave, l’adieu chanté sur la coupe, la plaisanterie sur les Arabes lui parviennent par un interprète dont on ignore le nom, les langues et même le nombre. Montgomery le tient pour le second protagoniste du texte et n’exclut pas qu’il ait trompé un ambassadeur parfaitement sincère. Jens Peter Schjødt, historien des religions nordiques, a relevé en 2007 une limite plus nette. Ce qui se passe sous le pavillon, la corde et le poignard, ni Ibn Fadlân ni son interprète ne pouvaient le voir, et le récit suppose des informateurs qui connaissaient le rituel de l’intérieur. Les mots aussi ont voyagé. Selon Schjødt, l’« ange de la mort » et le « paradis » sont des équivalents arabes choisis par l’interprète. Le jardin vert où le maître attend parmi les siens rappelle assez le paradis du Coran, où le croyant retrouve ses parents, pour que Montgomery y soupçonne une islamisation de la vision.
La traduction moderne pèse à son tour. Le mot qui désigne la victime, jâriya, signifie aussi bien jeune fille qu’esclave. Upham juge que le contexte, celui de marchands qui vendent des jawârî au marché bulghâr, impose la seconde lecture, que refusait l’orientaliste soviétique Andreï Kovalevski. Les traducteurs danois et anglais du XIXᵉ siècle, eux, supprimaient purement et simplement les passages sexuels. Pour les deux servantes, Marius Canard écrivait « jeunes filles ». Le mot esclaves, que retient Montgomery, paraît préférable, puisque le texte vient de montrer ces mêmes hommes vendant des jawârî.
Le lieu de la crémation n’est pas donné, et le mort n’a pas de nom. L’archéologue Mike Parker Pearson ouvrait en 1999 un manuel d’archéologie funéraire sur ce tertre de la Volga que personne n’a jamais identifié, et le texte ne fournit aucun repère qui permettrait de le chercher.
Le manuscrit 5229 de Mashhad
Pendant plus d’un siècle, on n’a lu ce récit que par fragments, ceux que Yâqût recopie dans son Dictionnaire des pays sous les entrées « Rûs » et « Atil ». Le texte continu reparaît au printemps 1923, à Mashhad, dans la bibliothèque du sanctuaire de l’imam Rezâ. Ahmet Zeki Validi Togan, homme politique bachkir qui fuit la Russie soviétique, y obtient l’accès au manuscrit 5229 après plusieurs lettres à Rezâ Khân, alors ministre de la Guerre, et l’appui du consul de Turquie. C’est une copie du XIIIᵉ siècle d’un recueil géographique du Xᵉ. Sans appareil photographique, il recopie le texte à la main pendant une nuit. Le récit s’arrête avant le retour. Luke Treadwell a proposé en 2020 que les « éditeurs » qui encadrent ce recueil soient des personnages inventés par le poète voyageur Abû Dulaf, auteur de deux autres textes du volume.
Deux traductions paraissent en 1939, à quelques mois d’intervalle. Togan publie la sienne à Leipzig, chez Brockhaus. L’autre sort à Moscou et à Léningrad, préparée par Kovalevski d’après une photocopie offerte à l’URSS par l’Iran, et imprimée sans son nom, parce qu’il est au Goulag depuis 1938 ; Marek Dziekan a retracé en 2023 ce que ces circonstances ont fait à l’étude du texte. Kovalevski reprend son travail sous son nom en 1956, à Kharkov. En français, la traduction de Marius Canard, professeur à Alger, paraît en 1958, puis en volume chez Sindbad trente ans plus tard. L’édition bilingue de Montgomery est la première à suivre le manuscrit sans le corriger systématiquement d’après Yâqût.
Qui étaient les Rûsiyya ?
Ibn Fadlân ne dit pas d’où ils viennent. Il les nomme Rûsiyya et ne les range jamais parmi les Saqâliba, nom qu’il donne pourtant au peuple du roi bulghâr. Rasmussen leur trouvait en 1814 une ressemblance non négligeable avec « nos pères ». Dans sa version latine de 1825, il rendait le jardin de l’esclave par Valhalla. La lecture scandinave naît là, dans un concours de la Société royale danoise des sciences qui valut au jeune orientaliste une médaille d’argent. Elle a des arguments sérieux. Les épées franques, le bateau incinéré sous un tertre, l’esclave qui suit son maître ont des répondants dans le monde nordique, et à Plakun, face à Staraïa Ladoga, une nécropole d’une soixantaine de tertres compte plusieurs tombes à bateau incinérées. Le roi des Rus’ qu’Ibn Fadlân décrit pour finir, assis sur un trône incrusté de pierres avec quatre cents compagnons prêts à mourir avec lui, ressemble pourtant davantage à un khagan turc sacré. Et le mort de la Volga porte des boutons que le costume nordique de l’époque ignorait. Montgomery concluait en 2000 à un groupe en cours d’assimilation, élite marchande et guerrière d’origine scandinave déjà marquée par les Khazars, les Bulghârs et les Slaves. Une lecture ukrainienne qui faisait de ces Rus’ des Sévériens, tribu slave de la rive gauche du Dniepr, est aujourd’hui abandonnée, et Upham rappelle qu’elle s’appuyait en partie sur le seau à lait de Rasmussen.
Le roman a fait le reste. En 1976, Michael Crichton publie chez Knopf Eaters of the Dead, présenté comme « le manuscrit d’Ibn Fadlan ». Les premiers chapitres suivent la Risâla, la suite récrit Beowulf, et les notes mêlent éditions réelles et manuscrits inventés. La bibliothèque de l’université Texas A&M range encore le volume sous la cote DL31, avec les histoires de la Scandinavie. Le film tiré du roman en 1999, The 13th Warrior, donne à l’ambassadeur les traits d’Antonio Banderas.
Une poule par-dessus le cadre
L’archéologie du Nord ne fournit aucune scène comparable, seulement des tombes. À Flakstad, dans les Lofoten, des sépultures découvertes au début des années 1980 ont livré dix individus, dont au moins trois sans tête, couchés dans des tombes doubles ou triples. Elise Naumann et ses collègues ont montré en 2014 que les morts réunis dans une même fosse ne partageaient pas la même lignée maternelle. Les décapités avaient surtout mangé du poisson, leurs compagnons bien plus de viande. L’hypothèse d’esclaves suivant leur maître dans la mort en sort renforcée, sans devenir automatique. À Gerdrup, au nord de Roskilde, une tombe double du IXᵉ siècle fouillée en 1981, une femme enterrée avec une lance et un homme apparemment tué avant l’inhumation, passait pour l’exemple même du maître et de son esclave, jusqu’à ce que l’ADN publié en 2021 par Ole Kastholm et Ashot Margaryan révèle une mère et son fils.
Sur le rite lui-même, deux positions se font face. En 1970, Peter Foote et David Wilson, dans The Viking Achievement, ne trouvaient aucun parallèle nordique à l’ange de la mort, aux rapports rituels ni au parent nu qui allume le bûcher, et jugeaient le cadre de porte et le paradis vert trop vagues pour fonder un rapprochement. Schjødt leur a opposé en 2007 un détail précis. Au premier livre des Gesta Danorum, que le clerc danois Saxo Grammaticus achève au début du XIIIᵉ siècle, près de trois siècles après la crémation de la Volga, une femme conduit le héros Hadingus vivant au pays des morts. Devant un mur infranchissable, elle tranche la tête d’un coq et la lance par-dessus, et l’on entend le coq chanter de l’autre côté. Sur la Volga, une femme sur le point de rejoindre les morts décapite une poule, et ce sont les hommes qui jettent le corps vers le navire du mort, inversion terme à terme où Schjødt voit la preuve que l’univers rituel de ces Rus’ était apparenté à celui des Scandinaves païens que racontera Saxo.
Pour aller plus loin
La conversion des Bulghârs de la Volga à l’islam et le khaganat khazar, dont leur roi cherchait à s’affranchir, forment l’arrière-plan politique de l’ambassade. La formation de la Rus’ de Kiev et le débat sur les Varègues prolongent la question de l’identité des Rûsiyya, de même que les trésors de dirhams enfouis en Scandinavie.
On présente souvent ce récit comme le témoignage direct d’un Arabe sur des funérailles vikings. Son auteur s’appelle Ibn Fadlân. En 921, il quitte Bagdad avec une ambassade du calife. Elle se rend chez un roi turc converti à l’islam, installé au bord de la Volga. Là, Ibn Fadlân rencontre des marchands venus du nord, les Rus’. Il raconte la crémation de l’un de leurs chefs, et toute la question est de savoir ce qu’il a vraiment vu.
Onze mois de route
L’ambassade traverse d’abord l’Asie centrale et y passe l’hiver. Il faut ensuite soixante-dix jours de steppe pour atteindre le fleuve, en mai 922. Ibn Fadlân doit lire au roi la lettre du calife. Les juristes chargés d’enseigner l’islam ont pris peur, et c’est lui qui les remplace.
Sur la rive, il observe les Rus’. Il admire leurs corps, grands comme des palmiers. Chaque homme garde sur lui une hache, une épée et un couteau.
Il les trouve pourtant d’une saleté extrême. Chaque matin, une même bassine passe d’un homme à l’autre. Chacun s’y lave le visage, s’y peigne, s’y mouche et y crache. Ces marchands se lavent donc tous les jours. Pour un juriste musulman, leur faute est de partager une eau souillée, qui ne purifie de rien.
Dix jours avant le feu
Quand un de leurs chefs meurt, on le place d’abord sous un abri provisoire pendant dix jours. Une esclave a accepté de mourir avec lui. Chaque jour, elle boit et elle chante.
Le dernier jour, le navire du mort est tiré sur la berge. On y installe le corps richement vêtu, avec ses armes et des animaux tués. Une vieille femme dirige le rite. Les Rus’ l’appellent l’ange de la mort.
On soulève l’esclave trois fois au-dessus d’une sorte de cadre de porte. Elle dit voir ses parents morts, puis son maître qui l’appelle au paradis. On l’emmène ensuite sous une tente dressée sur le navire. Six hommes ont des rapports avec elle. Puis la vieille la tue avec une corde et un poignard, pendant que des hommes frappent leurs boucliers pour couvrir ses cris.
Le plus proche parent du mort met le feu au navire, entièrement nu. Un Rus’ se moque alors des Arabes, qui enterrent leurs morts. Selon lui, le feu les envoie tout de suite au paradis.
Un témoin qui ne comprend pas
Ibn Fadlân ne parle pas la langue des Rus’. Tout ce qu’il entend passe par un interprète, dont on ne sait rien. Le mot paradis vient peut-être de cet homme, qui cherchait une image claire pour un musulman.
Une partie de la scène lui échappe. La mise à mort sous la tente, il ne pouvait pas la voir. D’autres la lui ont racontée. Son récit mêle ainsi ce qu’il a vu, ce qu’on lui a traduit et ce qu’on lui a dit ensuite.
Ce texte a bien failli disparaître. Longtemps, on n’en lisait que des morceaux recopiés par un géographe. Le récit suivi n’a refait surface qu’en 1923, dans une bibliothèque iranienne. Le savant qui l’a trouvé l’a recopié à la main en une seule nuit.
Des marchands venus de loin
Ibn Fadlân ne dit pas d’où venaient ces Rus’. Le premier savant à le traduire en Europe était danois, et il y a aussitôt vu les ancêtres des Scandinaves. Leurs épées, leur bateau brûlé sous une butte de terre rappellent en effet le monde nordique. Leur roi, entouré de compagnons prêts à mourir pour lui, ressemble plutôt aux souverains turcs de la steppe. Beaucoup y voient des Scandinaves déjà mêlés à leurs voisins.
Des tombes de Norvège montrent des morts sans tête, enterrés près d’un autre défunt. Leur nourriture plus pauvre fait penser à des esclaves sacrifiés. Ce genre de lecture peut se tromper. Au Danemark, une tombe longtemps présentée comme celle d’un maître et de son esclave abritait en fait une mère et son fils.
Le rite lui-même divise les spécialistes. Certains n’y trouvaient presque aucun écho dans les textes nordiques. Un spécialiste des religions nordiques, Jens Peter Schjødt, a pourtant relevé un détail. Dans une légende danoise, une femme qui conduit un héros chez les morts décapite un coq et en jette la tête de l’autre côté d’un mur. Le coq chante alors de l’autre côté. Sur la Volga, l’esclave tranche la tête d’une poule avant de mourir.
Après le feu, les Rus’ élèvent une butte ronde. Au centre, ils plantent un poteau de bouleau et y écrivent le nom du mort et celui de leur roi.
L’article complet raconte comment une lettre mal lue a changé le cadre de porte en seau à lait, et pourquoi l’une des deux traductions de 1939 a paru sans le nom de son auteur, alors prisonnier du Goulag.
Sources de cet article
Chaque article est contre-vérifié avant publication : documents cités dans le texte, travaux de référence et pages institutionnelles consultées en ligne.
Sources primaires
- Ibn Fadlân, Kitâb (Risâla), récit de l’ambassade d’al-Muqtadir au roi des Bulghârs, dans un recueil géographique (majmû’a) comprenant aussi Ibn al-Faqîh et les deux Risâla d’Abû Dulaf, copie provisoirement datée du XIIIᵉ siècle Mashhad, bibliothèque du sanctuaire de l’imam Rezâ (Âstân-e Qods-e Razavi), ms. 5229 [À VÉRIFIER : cote donnée d’après Treadwell 2020 et Upham 2025, notice de l’établissement non consultée]
- Ibn Fadlân, Ibn Faḍlān’s Reisebericht, éd. et trad. A. Zeki Validi Togan, Abhandlungen für die Kunde des Morgenlandes XXIV, 3, Leipzig, F. A. Brockhaus, 1939
- Ibn Fadlân, Putešestvie Ibn-Fadlana na Volgu, trad. [A. P. Kovalevskij], introduction d’I. Ju. Kračkovskij, Moscou et Léningrad, 1939 ; A. P. Kovalevskij, Kniga Akhmeda Ibn-Fadlana o ego puteshestvii na Volgu v 921-922 gg., Kharkov, 1956 (fac-similé et traduction)
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Sources primaires (suite)
- Ibn Fadlân, Risâlat Ibn Fadlân, éd. Sâmî al-Dahhân, Damas, 1959 : départ de Bagdad le 21 juin 921, arrivée chez le roi bulghâr le dimanche 11 mai 922
- Yâqût al-Hamawî, Mu’jam al-buldân, article « Rûs », éd. Ferdinand Wüstenfeld, Jacut’s Geographisches Wörterbuch, vol. II, Leipzig, 1867, p. 834
- Yâqût al-Hamawî, Mu’jam al-buldân, exemplaire acheté à Constantinople en 1761 par Frederik Christian von Haven, articles « Rûs » et « Atil », passage du malban au fol. 261a Copenhague, Det Kongelige Bibliotek, Cod. Arab. 99 [À VÉRIFIER : cote et folio donnés d’après Upham 2025, notice de l’établissement non consultée]
- Jens Lassen Rasmussen, Om Arabernes og Persernes Handel og Bekiendtskab med Rusland og Skandinavien i Middelalderen, Copenhague, 1814, p. 57-70 (traduction du passage sur les Rus’, « ressemblance » p. 70) ; De Arabum Persarumqve Commercio cum Russia et Scandinavia Medio Ævo, Copenhague, 1825, p. 43 (al-janna rendu par Valhalla)
- Christian Martin Frähn, Ibn Foszlan’s und anderer Araber Berichte über die Russen älterer Zeit, Saint-Pétersbourg, 1823
- Saxo Grammaticus, Gesta Danorum, I, viii, 14 : Hadingus au pays des morts, le coq décapité lancé par-dessus le mur, éd. J. Olrik et H. Ræder, Copenhague, 1931, p. 30
- Michael Crichton, Eaters of the Dead. The Manuscript of Ibn Fadlan Relating His Experiences with the Northmen in A.D. 922, New York, Alfred A. Knopf, 1976, 193 p., bibliographie p. 191-193
Bibliographie
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- Mike Parker Pearson, The Archaeology of Death and Burial, College Station, 1999, chap. 1 Texas A&M University Press
Sources en ligne
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- « Ibn Fadlan’s ’Mission to the Volga’ : An Extraordinary Narrative by a Not-so-extraordinary Writer », entretien avec James E. Montgomery, 15 janvier 2015 ArabLithttps://arablit.org/2015/01/15/ibn-fadlans-mission-to-the-volga-an-extraordinary-narrative-by-a-not-so-extraordinary-writer/
- « Double graves with headless slaves », entretien avec Elise Naumann, 2013 Université d’Oslo, Department of Archaeology, Conservation and Historyhttps://www.hf.uio.no/iakh/english/research/news-and-events/news/2013/double-graves-with-headless-slaves.html
- « 08,10,10, Hermann, Schødt, and Kristensen, eds., Reflections on Old Norse Myths », compte rendu The Medieval Review, Indiana University ScholarWorkshttps://scholarworks.iu.edu/journals/index.php/tmr/article/view/16685
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