Mehmed II après 1453 : comment Constantinople devient Istanbul

L'Empire ottomanArts : Renaissance, baroque & classicisme27 août 202639 sources vérifiées
Workshop of Gentile Bellini / Wikimedia Commons

Au printemps 1455, une rumeur court dans Constantinople. Le sultan enverrait un gouverneur compter les maisons, et il se réserverait la propriété du sol, laissant aux occupants le seul bâti, contre loyer. Des gens installés depuis deux ans ferment leur porte et repartent chez eux. Mehmed II est alors en Serbie. Il a passé deux hivers à remplir une ville que les témoins d’avant le siège estiment à quarante ou cinquante mille habitants, et son propre recensement fait fuir ceux qu’il venait d’attirer. L’historien Tursun Beg, qui a participé à l’opération, rapporte l’épisode aux feuillets 56 et 57 de son Târih-i Ebü’l-Feth.

Un cinquième des prises, et trois revirements sur le sol

La ville a été emportée de vive force, et le droit qui s’applique en découle. Les immeubles et le sol deviennent propriété du souverain, les biens meubles et les personnes reviennent à l’armée, le sultan gardant un cinquième des captifs. Ca’fer Çelebi prête au sultan, le matin de l’assaut, une formule qui distribue exactement cela : la terre et les pierres à lui, le reste aux combattants. Trois jours de pillage réglementaire, puis l’arrêt, imposé au besoin par la force selon les chroniqueurs ottomans Oruç Beg et Hoca Sa’düddin. Ces récits, grecs et ottomans, sont lisibles en français depuis 2016 dans un recueil de 1 408 pages dirigé par Vincent Déroche et Nicolas Vatin.

Galata fait exception, et l’exception est écrite. Le 1ᵉʳ juin 1453, les Génois obtiennent un ahidname, acte de concession accordé contre reddition. Ils restent hommes libres et gardent leurs biens comme l’administration interne de leur communauté, contre paiement de la capitation. Le texte grec de ce traité a d’abord été publié au XIXᵉ siècle ; la copie du British Museum en diverge, et Eugène Dallegio d’Alessio a montré en 1940 que les interprétations reçues reposaient sur une lecture fautive. Deux régimes juridiques cohabitent sur les deux rives d’un même port.

Reste le sol. Mehmed II annonce d’abord que quiconque veut s’installer choisira sa maison et recevra un titre. En 1455 il revient dessus, d’où la rumeur et les départs. En 1456 il rétablit la pleine propriété, tout en léguant au vakıf de Sainte-Sophie le secteur du marché couvert qu’il vient de faire bâtir et les bords de la Corne d’Or : les premières affectations d’immeubles à cette fondation datent de l’année d’hégire 861, entre novembre 1456 et novembre 1457. En 1468, il se ravise une dernière fois et réclame un loyer du sol. Aşıkpaşazade, qui n’aime pas le grand vizir Rum Mehmed Pacha, lui attribue l’idée.

Argos déportée un lundi de juillet

Le peuplement volontaire ayant échoué, on déporte, campagne après campagne. Les registres de capitation du XVIᵉ siècle en gardent la trace, puisqu’ils désignent les communautés par leur ville d’origine.

1454, Serbie : Doukas évalue à quatre mille les personnes emmenées après le siège de Smederevo et installées dans les villages de la banlieue, métayers devant la moitié de leur récolte. 1458, Morée : deux mille familles, les gens de métier en ville, les autres aux champs. 1459, Amasra, les deux Phocées, Thasos, Samothrace. 1461, Trébizonde. 1462, Mytilène, dont Kritovoulos dit qu’un tiers du chef-lieu est emmené. 1463, Argos : la ville est prise le 3 avril, dimanche des Rameaux, et sa population est déportée le lundi 23 juillet, puis installée autour de l’église de la Périblepte, que les Ottomans appellent Sulu Manastır. Quatre-vingts ans plus tard, en 1540, le quartier d’Argos compte encore 83 hommes adultes imposables.

1468 marque une bascule. Après la chute de l’émirat de Karaman, la déportation touche aussi des musulmans, de Konya et de Larende, ce qui indigne Aşıkpaşazade. Les quartiers de Büyük et Küçük Karaman, de part et d’autre du chantier de la mosquée Fatih, portent leur nom. L’historien Şikâri avance trente mille foyers musulmans et sept mille chrétiens : aucun registre ne soutient un tel ordre de grandeur. Dernière vague en 1475, après la prise de Caffa en Crimée : deux cent soixante-sept feux catholiques sur les hauteurs de Balat en 1478.

Une déportation entière n’apparaît dans aucune chronique. Le recensement de 1498 dénombre plus de trois mille Akçakoyunlu, une tribu turkmène nomade de la région de Bozok, répartis dans cinquante-trois villages autour de la capitale. Personne n’a écrit qu’on les avait déplacés. On le sait parce qu’ils sont là.

1459, un palais sur l’acropole

Six ans passent avant que la décision soit prise ouvertement. Les traditions populaires vouaient cette ville infidèle à la destruction, et Stéphane Yerasimos a montré combien ces légendes de fondation pesaient sur l’entourage religieux du sultan. En 1459, Mehmed II tranche : un palais neuf sur l’ancienne acropole de Byzance, une mosquée impériale sur le site des Saints-Apôtres, des déportations massives. Le grand vizir Mahmud Pacha commence la même année sa propre mosquée.

Le chantier du palais dure vingt ans. L’inscription de la Bâb-ı Hümâyun, la porte impériale, date l’achèvement du mois de ramadan 883, novembre ou décembre 1478. Celui de la mosquée Fatih court de mars 1463 à décembre 1470, sous la direction de l’architecte Atik Sinan, et l’acte de fondation pieuse est établi en 1472. Cet acte réunit, autour du complexe, quatre édifices byzantins reconvertis : le Pantocrator devenu la medrese de Zeyrek, le Christ Pantepoptès devenu l’Eski imaret, la Kyriotissa devenue le Kalenderhane, San Domenico de Galata devenu l’Arab cami’i.

Quatre, plus Sainte-Sophie transformée dès les premiers jours. Ce sont les seules conversions d’églises attestées pour tout le règne. Doukas note qu’au départ du sultan pour Edirne, le 18 juin 1453, une seule église avait changé d’usage et que les autres restaient vides. Les autres conversions viennent plus tard, et parfois beaucoup plus tard : le monastère de la Pammakaristos, où le patriarcat s’était installé, ne devient mosquée qu’en 1586, et les deux églises latines des déportés de Crimée en 1626 et 1640. C’est en remontant ces basculements successifs jusqu’à 1453 qu’on a fabriqué l’image d’une ville dont les sanctuaires changent d’usage en bloc.

Le reste du programme se voit ailleurs. En 1465, le savant trapézontin Georges Amiroutzès et son fils traduisent en arabe la Géographie de Ptolémée et dressent pour le sultan une carte du monde ; deux exemplaires de cette traduction sont à la bibliothèque Süleymaniye, fonds Ayasofya, 2596 et 2610. En 1479, il demande un peintre à Venise. Le portrait daté de 1480 qui en résulte, 70 centimètres sur 52, porte le numéro NG3099 à la National Gallery de Londres ; il a été si largement repeint au XIXᵉ siècle que son attribution à Gentile Bellini reste prudente.

Kostantiniyye sur les monnaies, Istanbul dans la bouche des gens

Le sultan n’a rebaptisé aucune ville. Le nom officiel de sa capitale, sur les monnaies comme dans les firmans, reste Kostantiniyye, forme arabe de Constantinople en usage dans le monde musulman bien avant 1453. Un ordre impérial daté de 1760 impose encore cette graphie sur les espèces.

Le mot Istanbul circulait déjà. Il vient du grec parlé, eis tin polin, « vers la ville », et se rencontre dans des textes bien antérieurs à la conquête. C’est une forme d’usage courant qui met des siècles à devenir une forme d’État : elle ne le devient qu’en 1930, quand la République décide qu’elle sera la seule admise dans les échanges internationaux. Entre les deux, une variante concurrente, İslâmbol, joue sur une étymologie populaire qui n’est pas la bonne. Elle a pourtant existé matériellement : une pièce d’or frappée en 1143 de l’hégire, soit 1730, porte la mention « frappé à İslâmbol » et se trouve aux musées archéologiques d’Istanbul sous le numéro d’exposition 1780. Trois noms pour une ville, aucun décret de rebaptisation, et deux siècles et demi entre la conquête et cette pièce.

Un mot sur le calendrier. Les sources ottomanes datent la prise de la ville de l’an 857 de l’hégire. Le découpage qui fait de 1453 l’ouverture de l’époque moderne, période courant de la fin du XVᵉ siècle à la Révolution, est une convention d’historiens occidentaux : elle ne dit rien de la façon dont les Ottomans se situaient dans le temps.

Quarante et un pour cent de non-musulmans

La question de la rupture ou de la continuité entre la Constantinople byzantine et l’Istanbul ottomane a été posée frontalement par Yerasimos, qui la tenait pour insoluble en l’état de la documentation. Les mêmes registres qui démontent le récit d’une continuité grecque en soutiennent un autre, et il faut le prendre dans sa version forte.

Le dénombrement de 1478 donne une ville où quatre feux sur dix sont non musulmans, en groupes distincts et localisés : Grecs le long des murailles et sur la Corne d’Or, juifs de Balat à Sirkeci, Arméniens vers Langa et Kumkapı, Latins à Galata. Le grand rabbin Kapsali, mort en 1496, affirme par son neveu que les juifs des villes ottomanes ont répondu à un appel du sultan et porté à quarante le nombre de leurs communautés dans la ville. Huit mois après la conquête, le 6 janvier 1454, Georges Scholarios, racheté dans un village près d’Edirne où il était captif, est intronisé patriarche sous le nom de Gennadios II. On lui donne les Saints-Apôtres ; Sphrantzès raconte qu’il quitte les lieux après la découverte d’un cadavre dans la cour et se replie sur le monastère de la Pammakaristos, dans un quartier chrétien. Le sol urbain appartient au souverain, mais les revenus qu’il en tire financent des fondations pieuses dont la ville entière dépend : en 1519, le vakıf de Sainte-Sophie possède 1 651 boutiques.

Ce que ces mêmes registres démentent, c’est la continuité. Les Grecs d’Istanbul ne sont pas les descendants directs des Byzantins restés sur place : ils viennent d’Argos, de Mytilène, de Trébizonde, des deux Phocées, et leurs quartiers portent ces noms. Dans le bedesten, cœur du grand marché, les comptes de 1519 recensent 168 boutiques dont deux tenues par des Grecs. Et la communauté fond au XVIᵉ siècle, d’un tiers environ entre 1478 et le milieu du siècle. Yerasimos, qui établit cette baisse, écrit que le creux reste à expliquer et qu’on n’a pas pour l’instant les moyens de vérifier ces chiffres.

Un dernier récit tombe ici. Le système des millet, ces communautés confessionnelles autonomes que la vulgarisation fait naître en 1453 avec un privilège accordé par Mehmed II à Gennadios, ne repose sur aucun document contemporain. Benjamin Braude a démonté en 1982 la fabrication de ces mythes fondateurs, et la recherche depuis situe le dispositif ainsi nommé à la fin du XVIIIᵉ siècle et au XIXᵉ. Le brevet du patriarche est introuvable parce qu’il n’a probablement jamais existé sous la forme qu’on lui prête.

Reste l’opération arithmétique. Les 16 324 feux de 1478 deviennent « environ 54 000 personnes » par multiplication : on applique un coefficient de 3,31 personnes par contribuable adulte. Ce coefficient a été calculé sur un échantillon de 11 178 individus tiré du registre de 1498, celui des villages de la banlieue, seul de sa série à nommer les femmes et les enfants. Tout ce qu’on avance sur la population de la nouvelle capitale passe donc par une moyenne prise à la campagne.

Pour aller plus loin

Ce dossier croise l’histoire de la Sublime Porte et de l’appareil de gouvernement ottoman aux siècles suivants, ainsi que celle de Soliman le Magnifique, dont les chantiers achèvent de donner à la ville sa silhouette. Il rejoint aussi la question des Génois et des Vénitiens en Méditerranée orientale après 1453, et celle des juifs séfarades expulsés d’Espagne en 1492, dont un millier de foyers environ s’établissent à Istanbul.

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Sources de cet article

Chaque article est contre-vérifié avant publication : documents cités dans le texte, travaux de référence et pages institutionnelles consultées en ligne.

Sources primaires

  1. Kritovoulos d’Imbros, Histoire de Mehmed II, manuscrit autographe unique rédigé vers 1465-1467, repéré dans la bibliothèque du palais au XIXᵉ siècle bibliothèque du musée du palais de Topkapı, Istanbul, fonds Gayri İslâmi Eserler, G.İ. 3, désigné Seragliensis graecus 6 dans une partie de la littérature
  2. Dénombrement des feux d’Istanbul et de Galata effectué en zilhicce 882 (mars 1478) par le cadi d’Istanbul Muhyiddin et le za’im Mehmed Archives du musée du palais de Topkapı, Istanbul, E 9524
  3. Recensement d’Istanbul et de Galata ordonné en 1455 et achevé le 12 décembre 1455 pour Galata, conservé en deux fragments, 64 feuillets dont 37 pages pour Istanbul Başbakanlık Osmanlı Arşivi, Istanbul, édition Halil İnalcık
  4. Registre des villages des environs de Constantinople, 1498, recensant nominativement femmes et enfants Başbakanlık Osmanlı Arşivi, Tapu Tahrir 1086
  5. Registres de la capitation versée au vakıf de Fatih, 1540 et 1544, recensant les communautés grecques orthodoxes par quartier, origine et métier Başbakanlık Osmanlı Arşivi, Tapu Tahrir 210 et Tapu Tahrir 240
  6. Comptes du vakıf de Sainte-Sophie pour l’année 1519, inventaire des 1 651 boutiques de la fondation et de leurs tenanciers Atatürk Kütüphanesi, Istanbul, Muallim Cevdet O 64
  7. Traité entre Mehmed II et les Génois de Galata, 1er juin 1453, texte grec ; copie divergente conservée au British Museum, Londres
  8. Vakfiye de la mosquée Fatih, plus ancien exemplaire conservé daté de 1472-1474 édition Osman Nuri Ergin, Fâtih ’Imâreti Vakfiyesi, Istanbul, 1944
  9. Inscription de la Bâb-ı Hümâyun, porte impériale du palais neuf, datant l’achèvement du chantier de ramadan 883 (novembre-décembre 1478) palais de Topkapı, Istanbul
  10. Tursun Beg, Târih-i Ebü’l-Feth, feuillets 54 à 57, récit du repeuplement et du recensement de 1455 édition Mertol Tulum, Istanbul, İstanbul Fetih Cemiyeti, 1977
  11. Ptolémée, Kitâbü’l-Coğrâfya fi’l-Ma’mûre mine’l-Arz, traduction arabe réalisée pour Mehmed II par Georges Amiroutzès et son fils, années 1460 Bibliothèque Süleymaniye, Istanbul, fonds Ayasofya, 2596 et 2610
  12. Portrait du sultan Mehmed II, attribué à Gentile Bellini, 1480, huile, environ 69,9 × 52,1 cm, largement repeint au XIXᵉ siècle National Gallery, Londres, NG3099
  13. Pièce d’or dite cedîd İslâmbol, 1143 de l’hégire (1730), portant la mention « frappé à İslâmbol » Musées archéologiques d’Istanbul, numéro d’exposition 1780

Bibliographie

  1. Stéphane Yerasimos, « Les Grecs d’Istanbul après la conquête ottomane. Le repeuplement de la ville et de ses environs (1453-1550) », Revue des mondes musulmans et de la Méditerranée 107-110, 2005, p. 375-399, DOI 10,4000/remmm.2822 Presses universitaires de Provence
  2. Stéphane Yerasimos, La fondation de Constantinople et de Sainte-Sophie dans les traditions turques, Istanbul-Paris, 1990, 281 p. Institut français d’études anatoliennes et Jean Maisonneuve
  3. Stéphane Yerasimos, « Istanbul, la naissance de la ville ottomane », dans Mégapoles méditerranéennes. Géographie urbaine rétrospective, Rome, 2000, p. 398-417, Publications de l’École française de Rome 261 École française de Rome
  4. Halil İnalcık, « The Policy of Mehmed II toward the Greek Population of Istanbul and the Byzantine Buildings of the City », Dumbarton Oaks Papers 23/24, 1969-1970, p. 229-249, DOI 10,2307/1291293 Dumbarton Oaks
  5. Halil İnalcık, The Survey of Istanbul 1455. The Text, English Translation, Analysis of the Text, Documents, Istanbul, 2012, 712 p. Türkiye İş Bankası Kültür Yayınları
  6. Halil İnalcık, « Ottoman Galata, 1453-1553 », dans Edhem Eldem (dir.), Première rencontre internationale sur l’Empire ottoman et la Turquie moderne, Istanbul-Paris, 1991, p. 17-105 Institut français d’études anatoliennes
  7. Vincent Déroche et Nicolas Vatin (dir.), Constantinople 1453. Des Byzantins aux Ottomans. Textes et documents, Toulouse, 2016, 1 408 p., ISBN 979-10-92011-29-6 Anacharsis
  8. Diether Roderich Reinsch (éd.), Critobuli Imbriotae historiae, Berlin, 1983, Corpus Fontium Historiae Byzantinae 22 De Gruyter
  9. Eugène Dallegio d’Alessio, « Traité entre les Génois de Galata et Mehmet II (1er juin 1453) », Échos d’Orient 39 (197-198), 1940, p. 161-175 Échos d’Orient
  10. Benjamin Braude, « Foundation Myths of the Millet System », dans Benjamin Braude et Bernard Lewis (dir.), Christians and Jews in the Ottoman Empire, vol. I, New York, 1982, p. 69-87 Holmes & Meier