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Enquête
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Vlad l’Empaleur : ce que les archives disent du voïvode devenu Dracula

Moyen ÂgeCroisades & guerres médiévales30 août 202621 min de lecture
Anonyme, château d’Ambras / Wikimedia Commons
21 min de lectureEn trois parties
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Première partie

Vingt-quatre mille Turcs, écrit un employé du fisc hongrois

L’homme n’a pas laissé son nom. Il travaillait à la trésorerie du royaume de Hongrie, à un échelon modeste, et au début de l’année 1462 il a jugé utile d’informer un percepteur de comitat, quelque part au nord, que le voïvode Dracula avait tué vingt-quatre mille Turcs. La note a survécu. Elle porte aujourd’hui la cote DL 70267 aux Archives nationales hongroises, et l’historien Marius Diaconescu la signale comme la mesure la plus fiable de l’écho produit à Buda par la campagne du Danube.

Retenons le geste plutôt que le chiffre. Une nouvelle militaire venue de Valachie circule en quelques semaines dans l’administration fiscale d’un royaume voisin, arrondie à la baisse par un scribe qui n’a rien à y gagner. C’est là le premier fait solide du dossier : avant d’être un monstre imprimé, Vlad III a été une information qui voyageait vite.

Onze février 1462, un catastif de têtes

La source du chiffre est connue et datée. Le 11 février 1462, Vlad écrit à son suzerain Matthias Corvin pour lui rendre compte d’une opération menée sur la rive droite du Danube pendant l’hiver, quand le fleuve a gelé. Il détaille les localités frappées et donne pour chacune un nombre de morts : Obluciţa et Novoselo, Silistra, Orşova, Turtucaia, Marotin, Giurgiu, Novigrad, Sviştov, Ghighen, Rahova. Il annonce un total de 23 884 Turcs et Bulgares. Puis il précise que ce décompte ne concerne que ceux dont les têtes ont été rapportées à ses officiers, et il demande une armée.

Le détail qui compte est arithmétique. Le relevé poste par poste, tel qu’il est reproduit dans l’historiographie roumaine, s’additionne à un peu plus de vingt mille. Le total annoncé dans la lettre en fait près de quatre mille de plus. On peut expliquer l’écart par des accrochages secondaires non détaillés, et c’est l’explication généralement retenue. On peut aussi remarquer qu’un prince qui écrit à un roi pour obtenir des troupes a intérêt à ce que la somme soit ronde vers le haut. Les deux lectures sont compatibles.

Ce sont, en tout état de cause, des chiffres de belligérant, produits par le belligérant, à destination d’un allié qu’il faut convaincre. Aucun registre ottoman ne permet de les contrôler. Il faut les traiter comme on traite les bilans que les chroniqueurs médiévaux donnent des batailles : un ordre de grandeur revendiqué, pas un décompte.

Reste que l’opération elle-même est attestée par ailleurs. Elle s’inscrit dans un plan plus vaste. En 1459, la Serbie tombe et devient un pachalik ottoman ; la boyarie valaque comprend ce qui l’attend, à savoir la perte de ses domaines et de ses privilèges. La même année, à Mantoue, le pape Pie II tente d’organiser une croisade générale où la Hongrie tiendrait le premier rôle. La campagne de l’hiver 1461-1462 s’inscrit dans ce dispositif : détruire les points de passage du Danube pour désorganiser la ligne défensive ottomane, et payer d’avance les hommes par le butin.

Ce que la chancellerie a laissé

Passons de la lettre au fonds. Depuis 2013, le projet Corpus Draculianum, mené entre Giessen et Munich puis publié en parallèle à Bucarest et Brăila, rassemble tout ce qui existe de et sur Vlad III entre 1448 et 1650. Le premier tome, paru en 2017, édite les lettres et actes venus de Valachie ; le second, en 2018, cent vingt-deux documents issus des chancelleries de Hongrie, d’Europe centrale et de Méditerranée ; le troisième, paru dès 2013, la totalité de la tradition ottomane et postbyzantine, soit trente-cinq auteurs. Au total, plus de quatre-vingt-dix auteurs en dix-sept langues.

Le travail d’archives a été fait à Florence, Mantoue, Venise, Bologne, Gênes, à l’Archivio Apostolico Vaticano, à Barcelone, à Vienne, à Zagreb et à Zadar. Albert Weber justifie ce détour par une formule qui vaut leçon de méthode : l’Italie sert d’archive de remplacement pour les Balkans, dont les fonds ont été détruits par la conquête ottomane. Le résultat de ces campagnes est chiffrable. Les éditeurs annoncent avoir accru d’environ un cinquième le corpus documentaire connu.

Et le corpus reste maigre. C’est le paradoxe central de cette enquête, et Weber le formule sans détour : d’aucun prince valaque du XVᵉ siècle il ne subsiste moins d’actes que de Vlad III. Une trentaine de documents sortis de sa propre chancellerie, pour six années de règne principal. Un homme mondialement célèbre dont la production administrative tient dans une chemise.

Voici l’une de ces pièces. Le 20 septembre 1459, Vlad confirme à un certain Andrei et à ses fils la propriété de leurs biens et les exempte de redevances et de corvées. L’acte est rédigé en slavon, et il se termine par la mention du lieu : la cité de Bucarest. L’année portée est 6968, selon un comput qui commence le 1ᵉʳ septembre ; c’est la convention retenue ici, et elle ne sera plus signalée. Le parchemin, très abîmé, a été retrouvé vers 1900 et se conserve au Musée de la ville de Bucarest, au palais Suțu. C’est la plus ancienne attestation écrite de la capitale roumaine, et elle est due à Vlad l’Empaleur.

Le choix du lieu n’a rien d’anecdotique. Vlad a fait de Bucarest une résidence princière parce qu’elle le rapprochait de la frontière ottomane et l’éloignait des coups venus de Hongrie. On y voit un calcul de guerre plus qu’une fondation urbaine.

Un État tampon de dix mille cavaliers

Avant de regarder ce que ce prince pouvait militairement, il faut savoir d’où il venait.

Vlad a passé l’essentiel de sa jeunesse hors de Valachie. Enfance en Transylvanie et en Hongrie auprès de son père, puis plusieurs années comme otage à la cour ottomane, à partir de 1442, avec son frère cadet Radu. Son père est tué en 1447. Son premier règne, à l’automne 1448, dure deux mois : il monte sur le trône avec l’appui d’un corps de cavalerie turque pendant que le prince en place, Vladislav II, combat aux côtés de Jean Hunyadi en Serbie, et il en est chassé au retour de celui-ci. Il attend huit ans, tenu en réserve dans le sud de la Transylvanie comme moyen de pression, avant de revenir en 1456 avec l’appui du même Hunyadi et de faire tuer Vladislav.

La suite est un exercice d’équilibre que l’historiographie héroïque escamote. Vlad se reconnaît d’abord vassal du roi de Hongrie, puis, la peste ayant emporté Hunyadi à la fin d’août 1456, se retourne vers la Porte : en 1457 et en 1458, il se rend personnellement auprès du sultan pour prêter hommage et livrer le tribut. Dans le même temps, il ravage année après année les domaines des villes saxonnes de Transylvanie, qui soutenaient contre lui des prétendants au trône et voulaient un voïvode faible en matière de douanes. Le conflit s’achève en 1460 par une paix que les Saxons paient cher. Le roi de Hongrie couronne alors la victoire de son vassal d’une manière inédite : Vlad est le premier voïvode de Valachie marié à une parente de la famille royale.

Il attaque le Danube depuis cette position, gendre du roi de Hongrie et vainqueur de ses voisins saxons. Adrian Gheorghe, qui a repris le dossier de la campagne de 1462, chiffre le potentiel valaque à un peu plus de dix mille hommes de troupes légères, essentiellement des cavaliers, inférieurs en nombre et en équipement à leurs voisins catholiques comme à leurs adversaires ottomans. L’armée principale de Mehmed II qui franchit le Danube en juin 1462 compte selon lui environ quarante mille combattants. D’autres historiens, dont Diaconescu, retiennent des effectifs ottomans nettement supérieurs, de l’ordre de cent mille hommes en comptant tout le personnel auxiliaire, et vingt-cinq à trente mille du côté valaque. Les chroniqueurs, eux, écrivent cent cinquante mille. Nous retenons les chiffres bas : ils viennent de l’étude spécialisée la plus récente de cette campagne, et les autres reposent sur des sources narratives qui comptent en dizaines de milliers dès qu’elles cessent de compter.

La suite est une guerre d’usure. Terre brûlée, puits empoisonnés, cavalerie légère qui encercle les détachements de pillards partis en maraude, lignes de ravitaillement coupées. Puis, une nuit de la mi-juin, généralement placée du 16 au 17, Vlad entre avec quelques milliers de cavaliers dans le camp ottoman mal gardé et pousse vers la tente du sultan. L’attaque échoue. Elle provoque une panique considérable, et toutes les chroniques ottomanes qui traitent de l’invasion la mentionnent, ce qui est en soi remarquable pour une opération manquée.

Mehmed renonce à assiéger Târgovişte et se retire à la fin du mois. Il laisse derrière lui Radu le Beau, frère cadet de Vlad, élevé comme lui chez les Ottomans. Les grands boyards, qui craignent de nouvelles dévastations de leurs domaines, se rallient l’un après l’autre au cadet. Au même moment, à l’autre bout du pays, Étienne le Grand de Moldavie attaque la forteresse de Chilia, tenue par une garnison hongroise et valaque, en coordination avec la flotte ottomane. Vlad l’avait aidé à prendre le trône cinq ans plus tôt.

Abandonné, il passe en Transylvanie à l’automne et attend l’armée de Matthias Corvin. Le roi reste deux mois dans le sud de la province, en octobre et novembre 1462, avec des forces importantes et sans engager le combat. Puis il fait arrêter son vassal. Le motif est une lettre attribuée à Vlad, adressée au sultan, promettant fidélité et aide contre la Transylvanie, interceptée par les hommes du roi. Elle a servi de pièce à conviction. Personne aujourd’hui ne la tient pour authentique.

Vlad passera près de douze ans en détention, l’essentiel à Visegrád, résidence royale sur le Danube au nord de Buda. C’est pendant cette détention que se met en place l’appareil narratif qui va le transformer. Il faut maintenant prendre les pièces une à une : les sept manuscrits allemands d’un texte de trente-cinq épisodes dont le plus ancien est daté de 1466 ; le poème de mille soixante-dix vers qu’un chanteur de cour a copié de sa propre main ; le récit slavon qu’un moine du monastère de Kirillo-Belozersk achève le 28 janvier 1490 ; les chroniques ottomanes qui l’appellent le voïvode à pieu ; et trois lettres que des chimistes de Catane ont passées au spectromètre de masse en 2023.

La suite de l’enquête
  1. Trente-cinq épisodes, sept manuscrits, un imprimeur de Nuremberg

  2. Un corps sans tête que personne n’a retrouvé

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La lettre

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