« Vladimir na stole »
Au cœur de la Rus' de Kiev, au Musée national d’histoire de l’Ukraine, une petite pièce d’or porte le numéro d’inventaire AU-1001. Un homme y est assis de face, une croix dans la main droite, coiffé d’un bonnet sommé d’une croix, et au-dessus de son épaule gauche se détache un signe en forme de trident. La légende circulaire, en slavon, se lit « Vladimir na stole », Vladimir sur le trône ; le revers ajoute « a se ego zlato », et voici son or. Poids et titre reprennent ceux des sous d’or des empereurs Basile II et Constantin VIII, dont le métal a probablement été refondu pour la frappe. L’effigie copie le type impérial byzantin, ce qui en fait une image officielle et conventionnelle, sans rien qui renseigne sur les traits réels du prince.
On connaît à peine une dizaine de ces zlatniki, et aucun écrit de la main du prince.
Les textes slaves anciens l’appellent Volodimer, l’ukrainien dit Volodymyr, le russe Vladimir, et l’usage français a consacré cette dernière forme. Baptisé, il reçoit le nom de Vasili, Basile, celui de l’empereur dont il épouse la sœur. Il est fils de Sviatoslav, prince de Kiev tué par les Petchénègues en 972, et petit-fils d’Olga, la régente baptisée au milieu du Xᵉ siècle. Selon la Chronique des temps passés, sous l’année 6478 de l’ère du monde (970), sa mère se nomme Malucha et tient les clés de la maison d’Olga, et son frère Dobrynia accompagne l’enfant à Novgorod. Aucune source ne donne sa naissance, et les années proposées, de 956 à 963, sortent de calculs modernes. Les années de la chronique, comptées depuis la création du monde à la manière byzantine, sont converties dans tout ce qui suit selon le style julien.
En 970, Sviatoslav confie Novgorod à ce fils. La mort du père, puis la guerre entre Iaropolk, l’aîné installé à Kiev, et Oleg, qui y perd la vie en 977, font partir Vladimir « outre-mer », d’où la chronique le ramène avec des Varègues, guerriers scandinaves engagés contre solde – le vivier qui nourrira aussi la garde varangienne. Il prend Polotsk, y tue le prince Rogvolod et épouse de force sa fille Rogneda, à qui le chroniqueur prête un refus méprisant envers le fils d’une servante. Devant Kiev, Iaropolk accepte de négocier et tombe sous les coups de deux Varègues. La chronique place l’entrée de Vladimir à Kiev en 980, un éloge attribué au moine Jacob au 11 juin 978.
Sur une colline voisine du palais, la chronique lui fait dresser des idoles, Perun à tête d’argent et moustache d’or, Khors, Dajbog, Stribog, Simargl, Mokoch. Huit ans plus tard, ces mêmes idoles sont jetées au Dniepr. Le 14 septembre 987, le général Bardas Phokas se proclame empereur en Asie Mineure contre Basile II, qui obtient l’aide de troupes venues de la Rus’ et promet en retour sa sœur Anna, née dans la pourpre, à condition que le prince soit baptisé. Yahya d’Antioche, historien arabe chrétien qui écrit dans les premières décennies du XIᵉ siècle, rapporte l’accord. La Chronique des temps passés le raconte autrement, sous l’année 6496 (988), avec le siège de la ville byzantine de Korsun en Crimée, une cécité soudaine, un baptême sur place, puis celui des Kiéviens dans le fleuve.
Personne ne conteste le mariage. La chronique fait ensuite bâtir entre 989 et 996, parmi les palais de Kiev, une église de pierre dédiée à la Mère de Dieu, confiée à Anastas, prêtre venu de Korsun, et dotée du dixième des revenus princiers, d’où son nom d’église de la Dîme.
Vladimir meurt le 15 juillet 1015 à Berestovo, résidence proche de Kiev, alors qu’il prépare une campagne contre son fils Iaroslav, qui retient le tribut de Novgorod. D’après la chronique, on fait passer son corps par une ouverture pratiquée dans le plancher, enveloppé dans un tapis, avant de le conduire sur un traîneau jusqu’à l’église de la Dîme. En Saxe, moins de trois ans plus tard, l’évêque Thietmar de Mersebourg lui consacre trois chapitres de sa chronique (Chronicon, VII, 72-74), le traite de fornicator immensus et crudelis et note que ses fils se partagent son pouvoir. Sviatopolk s’empare de Kiev, et ses demi-frères Boris et Gleb sont tués dans l’année.
Le récit suivi tient donc à une chronique compilée à Kiev vers 1113, dont les deux plus anciens manuscrits datent de 1377 et des années 1420, et les deux témoins contemporains sont des étrangers qui écrivent peu. L’année du baptême est disputée, son lieu aussi. Il faut maintenant reprendre ces textes un à un, l’évêque saxon, l’historien d’Antioche, le moine Jacob, le métropolite Ilarion, puis la chronique et ses couches de rédaction ; rouvrir ensuite le baptême, la prise de Korsun et la scène du choix des religions ; suivre enfin la lente fabrication d’un saint, jusqu’aux sarcophages exhumés dans les années 1820 sous l’église de la Dîme.






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