Cinquante mille mètres carrés de site. Dix mille fouillés. Le village néolithique de Banpo, sur la deuxième terrasse de la rive orientale de la rivière Chan, à la sortie de Xi’an, est reproduit en maquette dans les manuels du monde entier à partir d’un cinquième de sa surface. Le reste dort sous les terrains d’une usine textile, dont les terrassiers ont buté sur les premiers tessons peints au printemps 1953.
Le chantier ouvert par une usine textile
En septembre 1953, l’Institut d’archéologie de l’Académie des sciences de Chine prend la suite de l’équipe de sauvetage régionale. Cinq campagnes s’enchaînent de 1954 à 1957 sous la direction de Shi Xingbang et dégagent un hectare sur cinq. Le rapport paraît en 1963 à Pékin, aux éditions Wenwu, sous le titre Xi’an Banpo. Couvert d’une halle dès 1958, le terrain fouillé est devenu le premier musée de site du pays.
Les décomptes publiés ne concordent pas tout à fait. Quarante-cinq ou quarante-six fondations de maisons selon les sources, plus de deux cents fosses de stockage, six fours de potier, environ deux cent cinquante sépultures dont cent soixante-quatorze d’adultes, le nombre d’enfants variant de soixante-treize à soixante-seize. L’écart vient de reprises successives du même matériel, et il signale que le chiffre rond de deux cent cinquante tombes est une commodité de rédaction.
La stratigraphie a été partagée en deux ensembles. Le plus riche, appelé type de Banpo, est daté d’environ 4 800 à 4 300 avant notre ère. Le second, rattaché au type de Xiwangcun, appartient au Yangshao tardif et se place vers 3 500-3 000. Entre les deux, huit siècles sur lesquels la surface fouillée ne dit à peu près rien.
Un plan que personne n’a jamais vu d’un seul coup
Le plan tel qu’on le reproduit tient en trois zones. Un fossé long d’environ trois cents mètres cerne l’espace bâti ; au nord, de l’autre côté, le cimetière des adultes ; à l’est, les fours. À l’intérieur, des maisons rondes ou quadrangulaires, souvent semi-enterrées, le sol creusé jusqu’à un mètre sous la surface, l’entrée au sud, un foyer au milieu. Au centre, une construction d’environ cent soixante mètres carrés où l’on a vu tour à tour la demeure d’un chef, une salle de réunion, un dortoir pour les vieillards et les enfants, un bâtiment de stockage.
Les mesures du fossé ne sont pas stables. La longueur revient partout à trois cents mètres, la section varie selon les publications entre deux mètres et cinq à six mètres, de largeur comme de profondeur. Les valeurs hautes circulent dans les présentations du musée, les basses dans des notices recopiées les unes sur les autres, et mieux vaut retenir la fourchette que trancher. Défense contre des voisins, barrière contre les fauves, drainage des pluies, ou les trois à la fois, sa fonction n’est pas mieux fixée que ses dimensions.
Sur les cinq hectares du site, quatre n’ont jamais été ouverts.
Le plan pose surtout un problème que les maquettes escamotent. Rien n’assure que les maisons dégagées aient été debout ensemble. Un village de terre et de bois se refait sans arrêt, une maison brûle et on la recreuse quelques mètres plus loin, si bien que la surface fouillée additionne des états successifs. Le site voisin de Jiangzhai, à quinze kilomètres, a été fouillé en entier entre 1972 et 1979, et c’est lui, pas Banpo, qui sert aujourd’hui de référence pour raisonner sur un habitat de cette phase. Christian Peterson et Gideon Shelach y ont repris en 2012 l’architecture, le stockage et le mobilier maison par maison. Les écarts que l’on attribuait à des institutions collectives d’un rang supérieur s’expliquent au niveau des foyers, dont les activités et les surplus diffèrent nettement.
Morgan, Engels et le cimetière nord
L’interprétation sociale de Banpo était écrite avant la première tranchée. Lewis Henry Morgan avait proposé une séquence évolutive conduisant de la filiation maternelle à la filiation paternelle, Friedrich Engels l’avait reprise en 1884 dans L’Origine de la famille, de la propriété privée et de l’État, et Guo Moruo l’avait acclimatée en Chine dès 1930. En 1954, ce schéma était la grammaire officielle de l’archéologie chinoise. Les fouilleurs ont cherché un clan matrilinéaire, et l’ont trouvé, en s’appuyant sur des sépultures collectives séparées par sexe, sur la disposition des maisons autour de la grande construction centrale, sur une tombe d’enfant richement dotée, et sur le fossé lui-même, lu comme la limite d’une communauté indivise.
Wang Ningsheng a démonté l’ensemble dans la revue Early China, au volume double 11-12. Il procède point par point, et se sert d’abord de l’ethnographie moderne, à Madagascar, à Sarawak et ailleurs, où les sépultures collectives secondaires ne suivent pas les unités de parenté. Aucun système, montre-t-il, n’obligeait à enterrer les enfants avec leur mère. Rien n’indique que les femmes aient occupé majoritairement la position de sépulture primaire dans les tombes collectives du Yangshao. Rien n’indique non plus que les tombes individuelles de femmes aient été mieux pourvues que celles d’hommes, et l’inhumation individuelle, qu’on présentait comme tardive, précède, accompagne et suit la pratique collective. Les fosses réunissant des morts d’un seul sexe sont rares, et la coïncidence de plusieurs décès en rend compte. Il termine sur la remarque la plus dure, qui vaut bien au-delà de Banpo. Nous ne disposons d’aucune méthode efficace pour reconstituer une organisation sociale à partir de coutumes funéraires. Richard Pearson a publié l’année suivante, dans la même revue, un examen des méthodes appliquées aux sépultures néolithiques chinoises qui va dans ce sens. Quant à la tombe d’enfant, souvent citée comme la preuve décisive, elle reste la tombe d’un enfant dont on ignore le sexe. Sur un squelette aussi jeune, la morphologie ne permet pas de trancher.
Faut-il en conclure qu’aucune société néolithique chinoise n’a compté sa parenté par les mères ? Le débat s’est déplacé, et la réponse est non. En juin 2025, une équipe conduite par Jincheng Wang a publié les génomes de soixante individus provenant des deux cimetières du site de Fujia, dans le Shandong, occupés entre 2750 et 2500 avant notre ère. Le recrutement des deux nécropoles suit strictement les lignées maternelles pendant environ deux cent cinquante ans, soit dix générations au moins. La filiation matrilinéaire existe donc bien dans la Chine néolithique, deux mille ans après la phase de Banpo, à un millier de kilomètres à l’est, et la démonstration repose sur de l’ADN ancien. R. Alexander Bentley rappelait en 2022 que la sous-représentation des femmes dans les tombes collectives de Banpo a même servi à y lire l’inverse. Le vocabulaire, lui, n’a pas suivi. « Société matriarcale » et « clan matrilinéaire » tiennent encore dans les notices de présentation du site.
Onze vases à fond pointu sous le microscope
Après les bols peints, l’objet le plus reproduit de Banpo est un vase élancé à col étroit et fond pointu, le jiandiping. Il ne tient pas debout seul. On a longtemps expliqué qu’il servait à puiser : plongé dans l’eau, il bascule, se remplit, se redresse. Des essais menés dans les années 1980 ont montré que le mécanisme fonctionne, ce qui ne prouve pas qu’il ait été l’usage.
En 2020, Li Liu, Jiajing Wang et Huifang Liu ont examiné les résidus collés à la paroi interne de onze des plus anciens vases de ce type, à Banpo et à Jiangzhai. Grains d’amidon, phytolithes, moisissures, cellules de levure, cristaux de calcite en aiguilles, l’ensemble oriente vers la fermentation alcoolique. Le millet commun domine, accompagné de riz, de pois sauvages et de tubercules. Deux techniques apparaissent, l’une par grain germé, l’autre par ferment qu obtenu de céréales moisies.
Quatre ans plus tard, dans la même revue, Linlin Song et Marcella Festa proposent tout autre chose, en rapprochant la répartition de ces vases des gisements de sel de la vallée de la Wei, en mesurant leur absorption d’eau et leur géométrie, en convoquant les inscriptions oraculaires des Shang et des comparaisons ethnoarchéologiques, pour aboutir à un instrument de traitement de la saumure. Les deux études ne reposent pas sur le même matériel et n’appliquent pas les mêmes critères, ce qui laisse la question entière.
La documentation végétale de Banpo est mince, pour une raison technique. La fouille des années 1950 n’a pas pratiqué la flottation des sédiments, si bien que l’archéobotanique de cette phase s’appuie largement sur des sites voisins. Le chou chinois, présent dans presque toutes les présentations du village, en donne la mesure. Kateřina Šamajová et ses coauteurs ont conclu en 2024, en croisant restes carpologiques et arguments linguistiques, que rien n’appuie une domestication précoce des variétés de Brassica rapa.
Sur le bord noir des bols, vingt-deux signes
Vingt-deux signes distincts, cent treize tessons. Les marques de Banpo sont incisées, presque toujours sur la bande noire qui court au bord des bols et des bassins. Elles sont simples, un trait, une croix, un chevron, et elles reviennent sur d’autres vases, dans d’autres villages du Yangshao, ce qui écarte la fantaisie d’un potier isolé. Plusieurs paléographes y ont reconnu les ancêtres des caractères chinois, d’autres des numéraux, par comparaison avec l’écriture sur os oraculaires des Shang. Qiu Xigui a coupé court dans Chinese Writing, traduit en anglais en 2000. Les signes apparaissent toujours seuls, jamais en séquence, et rien n’autorise à dire qu’ils notaient de la langue ; ils ressemblent surtout aux marques non écrites qui ont continué d’exister après l’apparition de l’écriture. William Boltz a formulé la même objection en relevant l’absence de toute concaténation qui suggérerait un texte. Une anomalie achève de gêner les partisans de la filiation, car l’écriture sur os oraculaires est très pictographique, et trois millénaires plus tôt on attendrait des formes plus figuratives encore, alors que les signes de Banpo sont plus abstraits.
Le contexte de ces marques mérite qu’on s’y arrête. Paola Demattè a montré en 2022 qu’elles se concentrent sur un petit nombre de formes, les bols et les bassins peints, qu’elles sont gravées après cuisson sur la bande sombre, et que ces récipients ont très souvent servi à couvrir les jarres funéraires d’enfants. Le plus célèbre d’entre eux doit sa réputation à son décor. Un visage rond aux yeux clos, la bouche prise entre deux poissons, deux petits poissons affrontés à l’emplacement des oreilles. Le bassin mesure 16,5 centimètres de haut pour 39,8 centimètres d’ouverture, sorti de terre en 1955, conservé au Musée national de Chine à Pékin, sur la liste des biens interdits d’exposition à l’étranger. La notice du musée y lit un culte totémique, hypothèse présentée comme un fait.
Qiu Xigui est mort en mai 2025, à quatre-vingt-neuf ans, sans être revenu sur son jugement. Paola Demattè propose depuis 2022 de sortir de l’alternative entre écriture et gribouillage, et de traiter ces marques comme un système d’enregistrement non linguistique, de l’ordre des encoches ou des cordelettes nouées, circulant d’un village à l’autre et attaché aux sépultures d’enfants comme à l’appartenance de groupe. Les deux positions ne se recouvrent nulle part, et rien de ce qui est aujourd’hui programmé sur le terrain ne permettra de les départager.
Pour aller plus loin
Ce village en croise plusieurs autres dans l’encyclopédie. Le site de Jiangzhai, fouillé en entier de 1972 à 1979 à quinze kilomètres de là, sert de contre-épreuve à tout ce qu’on avance sur l’habitat de la phase de Banpo. Les origines de l’écriture chinoise, solides seulement à partir des os oraculaires des Shang, se posent ici sous leur forme la plus fragile. La culture de Dawenkou du Shandong, où Fujia a livré les génomes de deux clans maternels, ouvre par une autre porte le problème de la parenté préhistorique, désormais posé par la paléogénétique.
On raconte souvent la même histoire à propos de Banpo. Un village de paysans chinois, vieux de près de sept mille ans, découvert intact près de Xi’an, avec ses maisons, son fossé et son cimetière. Les femmes y auraient dirigé la communauté. Le village aurait été fouillé en entier. Ces deux affirmations sont fausses, et la seconde explique en partie la première.
Un village sous une usine
Au printemps 1953, des ouvriers creusent les fondations d’une usine textile à l’est de Xi’an. Ils tombent sur des morceaux de poterie peinte. Des archéologues prennent le relais et travaillent sur le terrain pendant quatre ans.
Ce qu’ils dégagent appartient à une culture de cultivateurs de millet qui occupe la vallée du fleuve Jaune à partir de 4 800 avant notre ère environ. Ils trouvent des maisons à demi enfoncées dans le sol, l’entrée au sud, un foyer au milieu. Ils trouvent aussi un long fossé qui entoure les habitations, des fours de potier à l’est, et une zone de tombes au nord.
Le terrain fouillé a ensuite été couvert d’un grand bâtiment et ouvert aux visiteurs. C’est ce hall que l’on visite aujourd’hui.
Ce que le sol ne dit pas
Les archéologues n’ont ouvert qu’un cinquième de la surface du village. Le reste dort encore sous les terrains voisins.
Le problème va plus loin. Les maisons dégagées n’appartiennent pas toutes au même moment. Un village bâti en terre et en bois se refait sans arrêt, et le terrain empile des états séparés par plusieurs siècles. Le plan que reproduisent les livres réunit donc des constructions qui n’ont peut-être jamais existé ensemble.
Même les mesures varient. La longueur du fossé revient partout à trois cents mètres, mais sa largeur et sa profondeur changent selon les publications, du simple au triple. Personne ne sait non plus à quoi il servait. On propose une défense contre des voisins, une barrière contre les animaux sauvages, un drainage des pluies, ou tout cela ensemble.
Une société de femmes annoncée d’avance
Quand la fouille commence, une théorie du XIXᵉ siècle domine l’archéologie chinoise. Elle veut que toute société humaine ait d’abord compté sa parenté par les mères, avant de passer aux pères. Les fouilleurs ont cherché la trace de ce clan maternel, et ils ont annoncé l’avoir trouvée.
Un chercheur chinois, Wang Ningsheng, a repris chaque argument dans les années 1980. Aucune règle n’obligeait à enterrer les enfants près de leur mère. Les tombes de femmes ne contiennent pas plus d’objets que celles des hommes. Les fosses où l’on a réuni des morts d’un seul sexe sont rares, et s’expliquent par des décès survenus en même temps. Sa conclusion vise plus large que Banpo. Nous n’avons pas de méthode fiable pour deviner l’organisation d’une société à partir de ses tombes.
Cela ne veut pas dire que la parenté maternelle n’a jamais existé en Chine ancienne. En 2025, l’analyse de l’ADN de soixante squelettes, sur un site de la côte est, a montré deux cimetières recrutés strictement par lignées de mères pendant environ dix générations. Ce village est postérieur de deux mille ans à Banpo, et se trouve à mille kilomètres de là.
Des vases et des marques que personne ne lit
Un objet revient partout à Banpo, un vase élancé au fond pointu, qui ne tient pas debout tout seul. Une équipe a analysé les résidus collés à l’intérieur de onze exemplaires et y a reconnu les traces d’une boisson fermentée à base de millet. Une autre équipe, quatre ans plus tard, y voit un instrument servant à traiter l’eau salée. Le désaccord n’est pas tranché.
Les archéologues ont aussi relevé vingt-deux petits signes gravés au bord des bols. Certains y ont vu l’origine des caractères chinois. Le grand spécialiste de l’écriture ancienne Qiu Xigui a répondu que ces signes apparaissent toujours seuls, jamais à la suite les uns des autres, et que rien ne permet de dire qu’ils notaient des mots. Il est mort en 2025 sans avoir changé d’avis.
Le bol le plus célèbre du site ne porte aucun signe. Il porte un visage rond aux yeux fermés, la bouche encadrée de deux poissons. Il servait de couvercle à la jarre funéraire d’un enfant.
La version complète donne le détail des deux lectures rivales du vase à fond pointu, l’article qui a démonté la thèse du clan maternel argument par argument, et les mesures du fossé qui changent d’une publication à l’autre.
Sources de cet article
Chaque article est contre-vérifié avant publication : documents cités dans le texte, travaux de référence et pages institutionnelles consultées en ligne.
Sources primaires
- Site de Banpo, terrasse orientale de la rivière Chan, Xi’an, Shaanxi, env. 5 ha dont 1 ha fouillé en cinq campagnes, 1954-1957, sous la direction de Shi Xingbang Musée de Banpo (Xi’an Banpo Bowuguan), premier musée de site de Chine, ouvert en 1958
- Institute of Archaeology, Chinese Academy of Sciences, *Xi’an Banpo*, rapport de fouille, Pékin, Wenwu (Cultural Relics Press), 1963 Académie des sciences de Chine
- Bassin en terre cuite peinte à décor de visage humain et de poissons, h. 16,5 cm, diam. 39,8 cm, fouillé à Banpo en 1955, couvercle de jarre funéraire d’enfant Musée national de Chine, Pékin, bien interdit d’exposition à l’étranger
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Sources primaires (suite)
- Marques incisées sur poterie de Banpo, 22 signes distincts sur 113 tessons, gravés après cuisson sur la bande noire des bols et bassins publiées dans *Xi’an Banpo*, 1963, pl. 141 et 167-171
- Vases à fond pointu (*jiandiping*) de Banpo et de Jiangzhai, onze exemplaires échantillonnés pour analyse de résidus Musée de Banpo, Xi’an
- Xi’an Banpo Bowuguan, Shaanxi Sheng Kaogu Yanjiusuo et Lintong Xian Wenhuaguan, *Jiangzhai : rapport de fouille d’un site néolithique*, Pékin, Wenwu, 1988 Musée de Banpo et Institut d’archéologie du Shaanxi
Bibliographie
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Sources en ligne
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