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Karahan Tepe, Göbekli Tepe et les Taş Tepeler : l’état des preuves

Frantisek Trampota / Wikimedia Commons
8 min de lecture29 sources vérifiées
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Les piliers de la salle AB de Karahan Tepe sont dix ou onze. Tout dépend de la source. Sur la notice du projet turc, dont le texte est signé du fouilleur, on en compte dix, laissés dans la roche pendant le creusement de la chambre. Les dépêches de l’automne 2021, qui suivent l’article publié la même année par le même homme, en comptent onze. L’écart porte sur une salle de sept mètres sur six creusée dans le calcaire, au fond d’un site dont une fraction seulement a été dégagée depuis 2019.

Sept mètres sur six, taillés dans le calcaire

Le site domine le parc national des monts Tek Tek, à cinquante-cinq kilomètres du centre de Şanlıurfa, sur un plateau calcaire qui culmine à 761 mètres au nord et retombe sous 500 mètres au sud. Prospections de surface et mesures géomagnétiques y distinguent quatre ensembles, des terrasses où les sommets des piliers en T affleurent encore, une plaine méridionale où se concentrent meules et objets d’habitat, et les carrières du cône occidental. La fouille travaille sur la pente ouest depuis 2019 et y a reconnu trois phases d’occupation. Au bas de cette pente, un ensemble de bâtiments communautaires circulaires s’organise autour de la structure AD, vingt-trois mètres de diamètre intérieur, dont un côté a été obtenu en entaillant la roche mère sur quatre mètres cinquante, le reste étant enclos de murs montés en trois états successifs, l’un dans l’autre. Le sol est la roche aplanie. Seize piliers scandent la paroi, des banquettes à deux marches s’insèrent entre eux, deux autres piliers se font face au centre, et des fosses profondes ont été creusées à deux endroits du fond. La structure AB s’y accroche, sept mètres sur six, trois mètres cinquante de profondeur, reliée à AD par un escalier et pourvue d’un second escalier à l’autre extrémité, ce qui suppose un sens de circulation. Sur le long côté, une tête humaine a été dégagée dans la paroi elle-même, et elle fait face aux piliers épargnés par le creusement. Un chenal serpentiforme entaillé en surface descend obliquement dans la salle, et une ouverture ménagée à la jonction des deux bâtiments permet de verser un liquide dans la fosse d’AD.

Necmi Karul y lit un bâtiment de passage à l’âge adulte.

L’argument tient à la position de la salle dans le complexe, à sa forme et aux comparaisons ethnographiques sur les rites d’incorporation. Aucun objet trouvé en place ne dit ce qu’on y faisait. Autour du complexe, à l’est et au sud, des bâtiments plus petits, de dimensions irrégulières, s’ajoutent les uns aux autres en suivant la pente, et le mobilier y est domestique, auges de pierre, meules, mortiers, molettes. Plus haut, des bâtiments communautaires quadrangulaires forment des terrasses adossées, murs conservés sur quatre mètres, piliers en T symétriques dont certains portent des reliefs de bras et de mains.

Le calendrier lunisolaire n’a jamais convaincu les fouilleurs

En juillet 2024, la revue Time and Mind publie un article de Martin B. Sweatman, ingénieur à l’université d’Édimbourg, qui lit les symboles en V du pilier 43 de Göbekli Tepe comme un calendrier lunisolaire, douze mois lunaires et onze jours épagomènes, ces jours ajoutés pour rattraper l’écart avec l’année solaire. Les enceintes à onze piliers de Göbekli Tepe et une structure à onze piliers de Karahan Tepe entrent dans le même système, rattaché à un impact cométaire au début du Dryas récent.

La thèse de fond mérite d’être rappelée dans sa forme forte. Jacques Cauvin, directeur de recherche au CNRS, soutenait en 1994 dans Naissance des divinités, naissance de l’agriculture qu’une révolution des symboles avait précédé l’agriculture et non suivi. L’équipe de Göbekli Tepe a défendu une version voisine, où l’effort de construction aurait poussé des chasseurs-cueilleurs vers la domestication. Klaus Schmidt, qui ouvre le chantier en 1995, intitule son livre de 2006 « Ils ont bâti les premiers temples ».

L’objection des fouilleurs porte sur les prémisses matérielles. Dans leur réponse de 2017 à un premier article de Sweatman et Dimitrios Tsikritsis, Jens Notroff, Lee Clare et six co-auteurs rappellent qu’aucune enceinte de Göbekli Tepe n’est fouillée en totalité, que beaucoup de piliers en T ne sont plus dans leur position d’origine, que les bâtiments ont été profondément modifiés, et que la date proposée pour le pilier 43 devance de plusieurs siècles les mesures radiocarbone disponibles.

Le décompte de la salle AB relève du même problème. Des deux versions publiées, celle de la notice du projet paraît la plus sûre, puisqu’elle décrit un état matériel, dix piliers laissés dans la roche pendant le creusement, au lieu d’annoncer un total. Or la lecture calendaire a besoin d’un onze exact.

Comblement volontaire ou glissement de pente

Karul publie en 2021 les bâtiments enfouis de Karahan Tepe. Son constat est net, tous ceux qui ont été dégagés jusque-là sont des bâtiments spéciaux, et tous ont été comblés délibérément. Il rappelle que la question du comblement divise les préhistoriens depuis les années 1960, sur des maisons comme sur des bâtiments à fonction particulière. Les structures AB et AC portent en surface un lit de pierres qui marque l’état final du remplissage. Pour 2026, l’équipe annonce l’ouverture par le haut d’une chambre scellée sous des dalles plates.

À une quarantaine de kilomètres de là, l’équipe allemande a fait le chemin inverse. Dans son bilan des campagnes 2015-2019, Lee Clare écrit que le remplissage des bâtiments spéciaux du secteur sud-est de Göbekli Tepe s’explique mieux par des dépôts glissés depuis les hauteurs voisines du tell. L’hypothèse d’un enfouissement rituel de clôture est abandonnée. Elle rendait mal compte du mélange de mobilier précéramique A et B qu’on y trouve, mélange qui explique aussi l’hétérogénéité des anciennes datations.

Les deux lectures ne s’annulent pas. Combler une salle creusée sous le niveau du sol et voir une enceinte de crête se remplir par ruissellement sont deux opérations différentes. L’argument de Karul est positif, il montre un lit de pierres posé au sommet du remplissage. Ce que l’un affirme de son site ne vaut pas mécaniquement pour l’autre.

La discussion déborde d’ailleurs le comblement. En 2011, dans Current Anthropology, Edward Banning contestait qu’on puisse reconnaître des temples au néolithique précéramique et voyait dans les bâtiments à piliers de Göbekli Tepe des maisons, richement décorées et habitées. La proposition n’a pas emporté l’adhésion, mais elle a déplacé la charge de la preuve, et Karul la cite en 2021. Lui-même préfère parler de bâtiments communautaires, en expliquant que des temples auraient eu un rôle plus étroit.

Sans radiocarbone, la chronologie repose sur des silex

Göbekli Tepe est daté d’environ 9 500 à 8 000 avant notre ère. Les mesures AMS faites sur les résidus organiques du mortier de terre des bâtiments A, B, C et D se sont révélées bien plus homogènes que celles prélevées dans le remplissage. Elles montrent des structures à vie longue, dont certaines phases finales de construction se placent au milieu du IXᵉ millénaire, cinq siècles après leur fondation. Bâtiments ronds-ovales et bâtiments rectangulaires se recouvrent donc, et la séquence en trois couches de Klaus Schmidt a été abandonnée.

Rien de tel n’existe pour Karahan Tepe. Les présentations publiées datent le site par la stratigraphie, par l’architecture, par la typologie de l’industrie lithique et par comparaison avec son voisin. La méthode est ordinaire en préhistoire. Elle donne des fourchettes larges, et elle ne permet pas d’arbitrer des écarts de quelques siècles.

Cette limite a des effets publics. En novembre 2020, le ministre turc de la Culture et du Tourisme, Mehmet Nuri Ersoy, déclarait devant un congrès du tourisme que les fouilles atteindraient probablement un centre plus ancien que Göbekli Tepe, bien au-delà de 12 000 ans. Karul disait autre chose au même moment. Göbekli Tepe couvre selon lui sept à huit siècles, Karahan Tepe tombe dans cet intervalle, peut-être avec un début plus haut, et la fouille tranchera.

L’écart se répète ailleurs. À Çakmaktepe, l’équipe estime l’occupation autour de 10 000 avant notre ère, cinq cents à mille ans avant Göbekli Tepe, en précisant que le carbone 14 n’a pas encore été fait. À Sayburç, Eylem Özdoğan publiait en 2022 un relief attribué au IXᵉ millénaire, en attendant encore les datations.

Le léopard d’août 2026

En septembre 2023, la fouille dégage une statue humaine assise de 2,30 mètres, visage réaliste, côtes incisées, mains ramenées devant le corps, flanquée d’une statue de vautour. Le 25 août 2026, le ministère annonce une sculpture composite de soixante-dix centimètres, un personnage assis sur le dos d’un léopard, posée sur la banquette d’une structure circulaire de trois mètres au sol dallé. Karul souligne que le léopard est l’animal le plus fréquent du site, et que les compositions connues jusque-là montraient l’inverse, un humain le portant sur son dos.

Ces objets prolongent une série régionale plus ancienne que la fouille. L’homme d’Urfa, sorti de terre en 1993 dans le quartier de Balıklıgöl, mesure 1,80 mètre, porte de l’obsidienne dans les orbites et n’a pas de bouche. À Sayburç, le relief découvert en 2021 court sur trois mètres soixante-dix contre la face interne d’une banquette. Cinq figures, dont un homme à la main gauche ouverte de six doigts et un autre entre deux léopards. La moitié du bâtiment attendait encore la fouille au moment de la publication.

Karul tire de cette accumulation une observation de tendance. Les représentations humaines se multiplient à mesure que les communautés se fixent, quand les phases anciennes donnaient d’abord des animaux sauvages. Il est venu l’exposer en octobre 2023 à l’auditorium du Louvre.

L’étude de fouille en anglais la plus citée sur Karahan Tepe occupe onze pages, de la page 21 à la page 31 du numéro 82 d’une revue éditée à Ankara par la direction générale des biens culturels et des musées. Elle date de 2021 et porte sur les bâtiments comblés. Tout ce qui s’est ajouté depuis est arrivé par notices de projet, communiqués ministériels et dépêches d’agence.

Pour aller plus loin

Le sujet croise Göbekli Tepe, dont la relecture chronologique engagée en 2015 sert de comparaison à tout ce qu’on lit de Karahan Tepe, et l’homme d’Urfa, conservé au musée d’archéologie et de la mosaïque de Şanlıurfa. Il touche aussi à la révolution néolithique, le passage des chasseurs-cueilleurs aux communautés fixées, dont les causes restent discutées.

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Sources de cet article

Chaque article est contre-vérifié avant publication : documents cités dans le texte, travaux de référence et pages institutionnelles consultées en ligne.

Sources primaires

  1. Structure AD, bâtiment communautaire circulaire, diamètre intérieur 23 m, roche mère entaillée sur 4,50 m, 16 piliers et banquettes à deux marches Karahan Tepe, parc national des monts Tek Tek, Şanlıurfa
  2. Structure AB, chambre creusée dans la roche, 7 × 6 m, profondeur 3,50 m, tête humaine taillée dans la paroi et piliers laissés en place lors du creusement Karahan Tepe
  3. Sculpture composite d’un personnage assis sur un léopard, env. 70 cm, banquette d’une structure circulaire de 3 m de diamètre, campagne 2026 Karahan Tepe
Voir les 26 sources restantesMasquer les autres sources

Sources primaires (suite)

  1. Statue de l’homme d’Urfa (statue de Balıklıgöl), calcaire, h. 1,80 m, orbites incrustées d’obsidienne, découverte en 1993 Musée d’archéologie et de la mosaïque de Şanlıurfa
  2. Relief de Sayburç, cinq figures sur la face interne d’une banquette, longueur env. 3,70 m, bâtiment communautaire de 11 m de diamètre Sayburç, province de Şanlıurfa
  3. Statue de sanglier grandeur nature, calcaire, résidus de pigments rouge, noir et blanc, bâtiment spécial D Göbekli Tepe, fouilles de l’Institut archéologique allemand
  4. Fosse taillée dans le calcaire, diamètre 8 m, profondeur 2,80 m, sondage K10-55 Göbekli Tepe

Bibliographie

  1. Necmi Karul, « Buried Buildings at Pre-Pottery Neolithic Karahantepe », Türk Arkeoloji ve Etnografya Dergisi 82, 2021, p. 21-31 Kültür Varlıkları ve Müzeler Genel Müdürlüğü, Ankara
  2. Lee Clare, « Göbekli Tepe, Turkey. A brief summary of research at a new World Heritage Site (2015-2019) », e-Forschungsberichte des DAI 2020/2, p. 81-88, DOI 10,34780/efb.v0i2,1012 Deutsches Archäologisches Instituthttps://doi.org/10.34780/efb.v0i2.1012
  3. Eylem Özdoğan, « The Sayburç reliefs : a narrative scene from the Neolithic », Antiquity 96 (390), 2022, p. 1599-1605, DOI 10,15184/aqy.2022 125 Cambridge University Presshttps://doi.org/10.15184/aqy.2022
  4. Edward B. Banning, « So Fair a House. Göbekli Tepe and the Identification of Temples in the Pre-Pottery Neolithic of the Near East », Current Anthropology 52 (5), 2011, p. 619-660 University of Chicago Press
  5. Jens Notroff, Oliver Dietrich, Laura Dietrich, Cecilie Lelek Tvetmarken, Moritz Kinzel, Jonas Schlindwein, Devrim Sönmez et Lee Clare, « More than a vulture. A response to Sweatman and Tsikritsis », Mediterranean Archaeology and Archaeometry 17 (2), 2017, p. 57-74 Mediterranean Archaeology and Archaeometry
  6. Martin B. Sweatman, « Representations of calendars and time at Göbekli Tepe and Karahan Tepe support an astronomical interpretation of their symbolism », Time and Mind 17 (3-4), 2024, p. 191-247, DOI 10,1080/1751696X.2024,2373876 Taylor & Francishttps://doi.org/10.1080/1751696X.2024.2373876
  7. Martin B. Sweatman et Dimitrios Tsikritsis, « Decoding Göbekli Tepe with archaeoastronomy. What does the fox say ? », Mediterranean Archaeology and Archaeometry 17 (1), 2017, p. 233-250 Mediterranean Archaeology and Archaeometry
  8. Bahattin Çelik, « Karahan Tepe. A new cultural centre in the Urfa area in Turkey », Documenta Praehistorica 38, 2011, DOI 10,4312/dp.38,19 Univerza v Ljubljanihttps://doi.org/10.4312/dp.38.19
  9. Bahattin Çelik, « A new Early-Neolithic settlement : Karahan Tepe », Neo-Lithics 2-3/00, 2000, p. 6-8 Ex Oriente, Berlin
  10. Klaus Schmidt, Sie bauten die ersten Tempel. Das rätselhafte Heiligtum der Steinzeitjäger, Munich, 2006 C. H. Beck
  11. Lee Clare, « Inspired individuals and charismatic leaders. Hunter-gatherer crisis and the rise and fall of invisible decision-makers at Göbeklitepe », Documenta Praehistorica 51, 2024, p. 6-43, DOI 10,4312/dp.51,16 Univerza v Ljubljanihttps://doi.org/10.4312/dp.51.16
  12. Jacques Cauvin, Naissance des divinités, naissance de l’agriculture. La révolution des symboles au Néolithique, Paris, 1994, 304 p. CNRS Éditions, coll. « Empreintes »
  13. Olivier Aurenche et Stefan K. Kozłowski, La naissance du Néolithique au Proche-Orient, Paris, 2015 CNRS Éditions, coll. « Biblis »

Sources en ligne

  1. « Karahantepe | Taş Tepeler », notice de site rédigée par Necmi Karul Ministère de la Culture et du Tourisme de la République de Turquiehttps://tastepeler.org/en/settlements/karahantepe
  2. « Buried Buildings at Pre-Pottery Neolithic Karahantepe », notice bibliographique et résumé de l’article de Necmi Karul DergiParkhttps://dergipark.org.tr/en/pub/arkeolojiveetnografya/article/909296
  3. « Karahantepe : l’Anatolie à la fin de l’âge de pierre (Turquie) », conférence de Necmi Karul du 25 octobre 2023 Musée du Louvrehttps://www.louvre.fr/expositions-et-evenements/evenements-activites/karahantepe-l-anatolie-a-la-fin-de-l-age-de-pierre-turquie
  4. « Göbekli Tepe » Centre du patrimoine mondial de l’UNESCOhttps://whc.unesco.org/en/list/1572/
  5. « Life-size statue of a wild boar found in Special Building D of Göbekli Tepe » Deutsches Archäologisches Instituthttps://www.dainst.org/en/newsroom/life-size-statue-of-a-wild-boar-found-in-special-building-d-of-goebekli-tepe/181
  6. « More than a vulture : A response to Sweatman and Tsikritsis. » Tepe Telegrams, carnet de recherche du projet Göbekli Tepehttps://tepetelegrams.wordpress.com/2017/07/03/more-than-a-vulture-a-response-to-sweatman-and-tsikritsis/
  7. « Prehistoric Phallus-Shaped Pillars Found in Turkey » Archaeology Magazinehttps://archaeology.org/news/2021/10/21/211022-turkey-karahan-tepe-pillars/
  8. « New Karahantepe settlement may be older than Göbeklitepe » Daily Sabahhttps://www.dailysabah.com/arts/new-karahantepe-settlement-may-be-older-than-gobeklitepe/news
  9. « Ancient Çakmaktepe site in Şanlıurfa may be older than Göbeklitepe » Daily Sabahhttps://www.dailysabah.com/arts/ancient-cakmaktepe-site-in-sanliurfa-may-be-older-than-gobeklitepe/news
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