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Hatchepsout : comment une femme est devenue pharaon en Égypte

Diego Delso / Wikimedia Commons

Il n’existe pas d’an 1 d’Hatchepsout. Les monuments de son règne, obélisques compris, datent tout par les années de Thoutmosis III, son neveu, monté sur le trône enfant. Le jour où elle prend la titulature complète de roi, elle ne remet pas le compteur à zéro : elle se glisse dans un décompte déjà commencé. C’est la première chose que le dossier apprend, et elle contrarie le mot qu’on emploie le plus souvent à son sujet, celui de coup de force.

Un pot de vin scellé sous les gravats

En janvier 1936, la mission du Metropolitan Museum dégage le flanc de colline situé sous la chapelle funéraire de Sénenmout, à Cheikh Abd el-Gourna. Sous les déblais du chantier, une porte murée : la chambre préparée par Sénenmout pour sa mère Hatnéfer, morte septuagénaire. Le dépôt est intact, cas rare pour une sépulture privée du début du Nouvel Empire.

Plusieurs inscriptions du lot portent l’an 7. Une jarre est scellée au sceau de « l’épouse du dieu Hatchepsout », son titre de reine. Une autre porte l’épithète de « la Bonne Déesse », féminin de la formule qui désigne ordinairement un roi, suivie du nom de couronnement Maâtkarê. Le musée qui a fouillé la tombe tient ce cachet pour la plus ancienne attestation d’Hatchepsout en tant que roi. Les deux titres coexistent donc dans un même dépôt, scellé sous des gravats datés.

Ce que le dossier ne contient pas mérite d’être dit aussi franchement. Aucun acte, aucune stèle, aucune date de règne ne fixe le jour du couronnement. Dans sa tombe thébaine TT 81, l’architecte Inéni, qui a servi quatre rois, raconte la succession de Thoutmosis II : le fils monte sur le trône et Hatchepsout conduit les affaires du pays. Le passage, édité par Kurt Sethe dans les Urkunden, ne lui donne aucune titulature royale. On tient un avant et un après. Pas la charnière.

Amon entre dans la chambre d’Ahmès

Sur le portique nord de la terrasse médiane de Deir el-Bahari court une séquence en images : Amon prend l’apparence de Thoutmosis Ier, entre chez la reine Ahmès, lui tend le signe de vie ; Khnoum façonne au tour l’enfant et son ka. Édouard Naville a publié ces parois pour l’Egypt Exploration Fund. C’est le plus ancien cycle figuré de naissance divine conservé, et le superlatif demande aussitôt une nuance. Le thème est attesté plus tôt, notamment sur un bloc d’Éléphantine où Sésostris Ier fait face à la déesse Satet dans une composition parallèle, et Aménophis III le fera graver au temple de Louxor un siècle plus tard. Le procédé appartient au répertoire royal ; elle l’emploie la première dans une version complète.

Reste la thèse que l’égyptologie a longtemps tenue pour l’explication de fond : le droit au trône passait par les femmes, et être la fille aînée du roi conférait la légitimité. La démonstration inverse a été faite par une thèse soutenue à Chicago par Barbara Mertz en 1952, un article de Gay Robins en 1983, le livre de Lana Troy en 1986. Robins pointe le fait décisif : des rois dont la mère et l’épouse ne sont pas de sang royal règnent sans que rien ne change sur les monuments. Le récit gravé à Deir el-Bahari, où Thoutmosis Ier la désigne comme successeur devant la cour, ne peut donc pas être un compte rendu. Ce roi a eu pour successeur Thoutmosis II, sous lequel Hatchepsout n’apparaît que comme reine.

Le camp adverse garde un appui solide. Le titre d’épouse du dieu d’Amon n’avait rien d’honorifique : il venait avec une dotation, du personnel et un rôle liturgique à Karnak. La légitimation s’est appuyée sur une charge réelle.

Maâtkarê, avec un participe féminin

Au pilier dorsal d’une statue agenouillée de Deir el-Bahari, aujourd’hui au Metropolitan Museum sous le numéro 30,3.1, son nom d’Horus Ouseretkaou s’inscrit dans un serekh. Gay Robins a montré en 1999 que ses noms royaux sont formés sur des participes grammaticalement féminins et jouent sur des noms de déesses, procédé impossible dans la titulature d’un roi masculin. Les textes n’ont jamais dissimulé que le roi était une femme.

Les statues, elles, ont changé. Roland Tefnin a établi la séquence en 1979, Dimitri Laboury l’a reprise en 2014 : l’image officielle part d’une iconographie entièrement féminine sous les insignes royaux et arrive à une image masculine, musculature marquée et peau rouge, où ne subsistent que quelques pronoms féminins dans les inscriptions. La statue 30,3.1 relève de cette phase tardive : granite, 295,9 centimètres, couronne blanche de Haute-Égypte, pagne, barbe postiche.

L’explication courante, celle du déguisement, est contestée. Uroš Matić a montré en 2016 que lire Hatchepsout en travestie repose sur un raccourci, celui qui traite une image comme le portrait d’un corps. La statue montre la fonction. Le cartouche écrit la personne. Les deux n’ont jamais eu à dire la même chose.

Sept mois dans la carrière d’Assouan

À Karnak, la base de l’obélisque nord encore debout donne des dates. Les travaux commencent le premier jour du deuxième mois de peret de l’an XV et s’achèvent le dernier jour du quatrième mois de chemou de l’an XVI. Dans un calendrier de mois de trente jours, le compte tombe juste : sept mois. Le texte anticipe l’incrédulité de ses lecteurs, ce qui en fait l’un des passages les plus étranges de l’épigraphie royale. Le monolithe de granite rose approche les trente mètres ; les tonnages qui circulent dans la vulgarisation varient du simple au double et ne reposent sur aucune pesée. Et l’inscription compte ses sept mois depuis le début du travail dans la carrière, ce que la version popularisée transforme en extraction, transport et érection.

L’an 9 voit partir l’expédition vers Pount, dont les reliefs occupent la colonnade sud de la terrasse médiane. Une équipe conduite par Nathaniel Dominy a mesuré en 2020 les isotopes du strontium de deux babouins hamadryas momifiés du British Museum, EA 6736 et EA 6738, contre 155 animaux modernes prélevés dans 77 localités d’Afrique orientale et d’Arabie. Les deux bêtes sont nées hors d’Égypte, dans la zone qui couvre l’Érythrée, l’Éthiopie et la Somalie actuelles. La prudence porte sur un point précis : ces animaux datent du Nouvel Empire au sens large et rien ne les rattache à la flotte de l’an 9.

De la fin du règne vient la chapelle Rouge, reposoir de la barque d’Amon en quartzite et granodiorite. Thoutmosis III en a achevé la décoration, puis l’a fait démonter. Ses blocs sont ressortis du bourrage du IIIe pylône d’Aménophis III, et le Centre franco-égyptien d’étude des temples de Karnak l’a remontée par anastylose entre 1997 et 2001. François Larché, qui a dirigé le chantier, notait en 1999 que la publication ancienne ne donnait aucun dessin précis des élévations et que l’assemblage réel a obligé à réviser largement les placements proposés.

Le martelage n’a pas eu lieu tout de suite

La dernière attestation datée d’Hatchepsout est l’an 20. À l’an 22, elle a disparu des documents. Que Thoutmosis III ait ensuite fait effacer ses noms et ses figures des parois n’est contesté par personne : des représentations martelées ont été retrouvées scellées sous ses propres constructions à Deir el-Bahari. La date, elle, a occupé un demi-siècle de discussion. Charles Nims a ouvert le dossier en 1966 ; Dimitri Laboury, en 1998, place la campagne autour des années 42 et 43 du règne, une vingtaine d’années après la mort de la corégente. Florence Maruéjol en tire la conséquence sans ménagement : la proscription déclenchée dans toute sa virulence dès la mort d’Hatchepsout n’a jamais existé que dans l’imagination des égyptologues.

Jun Yi Wong a publié en juin 2025 dans Antiquity un réexamen des archives de fouille de Herbert Winlock, qui a dégagé le secteur entre 1922 et 1928. Sur les 18 statues indépendantes dont au moins une partie de la tête a été retrouvée, 9 seulement portent des dégâts sérieux au visage. Dans la fosse dite Hatshepsut Hole, seul contexte resté scellé depuis le règne de Thoutmosis III, cinq têtes sur six sont sorties intactes. Les cassures se répartissent au cou, à la taille et aux pieds, ce qui correspond à une pratique connue de désactivation rituelle, appliquée sur le même site aux statues de Montouhotep II et d’Aménophis Ier. Le reste vient du remploi : les colosses osiriaques, hauts de 3,13 à 7,35 mètres, ont été démontés assise par assise pour récupérer des blocs réguliers, et des sphinx de grès ont été retaillés en tambours de colonne.

Wong ne conclut pas à l’absence de persécution, et il le dit en toutes lettres : Hatchepsout a bien subi un programme d’effacement dont la portée politique ne peut pas être minorée. Dorothea Arnold, en 2005, y lit la trace d’un rapport de forces. Ce que l’article de 2025 déplace, c’est l’inférence qui allait des visages brisés à la colère d’un homme.

Deux sarcophages, aucun corps

Howard Carter dégage KV 20 en 1903 et 1904 pour le compte de Theodore Davis. Deux sarcophages de quartzite, une boîte à canopes, des dalles de calcaire portant des chapitres de l’Amdouat. Pas de momie. Une boîte au cartouche d’Hatchepsout, venue de la cachette royale de Deir el-Bahari, contient un viscère momifié et une dent.

En 2007, une mission dirigée par Zahi Hawass annonce que la momie féminine non identifiée de la petite tombe KV 60 est celle de la reine, sur la foi d’une lacune dentaire qui accueillerait cette molaire. Erhart Graefe objecte en 2011 que la dent provient de la mâchoire inférieure quand le vide de la momie se situe à la mâchoire supérieure. Aucune comparaison génétique n’a été conduite, le prélèvement détruisant la dent. Les deux cercueils de KV 60 ne portent que le titre de nourrice royale. Le dossier bouge encore : une mission égyptienne a annoncé en janvier 2025 avoir dégagé les fondations du temple de la vallée, avec plus de 1 500 blocs décorés et une centaine de tablettes gravées aux cartouches d’Hatchepsout. La publication scientifique n’a pas suivi.

Un objet a traversé tout cela. Le sarcophage de quartzite peint conservé au Museum of Fine Arts de Boston sous le numéro 04 278,1 a été taillé pour elle, puis cédé à son père. Les graveurs ont substitué le nom de Thoutmosis Ier au sien et fait passer les pronoms du féminin au masculin. Au dernier moment, la cuve s’est révélée trop courte pour le cercueil de bois du vieux roi, et il a fallu recreuser l’intérieur. Deux mètres vingt-cinq de pierre, deux tonnes sept, et une correction de dernière minute.

Pour aller plus loin

Le dossier croise la fonction d’épouse du dieu d’Amon, base institutionnelle des reines thébaines du début du Nouvel Empire, et la carrière de Sénenmout, intendant d’Amon et précepteur de la princesse Néferourê, dont les deux tombes thébaines posent à elles seules un problème de méthode. Il rejoint aussi le règne personnel de Thoutmosis III, dont les annales de Karnak forment le contrepoint documentaire le mieux fourni de la XVIIIᵉ dynastie.

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Sources de cet article

Chaque article est contre-vérifié avant publication : documents cités dans le texte, travaux de référence et pages institutionnelles consultées en ligne.

Sources primaires

  1. Grande statue agenouillée d’Hatchepsout, granite, h. 295,9 cm, couronne blanche, nom d’Horus Ouseretkaou en serekh au pilier dorsal, Deir el-Bahari, fouilles du Metropolitan Museum 1927-1928, tête rapportée de Berlin par échange en 1930 Metropolitan Museum of Art, New York, 30,3.1
  2. Sarcophage d’Hatchepsout retaillé pour Thoutmosis Ier, quartzite peint, l. 225 cm, 2 721,6 kg, tombe KV 20, Vallée des Rois, fouilles Carter pour Theodore M. Davis, 1903-1904 Museum of Fine Arts, Boston, 04 278,1
  3. Jarres et scellements de la tombe de Hatnéfer et Ramosé, sous la chapelle TT 71, Cheikh Abd el-Gourna, dont un cachet de « l’épouse du dieu Hatchepsout » et deux au nom de « la Bonne Déesse Maâtkarê », inscriptions de l’an 7 fouilles du Metropolitan Museum of Art, saison 1935-1936
  4. Obélisque nord d’Hatchepsout, granite rose, inscription de la base datant les travaux de l’an XV, deuxième mois de peret, jour 1, à l’an XVI, quatrième mois de chemou, dernier jour temple d’Amon-Rê, Karnak, cour du Ouadjyt, en place
  5. Cycle de la naissance divine, portique nord de la terrasse médiane, temple de Djeser-djeserou Deir el-Bahari, Thèbes-ouest
  6. Chapelle Rouge, reposoir de la barque d’Amon, quartzite et granodiorite, blocs extraits du bourrage du IIIe pylône musée de plein air de Karnak
  7. Autobiographie d’Inéni, tombe thébaine TT 81, Cheikh Abd el-Gourna Urkunden IV, 59-60
  8. Babouins hamadryas momifiés du Nouvel Empire, EA 6736 et EA 6738, analysés pour leurs isotopes du strontium The British Museum, Londres

Bibliographie

  1. Jun Yi Wong, « The afterlife of Hatshepsut’s statuary », *Antiquity* 99 (405), 2025, p. 746-761, DOI 10,15184/aqy.2025,64 Cambridge University Press
  2. Roland Tefnin, *La statuaire d’Hatshepsout. Portrait royal et politique sous la XVIIIe dynastie*, Monumenta Aegyptiaca IV, Bruxelles, 1979 Fondation égyptologique Reine Élisabeth
  3. Dimitri Laboury, « How and Why Did Hatshepsut Invent the Image of Her Royal Power ? », dans José M. Galán, Betsy M. Bryan et Peter F. Dorman (dir.), *Creativity and Innovation in the Reign of Hatshepsut*, SAOC 69, Chicago, 2014, p. 49-93 The Oriental Institute of the University of Chicago
  4. Dimitri Laboury, *La statuaire de Thoutmosis III. Essai d’interprétation d’un portrait royal dans son contexte historique*, Liège, 1998 Centre informatique de philosophie et lettres
  5. Florence Maruéjol, *Thoutmosis III et la corégence avec Hatchepsout*, Paris, 2007 Pygmalion, « Les grands pharaons »
  6. Gay Robins, « The Names of Hatshepsut as King », *Journal of Egyptian Archaeology* 85, 1999, p. 103-112, DOI 10,1177/030751339908500107 Egypt Exploration Society
  7. Gay Robins, « A Critical Examination of the Theory that the Right to the Throne of Ancient Egypt Passed through the Female Line in the 18th Dynasty », *Göttinger Miszellen* 62, 1983, p. 67-77 Göttinger Miszellen
  8. Barbara Mertz, *Certain Titles of the Egyptian Queens and Their Bearing on the Hereditary Right to the Throne*, thèse de doctorat, Chicago, 1952 University of Chicago
  9. Lana Troy, *Patterns of Queenship in Ancient Egyptian Myth and History*, Boreas 14, Uppsala, 1986 Acta Universitatis Upsaliensis
  10. Uroš Matić, « (De)queering Hatshepsut : Binary Bind in Archaeology of Egypt and Kingship Beyond the Corporeal », *Journal of Archaeological Method and Theory* 23 (3), 2016, p. 810-831, DOI 10,1007/s10816-016-9288-9 Springer
  11. Uroš Matić, « The Sap of Life : Materiality and Sex in the Divine Birth Legend of Hatshepsut and Amenhotep III », dans Rennan Lemos et alii (dir.), *Perspectives on Materiality in Ancient Egypt*, Oxford, 2018 Archaeopress
  12. Charles F. Nims, « The Date of the Dishonoring of Hatshepsut », *Zeitschrift für ägyptische Sprache und Altertumskunde* 93, 1966, p. 97-100, DOI 10,1524/zaes.1966,93,12,97 De Gruyter
  13. Dorothea Arnold, « The Destruction of the Statues of Hatshepsut from Deir el-Bahri », dans Catharine H. Roehrig, Renée Dreyfus et Cathleen A. Keller (dir.), *Hatshepsut : From Queen to Pharaoh*, New York, 2005, p. 270-276 The Metropolitan Museum of Art
  14. Erhart Graefe, « Der angebliche Zahn der angeblich krebskranken Diabetikerin Königin Hatschepsut, oder : Die Mumie der Hatschepsut bleibt unbekannt », *Göttinger Miszellen* 231, 2011, p. 41-43 Göttinger Miszellen
  15. Zahi Hawass et Sahar N. Saleem, *Scanning the Pharaohs. CT Imaging of the New Kingdom Royal Mummies*, Le Caire, 2016 The American University in Cairo Press
  16. Nathaniel J. Dominy et alii, « Mummified baboons reveal the far reach of early Egyptian mariners », *eLife* 9, 2020, DOI 10,7554/eLife.60860 eLife
  17. François Larché, « La reconstruction à Karnak de la chapelle Rouge d’Hatchepsout », *Bulletin de la Société française d’égyptologie* 145, 1999, p. 5-18 Société française d’égyptologie
  18. Édouard Naville, *The Temple of Deir el Bahari*, 6 vol., Londres, 1895-1908 Egypt Exploration Fund
  19. Herbert E. Winlock, *Excavations at Deir el Bahri 1911-1931*, New York, 1942 Macmillan
  20. Kurt Sethe, *Urkunden der 18. Dynastie*, Urkunden des ägyptischen Altertums IV, Leipzig, 1906-1909 J. C. Hinrichs
  21. Eberhard Dziobek, *Das Grab des Ineni. Theben Nr. 81*, Archäologische Veröffentlichungen 68, Mayence, 1992 Philipp von Zabern
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