Le règne de Tarquin l’Ancien ne correspond à rien de ce que les archéologues ont retiré du sous-sol de Bourges. C’est pourtant sous ce roi de Rome que Tite-Live, au livre V de son Histoire romaine (V, 34), place le temps où les Bituriges détenaient le pouvoir suprême chez les Celtes et leur donnaient un roi, Ambigatus, si riche en hommes qu’il envoya ses deux neveux chercher des terres nouvelles, l’un vers la forêt Hercynienne, l’autre vers l’Italie. Le chapitre précédent (V, 33) fait passer les Gaulois en Italie deux siècles avant leur attaque contre Clusium, prélude à la prise de Rome. Sous la cathédrale, sous la cour de l’Hôtel-Dieu et sous les anciennes casernes de l’est de la ville, les traces d’un grand centre ne remontent qu’à la fin du VIᵉ siècle av. J.-C., et l’essentiel se concentre autour de 500 et dans le Vᵉ siècle. Les premiers tessons de vases attiques y ont été reconnus en 1984, l’année même où la ville se dotait d’un service d’archéologie.
Des enduits peints rue Littré
Le centre ancien occupe la pointe d’un promontoire calcaire peu élevé, au-dessus de la confluence de l’Auron et de l’Yèvre, deux affluents du Cher. Lorsqu’il l’assiège en 52 av. J.-C., César le décrit entouré presque partout par la rivière et le marais, avec un seul accès, très étroit, et rapporte que les Bituriges supplièrent l’assemblée des Gaulois de ne pas les forcer à incendier de leurs mains une ville qui était presque la plus belle de toute la Gaule (Guerre des Gaules, VII, 15). Quatre siècles et demi séparent pourtant cette ville de celle qui nous occupe. Les couches du premier âge du Fer gisent au fond d’une séquence urbaine ininterrompue jusqu’à aujourd’hui, si bien que, comme le notent Manuel Fernández-Götz et Ian Ralston, on en sait davantage sur la périphérie de Bourges que sur son centre.
Depuis 1980, quelques sondages de faible surface ont atteint ces niveaux profonds sur le versant nord et le flanc ouest du promontoire. Rue Littré, trois états successifs d’une demeure riche, probablement aristocratique, s’échelonnent de la fin du VIᵉ au milieu du Vᵉ siècle, protégés par chance sous des maçonneries plus tardives. Ils ont livré des enduits peints, des restes de repas où le gibier tient une place notable, et des fragments de vases attiques, à figures noires dans les états anciens, à figures rouges dans le plus récent. À une centaine de mètres, la fouille de la cour de l’Hôtel-Dieu, l’hôpital médiéval, a retrouvé un dépôt massif d’argile propre à bâtir, des fragments d’amphores de Marseille et une céramique locale modelée à la main puis reprise sur un tour lent. L’un des sondages a aussi rencontré un mur d’argile pure. Le service d’archéologie de Bourges Plus restitue sur ce versant des bâtiments de bois et de terre dressés sur une terrasse artificielle, entre la place de la Nation et les rues Gambon et Littré. Ils ont brûlé au moins deux fois, et chaque fois on les a reconstruits aux mêmes emplacements, ce qui suggère un premier découpage du sol en parcelles.
L’enceinte de ce quartier n’a jamais été vue. Aucun système défensif cohérent du premier âge du Fer n’est connu à Bourges, et Ralston admet que l’on suppose son existence par analogie avec les autres sites du même rang, faute de mieux, puisque le grand fossé de l’oppidum de la fin de l’âge du Fer, creusé en travers de l’accès sud-est, a pu effacer toute trace antérieure. Pierre-Yves Milcent a repéré dans les observations du XIXᵉ siècle, aux Établissements militaires, un fossé important et non daté, qui laisserait place à un système d’enclos emboîtés comparable à celui de la Heuneburg, sur le haut Danube. Ralston juge même concevable, sans pouvoir le démontrer, que la demeure de la rue Littré se soit trouvée hors de la défense la plus intérieure.
Port Sec Sud
De l’autre côté des marais de l’Yèvre, à trois kilomètres de la cathédrale, l’ancienne emprise militaire de Port Sec a livré le plus vaste quartier artisanal fouillé du site. L’opération de Port Sec Sud a porté sur 12 hectares, à la périphérie nord-est du complexe, et mis au jour 260 fosses, pour la plupart des ateliers semi-enterrés à fond plat. Leur comblement, très riche, mêle ossements animaux, céramique, objets de métal et parures. Le travail des métaux y domine, à commencer par la fabrication des fibules à timbale, un type d’agrafe de vêtement alors en vogue, mais on y a aussi travaillé les alliages cuivreux, le fer et le lignite, une roche noire et tendre dont on tirait des bracelets. Certaines parures portaient des incrustations d’os ou de corail. Les trous de poteaux sont très rares, et Ralston en déduit que les maisons d’où proviennent ces déchets abondants et peu usés ont été bâties d’une manière qui laisse peu de traces au sol.
Plus près du promontoire, à un kilomètre et demi au sud-est de sa pointe, sur l’accès le plus facile, Saint-Martin-des-Champs avait déjà révélé sur 4 200 mètres carrés fouillés des ateliers du même genre, disposés selon une trame plus régulière, où l’on fabriquait des parures de bronze et de lignite, où l’on travaillait l’os et la corne, et où le tissage côtoyait la forge.
Les importations méditerranéennes descendent jusque dans ces fosses. À Saint-Martin, les artisans disposaient de céramique attique à figures rouges et d’amphores massaliètes, et l’un d’eux a jeté le fragment d’un plat de bronze étrusque. Port Sec a livré de la figure rouge attique, des amphores de Marseille et, plus rarement, d’Étrurie, de la céramique à pâte claire du Midi de la France et une pointe de flèche triangulaire en bronze. Les archives Beazley, le grand inventaire des vases athéniens tenu à Oxford, recensent encore parmi les trouvailles de Bourges le fragment d’un vase à figures rouges, peut-être un stamnos, orné d’un jeune homme drapé et daté de 500 à 450 av. J.-C. Dans le modèle classique, le vin grec et la vaisselle étrusque remontaient vers le nord pour aboutir à la table d’une élite qui les redistribuait à ses fidèles. À Bourges, ils aboutissent aussi chez des bronziers et des forgerons, et Ralston en tire l’idée d’une organisation moins verticale qu’ailleurs, où la richesse circulait plus largement dans les couches supérieures de la société. Avec Fernández-Götz, il ajoute que Bourges interdit d’appliquer sans critique la théorie du système-monde, qui fait des sociétés du Nord de simples périphéries mues par la demande méditerranéenne, et tous deux tiennent la croissance démographique et les inégalités internes, enracinées avant même la fondation de Marseille vers 600, pour les principaux moteurs du changement. L’argument a une limite que les fouilles elles-mêmes imposent, puisque la comparaison oppose une périphérie largement décapée à un centre aperçu par quelques trous de serrure, et qu’on ne sait pas ce que contenait la demeure de la rue Littré au-delà des mètres carrés ouverts.
La datation de Port Sec a bougé. En 2010, Ralston y voyait une brève effervescence concentrée dans les décennies autour de 500 ; la monographie publiée en 2012 rattache le mobilier à La Tène A, la première phase du second âge du Fer, et lui fait couvrir les trois quarts du Vᵉ siècle. Les deux lectures s’accordent sur la brièveté de l’occupation, les fosses se recoupant rarement, et sur sa fin. Les ateliers ont été comblés de manière systématique, ce que Fernández-Götz et Ralston interprètent en 2017 comme un abandon planifié. Dès le IVᵉ siècle, un groupe de silos est creusé dans la partie sud du gisement, puis reçoit, une fois abandonné, de nombreux squelettes humains, et une occupation rurale semblable à celles du Bassin parisien remplace le quartier d’artisans. À Lazenay, au sud-ouest de la ville, huit adultes avaient de même été déposés dans des silos du chemin de Gionne, certains décapités après la mort, d’autres parés de bracelets du IVᵉ siècle, dans des fosses qui contenaient d’ordinaire deux à trois tonnes de grain et parfois jusqu’à six.
Les morts ont été trouvés avant les vivants
Entre 1867 et 1920, l’aménagement des Établissements militaires, à l’est de la ville, sur l’emplacement de l’actuel technopôle et du campus de Lahitolle, met au jour des sépultures du Vᵉ siècle, inhumations et incinérations, avec des éléments de char, des parures, de la vaisselle de bronze, des céramiques importées et des amphores. Les érudits locaux relèvent et prélèvent ce que les ouvriers dégagent. Jules Dumoutet avait été chargé de consigner ce que bouleversaient ces chantiers, dont celui d’une fonderie de canons, ce qui vaut à Bourges, selon Ralston, d’avoir peut-être employé le premier archéologue municipal. Le mobilier a rejoint le musée du Berry, qui conserve pour les années 510 à 390 av. J.-C. un ensemble funéraire de très grande qualité, de Bourges jusqu’à Dun-sur-Auron et Saint-Denis-de-Palin.
Une tombe du Vᵉ siècle découverte en 1849 route de Dun montre ce que valent ces trouvailles anciennes. Une note publiée en 1904 dans les Mémoires de la Société des Antiquaires du Centre en reconstitue le contenu, dispersé entre plusieurs collections privées, dont l’une conservait l’étiquette « Bourges-1849, route de Dun ». Elle énumère un grand torque orné, deux torques plus petits, un grand bracelet, deux anneaux et des pendeloques. La notice actuelle des musées de Bourges mentionne aussi un stamnos de bronze, vase à mélanger le vin, qui avait servi d’urne aux cendres du défunt, et une œnochoé étrusque, la cruche qui servait à le verser. Les pendeloques, en forme de petits paniers, sont des amulettes typiques de la culture de Golasecca, qui s’est épanouie près de Côme. Une notice récente, rédigée par des collégiens sous l’encadrement du service d’archéologie, propose d’y voir une princesse d’Italie du Nord venue épouser un chef du lieu. L’hypothèse a pour elle le grand torque, parure habituelle des femmes puissantes, et les amulettes italiennes, mais rien dans ce mobilier ne distingue une épouse étrangère d’une Biturige parée d’objets importés.
Les fouilles modernes ont été plus avares. Aux Carrières de Bachon, sur une crête qui domine l’Auron à Lazenay, un grand tertre de construction composite, cerné d’un fossé d’une quarantaine de mètres de diamètre, avait été pillé dès l’Antiquité par une tranchée descendue jusqu’à la fosse centrale. Il abritait pourtant la riche sépulture d’un jeune enfant, une ciste secondaire en pierres sèches qui contenait probablement une femme adulte, et, scellés sous le tertre, les restes d’un bûcher avec les garnitures d’un char brûlé, où l’on avait glissé une épingle en or à tête de bélier, premier bijou d’or connu à Bourges pour le début de La Tène.
Aux Grands Danjons, à trois kilomètres à l’ouest du centre, le tumulus fouillé en 1989 portait lui aussi les marques d’un pillage et n’a rendu qu’une petite fibule de la fin du Hallstatt ou du début de La Tène, avec peut-être un fragment d’épée décorée. Une cruche étrusque à bec provient d’un tertre de Morthomiers, vers la vallée du Cher, et Ralston compte dix-huit objets de bronze étrusques ou italiques pour Bourges et ses abords, en avertissant que certaines provenances ont pu être ajoutées après coup pour faire monter les prix.
Aucune de ces tombes n’égale pourtant celle de Vix.
Le roi que Tite-Live donne aux Celtes
Le récit tient en quelques lignes. Ambigatus règne sur une Celtique si prospère en blé et en hommes qu’elle en devient presque ingouvernable ; vieillissant, il charge les fils de sa sœur, Bellovèse et Ségovèse, d’emmener le surplus là où les auspices les guideront. Le sort donne la forêt Hercynienne au second et l’Italie au premier, qui lève des hommes chez sept peuples, Bituriges, Arvernes, Sénons, Éduens, Ambarres, Carnutes, Aulerques, franchit les Alpes, bat les Étrusques près du Tessin et fonde Mediolanum, l’actuelle Milan. Tite-Live écrit sous Auguste, plus de cinq siècles après les faits qu’il date.
Pierre-Yves Milcent a proposé en 2007 de reconnaître dans la grande agglomération de Bourges la capitale du royaume d’Ambigatus, et le service d’archéologie de l’agglomération présente aujourd’hui ses découvertes du promontoire sous le titre « Sur les pas d’Ambigatos ». La proposition a pour elle une rencontre difficile à ignorer, celle d’un texte qui fait des Bituriges la puissance dominante de la Gaule centrale et d’un site biturige dont l’étendue supposée dépasse celle de la Heuneburg, le centre princier le mieux fouillé. Fernández-Götz et Ralston y ajoutent en 2017 un argument plus fin. L’abandon apparemment planifié de Port Sec vers la fin du Vᵉ siècle pourrait trouver un écho dans le départ massif que Tite-Live présente comme une décision politique, et l’effondrement des centres princiers précède de peu les migrations celtiques du IVᵉ siècle qui mènent les Gaulois jusqu’à Rome.
L’examen du texte invite à plus de retenue. Christian Peyre et Olivier Buchsenschutz l’ont repris en 2008 dans la revue Germania. La définition de la Celtique comme tiers de la Gaule y reproduit celle que César donne au début de la Guerre des Gaules (I, 1), soit que Tite-Live suive son devancier, soit que tous deux puisent à une source commune. Chez Tite-Live, le mot fortuna, qui fonde la puissance d’Ambigatus, a été lu comme la transcription de la tyché grecque, donc comme l’indice d’une source grecque. La liste des sept peuples, enfin, ne couvre probablement pas toute la Celtique, puisque Ségovèse devait lui aussi lever des hommes et que Tite-Live n’en dit rien. Tel qu’il a été transmis, le récit porte sans doute autant la marque de la géographie savante du Iᵉʳ siècle av. J.-C. que celle d’un souvenir archaïque. La chronologie pose un problème plus simple. Deux siècles avant Clusium, on se trouve au tout début du VIᵉ siècle ; l’apogée de Bourges tombe un siècle plus tard, son déclin vers 400. Rapprocher le site et le récit oblige ainsi à garder l’histoire et à rejeter sa date. Le procédé n’a rien d’illégitime, les dates des rois de Rome étant elles-mêmes une reconstruction tardive, mais il retire au texte la seule donnée qui permettait de le vérifier.
Deux cents hectares, au conditionnel
Le modèle de la résidence princière a été défini en 1969 par Wolfgang Kimmig à partir de la Heuneburg. Il réunit un centre perché et fortifié, des objets venus de Méditerranée et des tombes somptueuses dans les environs immédiats. Bourges ne remplit franchement que la deuxième condition. Son enceinte reste inconnue, et aucune de ses tombes n’atteint le rang de celle de Vix, en Bourgogne, où une femme fut enterrée vers 500 av. J.-C. avec un cratère de bronze d’environ 1 100 litres. Ralston souligne aussi l’excentricité du site, à quelque 200 kilomètres de Mont Lassois, au-delà de la distance habituelle entre deux centres de cette catégorie, avec des tertres riches regroupés presque tous à l’ouest et au sud de la ville, comme si l’est avait été une frontière culturelle ou politique plutôt qu’un arrière-pays.
Bourges déborde en revanche le modèle par sa taille. En tenant compte des marais et des autres vides qui interrompaient l’occupation, Ralston estime que l’agglomération a pu atteindre 150 à 200 hectares, avec un apogée d’environ trois générations autour de 500 av. J.-C., à la fin du Hallstatt et au tout début de La Tène, suivi d’un déclin rapide. À la Heuneburg, l’habitat extérieur couvrait une centaine d’hectares, mais seulement pendant trois générations, entre la fin du VIIᵉ et le milieu du VIᵉ siècle, et sa population est estimée à quelque 5 000 personnes. À Lyon-Vaise, seul autre exemple français comparable selon le service d’archéologie de Bourges Plus, l’agglomération ouverte de la fin du VIᵉ et du Vᵉ siècle couvre au moins 55 hectares. Personne n’a avancé de chiffre de population pour Bourges, et les données ne le permettent pas. En 2017, Fernández-Götz et Ralston appliquent pourtant le mot urbain à Bourges comme à la Heuneburg, au sens d’un urbanisme de faible densité, celui de grands sites aux fonctions multiples, comme Angkor ou Cahokia, où l’on compte parfois moins de cinquante habitants à l’hectare. Ils définissent la ville comme une agglomération importante d’habitants permanents qui remplit des fonctions de place centrale pour un territoire plus large, et ils situent les sociétés de Bourges, de la Heuneburg ou de Mont Lassois à mi-chemin entre la chefferie complexe et l’État archaïque.
La définition est taillée large, et elle a ses contradicteurs. Dès 2010, Gilbert Kaenel consacrait dans la revue Antiquity aux deux monographies sur Bourges un compte rendu qui portait la question dans son titre, en demandant à quel point la Bourges du Vᵉ siècle était urbaine. Patrice Brun et Bruno Chaume, qui avaient réuni en 1997 un colloque sur les « éphémères principautés celtiques », intitulaient encore en 2013 leur bilan d’un point d’interrogation, en se demandant s’il s’était agi d’une éphémère tentative d’urbanisation. On préférera ici le mot agglomération, parce qu’il décrit sans présumer des rues, d’un plan d’ensemble et d’une enceinte que les fouilles n’ont pas montrés. Le centre de Bourges ne se lira jamais en grand décapage, la plupart des établissements de ses environs restent inconnus, et l’influence des modèles d’Italie du Nord, que Ralston tient pour probable dans l’essor du site, n’a pas encore été précisée.
De la tombe de la route de Dun, la planche gravée d’Alfred de Lachaussée montrait six pendeloques en forme de paniers. L’auteur de la note de 1904 n’en connaissait plus que trois, enfilées sur un fil de bronze qui n’avait rien à voir avec la découverte, et le musée du Berry, installé depuis 1891 dans l’hôtel Cujas, en conserve aujourd’hui trois, avec le stamnos qui avait servi d’urne.
Pour aller plus loin
Bourges se lit avec Vix et le Mont Lassois, en Bourgogne, et avec la Heuneburg, sur le haut Danube, les deux autres grands centres princiers de la fin du premier âge du Fer. Le site conduit aussi vers la culture de Golasecca, en Italie du Nord, dont les amulettes ont atteint le Berry, et vers le siège d’Avaricum par César en 52 av. J.-C.
Au musée du Berry, à Bourges, on conserve un vase de bronze qui a servi d’urne. Il contenait les cendres d’une personne morte au Vᵉ siècle av. J.-C. À cette époque, le peuple des Bituriges avait déjà installé à Bourges un grand centre de pouvoir. Ce centre dort aujourd’hui sous la ville moderne, et les archéologues cherchent encore ce qu’il était vraiment.
Une maison riche sur la colline
Le cœur de ce centre occupait une petite colline, presque entourée de rivières et de marais. Sous les rues du vieux Bourges, les archéologues n’ont pu creuser que de petits trous. Ils y ont pourtant trouvé les restes d’une maison riche. Ses murs portaient des peintures, et ses habitants mangeaient beaucoup de gibier.
Dans ces couches, on a ramassé des morceaux de vases grecs, venus d’Athènes. D’autres débris appartenaient à de grandes jarres de transport. Celles-ci avaient été fabriquées à Marseille. Ces objets avaient donc voyagé très loin avant d’arriver sur la colline.
Cette maison a brûlé plus d’une fois. Chaque fois, on l’a reconstruite au même endroit. Personne, en revanche, n’a retrouvé le rempart qui devait protéger la colline. Un grand fossé, creusé bien plus tard, l’a peut-être effacé.
Des artisans et des morts
Les plus grandes fouilles ont eu lieu en bordure de la ville. À trois kilomètres de la colline, de l’autre côté des marais, s’étendait un vaste quartier d’artisans. Les archéologues y ont compté 260 fosses. La plupart étaient des ateliers à demi enterrés.
On y fabriquait surtout des agrafes pour fermer les vêtements. Les artisans travaillaient aussi le bronze, le fer et une roche noire et tendre. Avec cette roche, ils taillaient des bracelets. Leurs déchets contiennent, eux aussi, des vases grecs et des jarres venues de Marseille.
Ce détail a son importance. Pour l’archéologue Ian Ralston, ces objets de luxe ne finissaient pas tous à la table d’un seul chef. La richesse circulait plus largement parmi les gens aisés.
Ce quartier a pourtant vécu peu de temps, et ses dates exactes font encore débat. Ses ateliers ont ensuite été rebouchés avec soin. Deux chercheurs y voient un abandon organisé à l’avance. Plus tard, des silos à grain creusés sur place ont reçu de nombreux morts.
D’autres morts reposaient dans des tombes riches, tout autour du site. L’une d’elles se trouvait sous une grande butte de terre, déjà ouverte par des pilleurs dans l’Antiquité. On y a pourtant trouvé un jeune enfant, richement accompagné. Sous la butte, un char avait brûlé sur un bûcher, et quelqu’un y avait laissé une épingle d’or ornée d’une tête de bélier.
Rien ici n’atteint toutefois le niveau de Vix, en Bourgogne. Là-bas, une femme a été enterrée avec un énorme vase de bronze. Vix appartient pourtant au même monde, celui des grands centres princiers.
Un roi dans un livre romain
Un historien romain, Tite-Live, raconte une vieille histoire sur les Bituriges. Il écrit sous l’empereur Auguste, plus de cinq siècles après les faits. Selon lui, ce peuple dominait alors tous les Celtes. Son roi s’appelait Ambigatus. Son pays comptait tant d’habitants qu’il envoya ses neveux chercher d’autres terres.
L’un des neveux partit vers une immense forêt. L’autre prit la route de l’Italie. Il y aurait fondé la ville qui est aujourd’hui Milan.
L’archéologue Pierre-Yves Milcent a proposé de voir dans Bourges la capitale de ce roi. L’idée a de quoi plaire, car le site est immense pour son époque. Les dates, elles, ne collent pas. Tite-Live place ce roi environ un siècle avant le grand moment de Bourges.
Deux autres chercheurs ont relu ce passage mot à mot. Une partie du récit ressemble beaucoup à ce qu’écrivait César. Le texte mêle donc sans doute un vieux souvenir et le savoir des Romains de son temps. Pour relier Bourges à ce roi, il faut croire l’histoire, mais pas sa date.
Une ville, peut-être
Selon Ralston, l’ensemble a pu couvrir jusqu’à 200 hectares. C’est bien plus que la Heuneburg, le grand site princier le mieux fouillé, sur le Danube. Ce chiffre tient compte des marais, où personne ne vivait.
Le grand moment de Bourges se situe autour de 500 av. J.-C. Il n’a duré qu’environ trois générations. Le site a ensuite décliné très vite.
Pour certains chercheurs, Bourges était déjà une ville. Ce serait une ville très étalée, avec peu d’habitants pour sa surface. D’autres préfèrent poser la question sans y répondre. Personne ne sait combien de gens vivaient là. On n’a retrouvé ni rues, ni plan d’ensemble, ni rempart.
La colline du centre ne sera jamais fouillée en grand, car la ville moderne la recouvre. Entre ceux qui parlent de ville et ceux qui hésitent, le débat n’est toujours pas tranché.
La version complète raconte la tombe de la route de Dun, dont la moitié des amulettes n’est plus connue, et le mot latin qui trahirait, chez Tite-Live, une source grecque.
Sources de cet article
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Sources primaires
- Tite-Live, Histoire romaine (Ab Urbe condita), V, 33-35, passage des Gaulois en Italie, règne d’Ambigatus sous Tarquin l’Ancien, départ de Bellovèse et Ségovèse, fondation de Mediolanum [traduction Rev. Canon Roberts, Londres, Dent, 1912, Perseus (Perseids)](https://fgh.perseids.org/read/latinLit/phi0914/phi001/perseus-eng3/5.33.5-5.34.5
- César, Guerre des Gaules (De bello Gallico), VII, 15-28, délibération sur Avaricum, description du site entre rivière et marais, siège et prise de la ville en 52 av. J.-C. [traduction Loeb, LacusCurtius, université de Chicago](https://penelope.uchicago.edu/Thayer/E/Roman/Texts/Caesar/Gallic_War/7C*.html
- Mobilier de la sépulture de la route de Dun, Bourges, Vᵉ siècle av. J.-C., découverte en 1849 : stamnos de bronze employé comme urne, œnochoé étrusque, grand torque estampé, pendeloques en forme de paniers de type Golasecca – Musée du Berry, Bourges [notice « Enquête sur une tombe celte », Objets du moment 17, 2025, Bourges Plus et Musées de Bourges](https://agglo-bourgesplus.fr/web/medias/files/Arch%C3%A9ologie/Objets%20du%20moment/17_2025_EnqueteTombeCelte.pdf
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Sources primaires (suite)
- « Note sur une sépulture antique de la rue de Dun », extrait du XXVIIᵉ volume des Mémoires de la Société des Antiquaires du Centre, Bourges, Tardy-Pigelet, 1904 [fonds Cartailhac, bibliothèques de l’université de Toulouse](https://documents.univ-toulouse.fr/numerisation/fonds/cartailhac/brochures/Res_HAA_62_24.pdf
- Fragment de stamnos ( ?) athénien à figures rouges, jeune homme drapé, 500-450 av. J.-C., trouvé à Bourges – dépôt archéologique de Bourges, Beazley Archive n° 25520 [fiche du Classical Art Research Centre, université d’Oxford](https://www.carc.ox.ac.uk/record/2EEA713D-E176-42C9-B61B-50B9CCA4396B
- Tumulus des Grands Danjons, Bourges, sauvetage programmé de 1989 (M. Baillieu), sépulture pillée, fibule de la fin du Hallstatt ou du début de La Tène [notice ADLFI, Archéologie de la France - Informations, Centre-Val de Loire](https://core.ac.uk/download/430353979.pdf
Bibliographie
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- Christian Peyre et Olivier Büchsenschütz, « Tite-Live, Bourges, et les premiers processus d’urbanisation à l’âge du Fer en France septentrionale », Germania 86, 2008, p. 29 et suiv. [Römisch-Germanische Kommission, bibliothèque universitaire de Heidelberg](https://journals.ub.uni-heidelberg.de/index.php/germania/article/view/95475/90351
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- Patrice Brun et Bruno Chaume, « Une éphémère tentative d’urbanisation en Europe centre-occidentale durant les VIᵉ et Vᵉ siècles av. J.-C. ? », Bulletin de la Société préhistorique française 110 (2), 2013, p. 319-349 [bibliographie de Patrice Brun, université Paris 1 Panthéon-Sorbonne](https://www.pantheonsorbonne.fr/page-perso/pbrun
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Sources en ligne
- [« Sur les pas d’Ambigatos »]( Service d’archéologie préventive, Bourges Plushttps://www.agglo-bourgesplus.fr/web/medias/files/Arch%C3%A9ologie/Sur%20les%20pas%20d'Ambigatos.pdf
- [« Un complexe princier de l’âge du Fer : l’habitat du promontoire de Bourges (Cher) (VIᵉ-IVᵉ s. av. J.-C.) », résumé de la monographie]( Service d’archéologie préventive, Bourges Plushttps://agglo-bourgesplus.fr/web/medias/files/Arch%C3%A9ologie/Bituriga/Complexe_princier.pdf
- [« Musée du Berry », notice Muséofile M0230]( Plateforme ouverte du patrimoine, ministère de la Culturehttps://pop.culture.gouv.fr/notice/museo/M0230
- [Communiqué de presse de l’Inrap sur une visite de chantier conduite avec Bourges Plus, présentant le service d’archéologie créé par la ville en 1984]( Institut national de recherches archéologiques préventiveshttps://www.inrap.fr/sites/inrap.fr/files/atoms/files/visite_chantier_archeologie_-_cp_inrap.pdf






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