Connectez-vous pour enregistrer les articles, suivre votre progression et ajouter des favoris.

Académie · Cours Antiquité · Vie & société

0. Avant-propos

Comprendre la Rome antique

En 28 avant notre ère, Octavien, qui ne porte pas encore le nom d’Auguste, recense avec Agrippa les citoyens romains et en compte 4 063 000. Le recensement précédent, en 70-69, en avait trouvé 900 000 ou 910 000 selon les témoins. Ni les colonies fondées dans l’intervalle ni le droit de cité donné aux habitants de la Gaule transpadane en 49 ne suffisent à expliquer qu’un chiffre soit multiplié par plus de quatre en quarante-deux ans. Le prince donne pourtant le sien à l’unité près, dans le récit de ses actes qu’il voulait voir graver sur des tables de bronze devant son mausolée.

Ces deux nombres ne comptent probablement pas les mêmes personnes. Pour Peter Brunt, le recensement d’Auguste inclut les femmes et les enfants, que la République n’inscrivait pas, et l’Italie augustéenne n’aurait eu que cinq à sept millions d’habitants. Pour les tenants d’un compte haut, les deux chiffres ne visent que les hommes adultes, celui de 70-69 a laissé de côté une grande partie des citoyens, et la péninsule approcherait les quatorze millions ; Saskia Hin a proposé une lecture intermédiaire. Avec le compte bas, la population rurale de l’Italie recule à la fin de la République. Avec les deux autres, rien n’oblige à le supposer, et c’est l’argument qu’Alessandro Launaro a tiré de cinquante ans de prospections archéologiques pour écarter le compte bas. Selon le compte qu’on retient, la crise agraire qui ouvre, dans la plupart des récits, la fin de la République change de visage.

Une question conduit les treize chapitres.

Comment une cité du Latium, gouvernée par des magistrats élus pour un an et par un conseil d’anciens magistrats, a-t-elle soumis l’Italie puis la Méditerranée, perdu en chemin ses institutions républicaines, et gouverné ensuite pendant des siècles un empire de plusieurs dizaines de millions d’habitants avec une quarantaine de gouverneurs et le concours des notables de chaque cité ?

Le cours traite du pouvoir, des institutions, de l’armée, de l’argent et de la société. Les dieux de Rome, ses prêtres, ses rites et le culte rendu aux empereurs relèvent du cours « Comprendre la religion romaine » et n’apparaissent ici qu’aux endroits où la politique les rencontre. La christianisation de l’Empire n’est abordée que dans ses effets sur le gouvernement, et les royaumes grecs que Rome affronte en Orient sont présentés dans « Comprendre la Grèce antique ». Le parcours commence avec les cabanes de l’âge du fer sur les collines du Tibre et s’arrête en 476, quand le dernier empereur d’Occident est déposé à Ravenne, sans suivre l’Empire d’Orient, qui dure encore près de mille ans.

Cent cinquante pompiers pour Nicomédie

Vers 110 de notre ère, Pline le Jeune gouverne pour Trajan la province de Pont-Bithynie, sur la rive asiatique de la mer Noire. Le dixième livre de sa correspondance réunit ses lettres à l’empereur et les réponses de celui-ci, et l’une d’elles raconte un incendie survenu à Nicomédie pendant que le gouverneur visitait une autre partie de la province. Le feu a détruit beaucoup de maisons particulières et deux édifices publics, le siège de la et le temple d’Isis, pourtant séparés par une rue. Pline l’explique par la violence du vent et par l’inertie des habitants, restés à regarder, dans une ville qui n’avait ni pompe, ni seau, ni aucun matériel pour combattre le feu. Il a déjà fait commander l’équipement. Il demande en outre à Trajan s’il peut créer une association d’artisans chargée des incendies, cent cinquante hommes au plus, et il promet de veiller à ce qu’on n’y admette que des artisans et que le droit accordé ne serve à rien d’autre, ce qui sera facile avec si peu de monde.

Trajan refuse. Il sait que d’autres cités possèdent de tels corps, mais la province a été troublée par des factions, et des hommes réunis sous n’importe quel nom et pour n’importe quel motif deviennent vite une . Mieux vaut acheter le matériel, demander aux propriétaires d’éteindre eux-mêmes les départs de feu et, si besoin, faire appel à la foule.

Deux lettres suffisent à montrer un gouverneur qui ne crée pas de son propre chef un groupe de cent cinquante hommes dans une ville de sa province, un empereur qui tranche lui-même une affaire de pompiers dans une cité d’Asie Mineure, et la méfiance constante du pouvoir envers les gens qui s’assemblent. La même méfiance pèse, quelques lettres plus loin dans le même livre, sur les chrétiens de la province, un dossier que le cours laisse à « Comprendre la naissance du christianisme ».

Les sources ne disent pas toujours la même chose

Le cours signale à chaque étape d’où vient ce qu’il affirme, d’un historien antique, d’une inscription, d’un papyrus ou d’une fouille, et il le signale avec plus d’insistance quand le témoin écrit longtemps après les faits, ce qui est le cas de presque tout ce qu’on lit sur les rois, puisque Tite-Live raconte Romulus plus de sept siècles après la date qu’on lui prête, à partir d’historiens romains dont le plus ancien connu, Fabius Pictor, écrivait vers la fin du IIIᵉ siècle avant notre ère. Quand la recherche ignore, il dit pourquoi. En 1899, sous le dallage de marbre noir du Comitium, au Forum, Giacomo Boni a dégagé un bloc de pierre inscrit, généralement daté du VIᵉ siècle avant notre ère et compté parmi les plus anciennes inscriptions latines connues ; on y lit recei, « au roi », mais la pierre a été tronquée, il ne subsiste qu’une partie de chaque ligne, et rien ne permet de décider s’il s’agit d’un roi de Rome ou du prêtre qui conserva ce titre sous la République. Quand la recherche est divisée, il nomme les camps. On enseigne depuis longtemps qu’en 107 avant notre ère Marius a ouvert les légions aux citoyens sans fortune et formé ainsi des armées de prolétaires attachées à leur général plus qu’à la cité ; François Cadiou a soutenu en 2018 que ces soldats prolétaires tiennent pour une large part d’une construction des historiens modernes, et le chapitre 7 donne ses arguments à côté de ceux de la thèse qu’il conteste.

À la dernière page, vous saurez

  • Dire pourquoi la date de 753 avant notre ère et la liste des sept rois relèvent de constructions tardives, et ce que les fouilles du Palatin et du Forum permettent d’affirmer à leur place.
  • Expliquer comment consuls, Sénat et assemblées se partageaient les décisions sous la République, et pourquoi les historiens discutent encore de la part qui revenait au peuple.
  • Exposer les explications concurrentes de la crise qui conduit aux Gracques, et ce que vaut la thèse d’une armée de prolétaires née avec Marius.
  • Décrire les pouvoirs qu’Auguste réunit sans prendre le titre de roi, et pourquoi le régime qu’il fonde n’a jamais eu de règle de succession écrite.
  • Expliquer comment un empire de plusieurs dizaines de millions d’habitants se gouvernait avec une quarantaine de gouverneurs et l’autonomie des cités, et ce que l’édit de Caracalla change en 212.
  • Présenter les deux grandes lectures de la fin de l’Empire en Occident, chute ou transformation, avec les arguments archéologiques de chaque camp.

Du Palatin à Ravenne, chapitre par chapitre

Les treize chapitres suivent l’ordre du temps, avec deux arrêts thématiques, sur l’argent de la conquête au chapitre 6 et sur la citoyenneté au chapitre 11.

1. Naissance d’une ville. Des cabanes de l’âge du fer au premier sol aménagé du Forum, la formation de Rome lue dans les fouilles et confrontée au récit de Romulus et à la date calculée par Varron. 2. Rome des rois. Les sept rois passés au crible, le Lapis Niger, la place réelle des Étrusques, la réforme attribuée à Servius Tullius et une fin de la monarchie datée de 509 par convention. 3. Patriciens contre plèbe. Magistrats, Sénat et assemblées, la loi des Douze Tables et deux siècles de conflits au terme desquels les plébéiens accèdent à toutes les charges. 4. Conquérir l’Italie. Une péninsule tenue par des traités, des colonies et des routes, et une réserve de soldats que Polybe chiffre pour l’année 225. 5. Carthage et les provinces. Les guerres puniques, l’invention du gouvernement provincial et le débat sur ce qui poussait Rome à la guerre. 6. Esclaves, terres, profits. Le butin et les captifs de la conquête, le sort des petits paysans, et les deux manières de lire le recensement. 7. Gracques et guerre sociale. Le meurtre de Tiberius Gracchus en 133, l’armée de Marius en 107, et les Italiens qui obtiennent la citoyenneté par la guerre. 8. Sylla, Pompée, César. Des généraux qui prennent Rome les armes à la main, et la question, toujours ouverte, de savoir si la République était condamnée. 9. Le principat d’Auguste. Un pouvoir personnel bâti avec des pièces de magistratures anciennes, une armée permanente payée par une caisse nouvelle, et le récit qu’Auguste fait de son règne. 10. Gouverner l’Empire. Gouverneurs, cités autonomes, impôts et lettres à l’empereur, ou le fonctionnement d’un empire qui comptait très peu d’administrateurs. 11. Devenir romain. La citoyenneté étendue par étapes jusqu’à l’édit de Caracalla en 212, et ce que vaut aujourd’hui la notion discutée de romanisation. 12. Dioclétien et Constantin. Les difficultés du IIIᵉ siècle, dont l’ampleur est disputée, puis la refonte des provinces, de l’armée et de l’impôt. 13. Fin de l’Empire d’Occident. D’Andrinople en 378 à la déposition de Romulus Augustule à Ravenne en 476, et les deux lectures savantes de cette fin.

Pour lire ce cours

Le cours ne suppose aucune connaissance préalable de l’histoire romaine ni du latin, dont les mots utiles sont expliqués à leur première apparition. Il demande seulement d’accepter qu’une bonne part de ce qu’on croit savoir de Rome vienne d’auteurs qui écrivaient longtemps après les faits, et qu’on les confronte sans cesse aux inscriptions, aux papyrus et aux fouilles.

Les dates antérieures à notre ère suivent, par convention, le calcul de Varron, érudit du Iᵉʳ siècle avant notre ère qui fixe la fondation en 753 ; avant 300 environ, elles sont décalées de quelques années et ne valent pas comme dates absolues. Entre 44 et 27, le cours préfère appeler Octavien l’héritier de César, bien que l’intéressé ne se soit jamais désigné ainsi, parce que ce nom de commodité évite de le confondre avec le dictateur dont il a repris le nom.

Dans le texte, les mots soulignés s’ouvrent au survol sur une définition courte, et les chiffres en exposant sur une note qui donne la référence exacte ou la précision savante. Les chapitres y ajoutent des encadrés pour montrer un document, décrire un objet ou exposer un débat, et chacun se termine par la liste complète de ses sources ; le texte se lit en entier sans rien ouvrir.

Chaque chapitre demande vingt à trente minutes de lecture selon l’usage qu’on fait des notes et des encadrés, soit de quatre heures et demie à six heures et demie environ pour l’ensemble du cours.