Paléogénétique : ce que l’ADN ancien prouve, et ce qu’il ne dit pas
En 1997, 379 paires de bases tirées d’un humérus. Aujourd’hui, plus de dix mille génomes anciens publiés. Ce que cette masse de données prouve, et ce qu’elle ne prouve pas.
Dix-neuf mille objets sortis de neuf cent quatre-vingts tombes, et pas une tombe princière. Selon le Naturhistorisches Museum de Vienne, qui conserve la collection, la proportion de sépultures richement dotées à Hallstatt dépasse de loin la moyenne des grands cimetières de la culture qui porte son nom. Il y manque en revanche exactement ce qui signale une élite ailleurs en Europe moyenne : le tumulus monumental, la chambre de bois, le char démonté, le mort installé au centre et les autres autour. La formule « aristocratie du sel » repose sur cette absence.
En 2002, dans une galerie du Christian-von-Tusch-Werk, les archéologues du musée de Vienne dégagent un escalier de bois complet, environ huit mètres de long sur 1,20 mètre de large. Deux longerons entaillés d’une rainure, des marches à tenon carré dont on règle l’inclinaison en les faisant pivoter, des planchettes intercalaires. Démontable, transportable, réparable.
Plus de cinq cents carottes ont été prélevées sur ce seul chantier par les dendrochronologues de la BOKU de Vienne. Les échantillons de l’escalier tombent tous sur deux années consécutives, 1344 pour la partie haute, 1343 pour la partie basse, avec l’aubier conservé jusqu’au dernier cerne. L’ouvrage a été fabriqué d’un coup. Une publication de microbiologie de 2016 fait encore circuler la date de 1108, qui ne correspond à aucune des courbes publiées.
La conséquence est brutale pour la chronologie courante. La mine fonctionne au milieu du XIVᵉ siècle avant notre ère, alors que la nécropole qui a donné son nom au premier âge du Fer ne commence qu’au début du VIIIᵉ. La synthèse dendrochronologique publiée en 2021 par Michael Grabner et son équipe a daté 763 échantillons et distribue les abattages du XIIᵉ au IIᵉ siècle avant notre ère, avec des trous. Le sel de Hallstatt a nourri deux systèmes miniers successifs, séparés par une interruption, et le second seul a laissé le cimetière.
Le haut vallon ne produisait pas que du sel. Huit bassins de salaison en madriers, isolés du sol par une couche d’argile grise damée, ont été reconnus dans le Salzbergtal. Les dimensions et la masse d’os de porc permettent d’estimer à 150 ou 200 le nombre de bêtes traitées en une fournée. Les analyses archéozoologiques d’Erich Pucher et de Fritz Eckart Barth ont montré une technique de découpe particulière, l’animal ouvert par le dos et entièrement désossé, encore pratiquée aujourd’hui en Carinthie pour le lard du Gailtal.
Détail qui en dit long sur l’économie du site : les dépôts des bassins indiquent qu’on salait au Haselgebirge, ce mélange d’argile, d’anhydrite et de sel qui forme le déchet du travail de la mine. Le beau sel gemme restait hors de ces bassins. Dix jours suffisent à saturer la viande, qui mûrissait ensuite dans les galeries, à 7 degrés et 60 % d’humidité, dans un air chargé de sel et de fumée de torche.
Et le sel lui-même ? Il est soluble, donc invisible. Aucun bloc de sel de Hallstatt n’a jamais été identifié ailleurs en Europe, et aucune méthode ne permet aujourd’hui d’en tracer l’origine géologique dans un contexte archéologique. Le commerce du sel se déduit des objets qui arrivent dans le vallon, jamais de la marchandise qui en sort. Une part de ce qui partait vers la plaine était très probablement du jambon.
Deux cent quinze squelettes issus d’environ 1 400 tombes fouillées jusqu’à la campagne 2001 ont été examinés au département d’anthropologie du musée de Vienne. Taille moyenne : 160 centimètres pour les femmes, 170 pour les hommes. Un peu plus de la moitié des morts sont inhumés, le reste incinéré, dans le même espace. Quatre-vingt-dix-neuf squelettes assez complets ont servi à l’analyse statistique des marques d’insertion musculaire, ces reliefs que laissent tendons et muscles sur l’os quand ils travaillent. Chez les hommes, ce sont le triceps brachial et le grand pectoral qui dominent, les muscles du geste de frappe, celui du pic de bronze. Chez les femmes, le muscle brachial et le biceps, significativement plus développés que chez les hommes du même cimetière, avec des usures asymétriques sur certaines colonnes vertébrales : soulever, tirer, porter sur une épaule. Ce qu’elles portaient reste ouvert, sel, eau ou bois.
Doris Pany-Kucera, Anton Kern et Hans Reschreiter ont repris en 2019 les quarante squelettes non adultes disponibles. Arthrose sur des surfaces articulaires choisies, ostéochondrite et tassements vertébraux, robustesse anormale : les vertèbres cervicales et l’extrémité inférieure du fémur sont les plus atteintes. Deux découvertes du fond de la mine avaient posé la question, un bonnet d’enfant et de petites chaussures de cuir.
Le musée assortit lui-même ses résultats d’une réserve nette. Quarante-sept pour cent des adultes du lot n’ont pas pu être sexés, et les 99 individus analysés représentent une fraction faible et aléatoire d’une population enterrée qu’on estime, selon les pages, à au moins 4 000 ou à 5 000 ou 6 000 personnes. Deux ordres de grandeur coexistent dans les publications de la même institution.
L’objection est réelle, et il faut la prendre par son côté fort. Le mobilier de Hallstatt ne ressemble pas à celui d’un village de mineurs. On y trouve des pommeaux d’épée en ivoire, matière que le musée rattache à une provenance africaine par relais successifs, incrustés d’ambre de la Baltique, alors que ces pommeaux sont ordinairement en bois ou en bronze. Des vases de verre venus de la tête de l’Adriatique. Un casque de bronze à double crête. Les incinérations sont mieux dotées que les inhumations, ce qui suppose déjà une hiérarchie interne. Rien n’interdit qu’une partie des morts ait encadré la production, et le lot analysé est trop mince pour trancher sur l’ensemble du cimetière.
Deux faits résistent pourtant à cette lecture. La richesse est largement distribuée, et elle ne se concentre pas sur quelques tombes qui écraseraient les autres, comme c’est le cas dans les tumulus de l’ouest hallstattien au VIᵉ siècle. Rachel Pope souligne dans sa synthèse sur le genre à l’âge du Fer que la sépulture la mieux dotée du cimetière est une double incinération d’un homme et d’une femme, et que la parité de traitement entre les sexes y est remarquable. Ensuite, la présence dans le cimetière de nouveau-nés, de femmes et de vieillards écarte l’hypothèse d’un cimetière de camp de travail masculin, comme le note explicitement le musée de Vienne.
Reste un vide que personne ne comble : le village. L’habitat des mineurs de l’âge du Fer n’a pas été localisé. La seule bande plate entre la falaise et le lac est occupée depuis des siècles par le bourg actuel, et c’est très probablement dessous. On tient les tombes et l’atelier, pas les maisons.
En 1874, à la septième session du Congrès international d’anthropologie et d’archéologie préhistoriques, dont les actes paraissent deux ans plus tard, le Suédois Hans Hildebrand propose de couper l’âge du Fer européen en deux et de nommer la première moitié d’après le cimetière autrichien. Otto Tischler, à Ratisbonne en 1881, distingue un hallstattien occidental et un oriental. Paul Reinecke installe ensuite la séquence Hallstatt A à D, en tenant les champs d’urnes pour une phase précoce de la même civilisation.
La recherche a corrigé depuis : Hallstatt A et B relèvent de l’âge du Bronze final, et le premier âge du Fer correspond aux seules étapes C et D. Une part de ce qu’on appelle encore « période de Hallstatt » se déroule donc avant que le fer devienne le métal dominant. L’unité culturelle du domaine hallstattien, elle, est aujourd’hui nuancée par les spécialistes.
Le statut d’éponyme tient à un hasard d’historiographie : un cimetière très riche, fouillé tôt, dessiné à l’aquarelle tombe par tombe, publié tôt. La métallurgie du fer, elle, ne naît pas dans le Salzkammergut. Et les complexes princiers du VIᵉ siècle sont ailleurs, sur le Danube supérieur à la Heuneburg, en Bourgogne au mont Lassois où fut découverte la tombe de Vix.
Les carottes prélevées dans les sédiments du lac de Hallstatt, étudiées par Stefan Lauterbach et une équipe austro-allemande en 2023, enregistrent une série de mouvements de masse de grande ampleur. Que les mines souterraines aient été détruites à plusieurs reprises par des coulées était acquis. Le calendrier l’était moins.
Le tableau que ces travaux dressent est plus embarrassé que la version popularisée d’un glissement de terrain unique survenu vers 350. Aucun chantier souterrain n’est connu dans la partie centre-orientale du haut vallon après 570, alors que le cimetière reste en usage jusqu’au début du IVᵉ siècle et que les données polliniques attestent une présence humaine continue. Puis tout s’arrête. Les auteurs écrivent que cette rupture reste inexpliquée et qu’un mouvement de masse pourrait être en cause. Le sel, lui, continue : le Dürrnberg, au-dessus de Hallein, prend le relais dès le VIᵉ siècle et devient le grand centre de l’époque de La Tène.
Le 2 avril 1734, des mineurs du Kilbwerk descendent au village le corps d’un homme trouvé enchâssé dans la roche salifère. Les actes de la saline notent qu’il en restait des lambeaux de vêtement et les chaussures aux pieds. Un capucin nommé Mathias procède à des adjurations et conclut que le mort est un mineur accidenté cent cinquante ans plus tôt, donc bon catholique ; on l’enterre le lendemain au cimetière de Hallstatt. À partir de 1811, les voix se multiplient pour dire qu’il s’agissait d’un homme de la Préhistoire. Le musée de Vienne le rattache aujourd’hui au matériel qui a enseveli la mine de l’âge du Fer, sans pouvoir descendre plus bas que la fourchette du IXᵉ au IVᵉ siècle. Ses ossements sont peut-être parmi ceux de l’ossuaire de la paroisse. Le seul mineur préhistorique de Hallstatt retrouvé avec sa peau, ses cheveux et ses habits a été perdu par un enterrement en règle.
Le dossier croise le Dürrnberg de Hallein, second grand gisement alpin dont les galeries de l’époque de La Tène ont livré elles aussi deux momies de sel, signalées en 1577 et 1616 et pareillement disparues. Il rejoint la question des résidences princières du VIᵉ siècle, Heuneburg et mont Lassois, où se lit une concentration de la richesse que Hallstatt ne montre pas. Il touche enfin à l’ambre de la Baltique, dont les routes vers les Alpes se reconstituent objet par objet.
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