Le décret se contredit avant sa dernière phrase. Réuni à Vienne, sur le Rhône, en 1311 et 1312, le concile convoqué par Clément V décrit d’abord des femmes communément appelées béguines, qui ne promettent obéissance à personne, ne renoncent pas à leurs biens, ne professent aucune règle approuvée, portent pourtant un habit particulier et se mêlent de prêcher sur la Trinité et l’essence divine. Leur mode de vie est interdit à perpétuité et retranché de l’Église de Dieu. Quelques lignes plus bas, la même constitution assure qu’elle n’entend nullement empêcher des femmes fidèles de vivre honnêtement dans leurs hospices, en pénitence et dans l’humilité, comme le Seigneur le leur inspire. Les deux phrases visent les mêmes maisons, et pendant des décennies évêques, inquisiteurs et princes ont choisi l’une ou l’autre selon les diocèses.
« Hec vult esse beguina »
Marie d’Oignies meurt en juin 1213 dans une cellule attenante au prieuré augustinien de Saint-Nicolas d’Oignies, sur la Sambre. Jacques de Vitry, qui y avait été chanoine régulier de 1211 à 1216 avant de devenir évêque d’Acre, écrit sa Vie peu après, en 1216 selon le répertoire FAMA de l’IRHT. Le prologue, aux pages 45 et 46 de l’édition de R. B. C. Huygens, décrit d’abord tout un milieu, des vierges, des veuves et des femmes mariées du diocèse de Liège, dont certaines, du consentement de leurs maris, s’abstiennent des étreintes permises, ex consensu maritorum a licitis amplexibus abstinentes, et mènent une vie célibataire. Il raconte aussi la prise et le pillage de Liège, où certaines se jettent dans le fleuve, d’autres dans les égouts, plutôt que de perdre leur chasteté, sans qu’aucune, assure-t-il, soit tuée ou violée. Le mot « béguine » ne figure nulle part dans la Vie. Jacques parle seulement d’hommes impudents qui diffament ces femmes et inventent contre elles des noms nouveaux. Brenda Bolton lisait en 1978 ce prologue comme un texte écrit pour faire connaître un petit groupe soudé, surtout féminin, et lui obtenir la reconnaissance de l’Église.
La même année, Jacques traverse l’Italie. À Pérouse, il apprend qu’Innocent III vient de mourir et trouve le corps du pape en train de se décomposer dans la cathédrale. Dans la lettre qu’il écrit ensuite à ses amis, depuis le navire génois qui doit l’emmener à Acre, il annonce avoir obtenu qu’il soit permis aux femmes pieuses, ut liceret mulieribus religiosis, dans le diocèse de Liège et aussi dans le royaume de France et dans l’Empire, de vivre ensemble dans une même maison et de s’exhorter mutuellement au bien. Herbert Grundmann a fait de ces lignes, dans ses Religiöse Bewegungen de 1935, une autorisation officielle accordée à des communautés sans règle. Benjamin Wright a soutenu en 2012 que Jacques ne posait là aucun fondement juridique et qu’il mettait plutôt la spiritualité de ces femmes au service de la prédication de la croisade. La phrase n’est connue que par la lettre de celui qui dit l’avoir obtenue, et aucune bulle correspondante n’a été retrouvée.
Le nom vient d’ailleurs, et il a d’abord blessé. Robert Bartlett relève dans un sermon plus tardif la scène d’une jeune fille qui veut garder sa virginité et que des hommes du siècle raillent d’un « Hec vult esse beguina », celle-là veut être béguine. L’étymologie reste ouverte. Une tradition ancienne fait remonter le mot à Lambert le Bègue, prêtre réformateur de Liège mort en 1177, que l’on donne pour fondateur. Le linguiste Anatoly Liberman y voit une étymologie populaire, faute de savoir si Lambert bégayait, et penche pour un nom d’hérétiques, Albigenses, réduit à son tronçon central et devenu injure générale. Il se demande même si l’anglais beggar, le mendiant, n’en sortirait pas, piste qu’il juge lui-même plus compliquée qu’il n’y paraît. Près de soixante ans après la Vie de Marie, en 1274, le franciscain Gilbert de Tournai avoue dans la Collectio de scandalis ecclesiae qu’on ne sait pas comment appeler ces femmes, séculières ou moniales.
Des enclos sous la protection des princes
En 1235, la comtesse de Flandre fonde à Gand le petit béguinage Notre-Dame ter Hoyen. Le modèle flamand du béguinage de cour, un enclos fermé de murs ou de fossés dont les portes s’ouvraient le jour sur la ville, avec son église, ses rues, ses places, ses maisons communes et ses maisons individuelles, a valu à treize d’entre eux une inscription sur la liste du patrimoine mondial de l’Unesco, le 2 décembre 1998. Il faut regarder ces ensembles avec méfiance. Aucune maison médiévale n’y subsiste, en dehors de quelques églises, et les logis que l’on visite ont été rebâtis en brique ou en pierre aux XVIᵉ et XVIIᵉ siècles. Walter Simons a décrit ces communautés comme des îlots de différence à l’intérieur d’un ensemble urbain plus vaste, et la formule convient mieux au plan de la cour qu’à ses façades.
Paris reçoit le sien de Louis IX, avant 1260. Tanya Stabler Miller le situe dans la paroisse Saint-Paul, à l’est de la rive droite, dans ce qui est aujourd’hui le Marais, entre les actuelles rues Charlemagne au nord, de l’Ave-Maria au sud et du Fauconnier à l’ouest, le flanc oriental s’appuyant sur l’enceinte de Philippe Auguste. Un dortoir commun pouvait loger quelques dizaines de femmes. Une maîtresse, la magistra, tenait les comptes, réglait la journée, faisait respecter les statuts et organisait la direction spirituelle, probablement nommée par le roi ou ses conseillers clercs et tirée des grandes familles marchandes. Hors de l’enclos, les rôles d’impôt du règne de Philippe IV recensent des dizaines de ménages de béguines installées en ville. Beaucoup vivaient de l’industrie naissante de la soie, certaines possédaient des ateliers où travaillaient d’autres béguines, et aucune n’était tenue, comme une moniale, d’abandonner ses biens à la communauté. Robert de Sorbon les proposait en modèle aux clercs de l’université, et l’une des maîtresses du béguinage prêchait elle-même, contre les clercs qui s’en tenaient à la piété extérieure. Le béguinage royal a fonctionné jusqu’en 1471.
Cologne n’a pas de grande cour. Les béguines y vivent dans de petits couvents dispersés, et le projet que dirige Letha Böhringer au centre de recherche sur l’histoire de la ville en a identifié environ 2 100, du XIIIᵉ au XVᵉ siècle, au terme d’une vingtaine d’années de dépouillement des Schreinsbücher, les registres où l’on inscrivait les mutations de propriété. Le chiffre compte des femmes nommées dans des actes, pas une population. On ignore combien de béguines n’ont jamais acheté, vendu ou hérité une maison, et pour Paris les historiens ne disposent d’aucun total.
Le Midi a ses propres béguines. Douceline, née à Digne en 1214 et morte à Marseille en 1274, sœur du franciscain Hugues de Digne, fonde vers 1240 une communauté hors des murs d’Hyères, puis une autre à Marseille, et ses compagnes seront connues sous le nom de las donnas de Robaut. Il ne faut pas les confondre avec les béguins de Languedoc, hommes et femmes qui se disent pauvres frères de pénitence du tiers ordre de saint François et lisent Pierre de Jean Olivi, né à Sérignan près de Béziers. Bernard Gui, dans son manuel d’inquisiteur, situe vers 1315 les premières dénonciations de leurs erreurs et à partir de 1317 les poursuites, surtout à Narbonne et à Béziers.
Guillaume de Paris reprend l’affaire
Marguerite Porete vient du Hainaut, et une étude publiée en 2025 par Huanan Lu la fait passer par le béguinage Sainte-Élisabeth de Valenciennes. Son livre, le Miroir des simples âmes anéanties, met en scène l’âme qui s’anéantit en Dieu par pur amour. L’évêque de Cambrai, Guy de Colmieu, l’a fait brûler et lui a interdit de le diffuser. Elle l’a pourtant recopié, l’a soumis à trois hommes d’Église, le frère Jean de Querayn, dom Franc, moine de Villers, et le maître en théologie Godefroid de Fontaines, dont les avis favorables précèdent la version révisée, et a continué de le faire circuler. À Paris, le dominicain Guillaume de Paris, inquisiteur et confesseur de Philippe le Bel, reprend l’affaire, et Sean Field a lié en 2012 cette poursuite au conflit qui oppose alors le roi à la papauté. Elle refuse de prêter serment devant lui.
L’acte du 11 avril qui condamne le livre est daté de 1309, et il faut lire 1310 (n. st.), Pâques tombant cette année-là le 19 avril. Vingt et un maîtres en théologie, selon Field, y examinent des articles extraits du Miroir, dont le premier affirme que l’âme anéantie donne congé aux vertus et n’est plus à leur service. Le 31 mai 1310, en place de Grève, la sentence la déclare hérétique relapse et la livre au bras séculier. Elle est brûlée le lendemain, 1ᵉʳ juin. La chronique de Guillaume de Nangis et de ses continuateurs note que les assistants avaient les yeux pleins de larmes. Guiard de Cressonessart, qui s’était présenté pour la défendre, se rétracte et se voit condamné à la prison perpétuelle. Les pièces du procès dorment en majorité dans le carton J 428 des Archives nationales.
Six des vingt et un théologiens qui l’ont jugée ont ensuite participé, selon Miller, à la rédaction des décrets de Vienne. La sixième erreur que la constitution Ad nostrum prête aux bégards et aux béguines du royaume d’Allemagne veut que la pratique des vertus appartienne à l’état d’imperfection et que l’âme parfaite en soit affranchie, ce qui reprend en substance l’article condamné à Paris. Le livre a survécu à son autrice, sans nom ou sous celui de Marguerite de Hongrie. On en recense seize manuscrits copiés entre le XIVᵉ et le XVIᵉ siècle, conservés à Budapest, Cambridge, Oxford, Londres, Florence, Naples, Valenciennes, Vienne et au Vatican, et Romana Guarnieri ne l’a rendu à Marguerite Porete que dans les années 1940, avant d’en publier en 1965 une édition fondée sur le manuscrit de Chantilly, copie tardive écrite près de deux siècles après l’original.
Strasbourg, Świdnica, Paris
Les décrets de Vienne ne sont promulgués qu’en 1317, par Jean XXII, dans le recueil des Clémentines, et c’est alors que les évêques doivent choisir entre les deux phrases de Cum de quibusdam mulieribus. En juillet 1318, l’évêque de Strasbourg, Jean de Dürbheim, écrit au pape pour reprocher à ses confrères et aux procureurs de ne pas distinguer les béguines vertueuses des autres. La même année, la bulle Ratio recta admet que beaucoup vivent dans une obéissance irréprochable et doivent être tolérées. Au début de 1319, le comte Robert de Flandre plaide pour des femmes de ses terres honnêtes de longue date et presque saintes, ab antiquo honeste et quasi sancte. Le 31 décembre 1320, Jean XXII charge les évêques de Toulon, Tournai, Cambrai et Paris de vérifier l’orthodoxie des béguines de leurs diocèses, et l’enclos parisien, exempté des décrets, garde la faveur royale. Plus à l’est, en 1332, le dominicain Jean de Schwenkenfeld interroge à Świdnica, en Silésie, un groupe de béguines appelées les filles d’Odelindis, au nom des mêmes décisions, que Paweł Kras et Tomasz Gałuszka lisent comme un ordre de liquider les maisons restées hors des tiers ordres surveillés par les couvents mendiants. Pour le Rhin supérieur, Jean-Claude Schmitt a suivi l’attitude de l’Église et des clercs envers les béguines et les bégards jusqu’au XVᵉ siècle, sous un titre qui en dit l’issue, Mort d’une hérésie.
Emanzipationsthese
L’image de femmes libres a une histoire, et elle commence chez des économistes. Karl Bücher, dans Die Frauenfrage im Mittelalter, publié en 1882 et réédité en 1910, faisait des béguines des artisanes célibataires des villes, regroupées pour des raisons sociales et économiques dans des cités où les femmes, selon lui, excédaient les hommes. D’autres y ont vu, dès les années 1910, des religieuses manquées, faute de places dans les ordres, et Grundmann a repris cette lecture en l’élargissant en un mouvement religieux féminin. Dans les années 1980 s’est répandu ce que Jennifer Kolpacoff Deane appelle l’Emanzipationsthese, qui faisait des béguines un mouvement consciemment féminin et volontairement indépendant, vivant sans règle, hors du contrôle des clercs et des familles. Deane la rejette en 2008. Les béguines restaient soumises à leur curé et à des supérieurs masculins, et les sources ne montrent guère de femmes qui aient cherché l’indépendance pour elle-même. L’étude que Huanan Lu a consacrée en 2025 au béguinage de Valenciennes suit sur deux siècles les procureurs, les prêtres et les clercs qui le dirigeaient. Dans les textes allemands, d’ailleurs, beaucoup se disent sœurs, pauvres sœurs ou sœurs de la règle, et le mot béguine n’apparaît pas sous leur plume.
Le camp adverse garde pourtant des arguments solides. Une béguine ne prononçait pas de vœux perpétuels, elle gardait ses biens, gagnait sa vie, à Paris, dans la soie, et la maîtresse parisienne prêchait. Comparée à une moniale cloîtrée de la même ville, elle disposait d’une marge que les contemporains ont perçue, puisque c’est précisément cette absence de vœux et de règle que le concile de Vienne lui reproche. L’Unesco, en 1998, a retenu comme critère des béguinages flamands un témoignage exceptionnel sur la tradition culturelle des femmes religieuses indépendantes, et le mot est passé de l’historiographie au patrimoine. L’aveu de Gilbert de Tournai, qui ne savait pas comment les nommer, paraît plus juste que toutes les étiquettes modernes, parce qu’il dit l’embarras des contemporains et le laisse entier.
Les voix manquent.
Hors de quelques autrices, Marguerite Porete, la Vie de Douceline, les sermons d’une maîtresse parisienne, les béguines apparaissent dans des actes de vente, des rôles d’impôt et des registres d’inquisition, écrits par d’autres. La Vie de Douceline elle-même, attribuée par la tradition à Philippine de Porcellet, l’une de ses premières compagnes, est tenue par Samantha Slaubaugh pour l’œuvre anonyme d’une ou de plusieurs béguines de Marseille et d’Hyères. Le manuscrit qui la conserve, le français 13503 de la Bibliothèque nationale de France, petit volume de 167 millimètres sur 120 copié au début du XIVᵉ siècle pour les religieuses du couvent de Marseille, ne livre en clair qu’un nom, celui de son copiste, qui demande au feuillet 102 à celles qui le liront de se souvenir dans leurs prières de Jacques, pécheur.
Pour aller plus loin
La croisade contre les Albigeois et la répression de l’hérésie dans le Midi éclairent le soupçon qui pèse sur les béguins de Languedoc et sur le nom même de béguine. L’article sur la condition des femmes au Moyen Âge suit les discours des clercs auxquels les béguines ont été confrontées, et l’ordre de Fontevraud offre un autre exemple de femmes religieuses placées hors des cadres ordinaires.
On présente volontiers les béguines comme les femmes libres du Moyen Âge. Elles voulaient vivre pour Dieu sans s’enfermer dans un couvent. Le mouvement naît autour de Liège, puis s’étend à d’autres villes. L’Église les encourage d’abord, les condamne ensuite, puis finit par en tolérer une partie. Les textes de l’époque permettent de mettre cette image de liberté à l’épreuve.
Une sainte, un prêtre, une injure
Dans le village d’Oignies, une femme très pieuse meurt en 1213. Elle s’appelle Marie. Un chanoine du prieuré voisin, Jacques de Vitry, raconte sa vie peu après. Au début du livre, il décrit tout un groupe de femmes du pays de Liège. Certaines sont mariées et vivent chastement avec l’accord de leur mari.
Le même Jacques traverse ensuite l’Italie. Dans une lettre à ses amis, il assure que le pape a permis à ces femmes de vivre ensemble sous un même toit et de s’encourager les unes les autres. Cette permission n’est connue que par sa lettre. Aucun document du pape n’a été retrouvé, et les spécialistes discutent encore de sa portée.
Ces femmes avaient aussi des ennemis. Jacques se plaint d’hommes qui les salissent et leur inventent de nouveaux noms. Le mot béguine, lui, ne figure jamais dans son récit. On sait seulement qu’il a d’abord servi d’insulte. Un sermon plus tardif montre des hommes qui se moquent d’une jeune fille décidée à rester vierge en disant qu’elle veut être béguine.
Personne ne sait d’où vient ce mot. Une vieille tradition le rattache à un prêtre de Liège surnommé le Bègue. Rien ne prouve qu’il ait bégayé. Un linguiste pense plutôt au nom d’un groupe d’hérétiques, les Albigeois, raccourci puis devenu une injure.
Derrière les portes de la cour
En Flandre, des princes offrent aux béguines des quartiers fermés. Un mur ou un fossé les entoure, une porte s’ouvre le jour sur la ville, une église se dresse au milieu des petites maisons. Ces enclos s’appellent des béguinages. À Gand, une comtesse en fonde un en 1235. Les maisons que l’on visite aujourd’hui ont été reconstruites bien plus tard.
Le roi Louis IX en installe un à Paris, dans l’est de la ville. Une maîtresse y tient les comptes et fait respecter le règlement. Beaucoup de béguines vivent pourtant hors de ses murs, dans leur propre logis. Plusieurs gagnent leur vie en travaillant la soie. Contrairement aux religieuses, elles gardent leurs biens.
Cologne n’a pas de grand enclos. Les béguines y logent dans de petites maisons éparpillées dans la ville. En fouillant les registres où l’on notait les ventes de maisons, des chercheurs en ont retrouvé environ 2 100. Ce chiffre compte des femmes citées dans des actes. Il ne dit pas combien vivaient vraiment là.
Un livre condamné, une femme brûlée
Une femme nommée Marguerite Porete écrit un livre sur l’âme qui se perd en Dieu par amour. L’évêque de Cambrai fait brûler l’ouvrage et lui défend de le répandre. Elle continue pourtant à le recopier et à le faire lire.
À Paris, l’inquisiteur qui reprend l’affaire est aussi le confesseur du roi. Des théologiens examinent le livre et le condamnent. L’une des phrases retenues contre lui dit que l’âme prend congé des vertus. Marguerite est brûlée en place de Grève, en juin 1310. Une chronique raconte que les témoins pleuraient.
Deux ans plus tard, un grand concile réuni à Vienne condamne les béguines. L’une des erreurs qu’il leur reproche ressemble beaucoup à la phrase condamnée à Paris. Le même texte protège pourtant les femmes fidèles qui vivent honnêtement chez elles. Chaque évêque a donc choisi la phrase qui lui convenait.
Libres, vraiment ?
L’image des femmes libres vient surtout d’historiens des années 1980. Ils voyaient dans les béguines un mouvement de femmes indépendantes, à l’abri des prêtres et des familles. Jennifer Kolpacoff Deane a contesté cette lecture. Les béguines obéissaient à leur curé et à des hommes chargés de les encadrer. À Valenciennes, des prêtres et des clercs dirigeaient le béguinage.
L’autre camp garde de bons arguments. Une béguine ne faisait aucun vœu pour toute la vie, conservait ses biens et travaillait. Le concile lui reprochait justement de vivre sans règle reconnue. Les gens de l’époque eux-mêmes hésitaient. Un franciscain avouait en 1274 ne pas savoir s’il fallait les ranger parmi les religieuses ou parmi les laïques.
En Provence, une femme nommée Douceline avait fondé des maisons de béguines. Sa vie a été copiée au début du XIVᵉ siècle dans un petit livre destiné aux béguines de Marseille. La Bibliothèque nationale de France le conserve à Paris. Le seul nom qu’on y lit en clair est celui du copiste, Jacques, qui prie ses lectrices de penser à lui dans leurs prières.
Le texte complet donne la lettre écrite à bord d’un navire génois, et met côte à côte la sixième erreur condamnée à Vienne et la phrase de Marguerite Porete jugée à Paris.
Sources de cet article
Chaque article est contre-vérifié avant publication : documents cités dans le texte, travaux de référence et pages institutionnelles consultées en ligne.
Sources primaires
- Concile de Vienne (1311-1312), décret 16, Cum de quibusdam mulieribus (femmes « commonly known as beguines », sans obéissance, sans renoncement aux biens, sans règle approuvée, habit particulier, prédication sur la Trinité et l’essence divine ; mode de vie interdit à perpétuité ; clause en faveur des femmes fidèles vivant dans leurs hospices), repris dans les Clémentines, III, 11, 1, éd. Emil Friedberg, Corpus iuris canonici, II, Leipzig, 1881, trad. angl. consultée dans la mise en ligne « Council of Vienne 1311-1312 A.D. », partie 5
- Concile de Vienne (1311-1312), décret 28, Ad nostrum, erreurs des bégards et des béguines « in the realm of Germany », erreurs 1, 2 et 6, repris dans les Clémentines, V, 3, 3, éd. Emil Friedberg, Corpus iuris canonici, II, Leipzig, 1881, trad. angl. consultée dans la mise en ligne « Council of Vienne 1311-1312 A.D. », partie 6
- Jacques de Vitry, Vita Marie de Oegnies, prologue (femmes du diocèse de Liège, « ex consensu maritorum a licitis amplexibus abstinentes », noms nouveaux inventés contre elles, pillage de Liège), éd. R. B. C. Huygens, Iacobus de Vitriaco, Vita Marie de Oegnies, Corpus Christianorum, Continuatio Mediaevalis 252, Turnhout, Brepols, 2012, p. 45-46, citée d’après Bartlett 2023 ; trad. angl. Margot H. King, 1987, p. 19, citée d’après le billet de la Medieval Studies Research Blog de l’université de Notre Dame
Voir les 47 sources restantesMasquer les autres sources
Sources primaires (suite)
- Jacques de Vitry, lettre I, à ses amis, écrite à bord d’un navire génois avant le départ pour Acre, 1216 (mort d’Innocent III et corps exposé à Pérouse ; permission « ut liceret mulieribus religiosis non solum in episcopatu Leodiensi » mais aussi dans le royaume de France et dans l’Empire), éd. R. B. C. Huygens, Lettres de Jacques de Vitry, Leyde, Brill, 1960, p. 71-78 ; passage sur les femmes pieuses cité d’après Bartlett 2023, qui renvoie à Epistulae, 1, p. 552, n. 17
- Sermon plus tardif rapportant la raillerie « Hec vult esse beguina », cité d’après Bartlett 2023, qui le reprend de J. Greven, « Der Ursprung des Beginenwesens », p. 44
- Gilbert de Tournai, Collectio de scandalis ecclesiae, 1274, passage sur les femmes que l’on ne sait comment nommer, séculières ou moniales, éd. A. Stroick, Archivum Franciscanum Historicum, 1931, cité d’après Deane 2008
- Consultation des maîtres en théologie sur le Miroir de Marguerite Porete, datée « 1309, le 11 avril » (11 avril 1310, n. st.), article 1 (« l’âme anéantie donne congé aux vertus »), et sentence du 31 mai 1310 prononcée en place de Grève, éd. Paul Fredericq, Corpus documentorum inquisitionis haereticae pravitatis Neerlandicae, I, Gand et La Haye, 1889, et Henry Charles Lea, A History of the Inquisition of the Middle Ages, II, p. 575-578, trad. angl. Richard Barton Paris, Archives nationales, carton J 428
- Chronique latine de Guillaume de Nangis et de ses continuateurs, à l’année 1310, récit de l’exécution de Marguerite Porete et des larmes des assistants, trad. angl. Richard Barton
- Marguerite Porete, Le Mirouer des simples ames, manuscrit de Chantilly, XVᵉ-XVIᵉ siècle, base de l’édition de Romana Guarnieri (1965) et de l’édition Guarnieri et Verdeyen, Corpus Christianorum, Continuatio Mediaevalis 69, Turnhout, Brepols, 1986 Chantilly, musée Condé, ms. F XIV 26 (157)
- Bernard Gui, Practica inquisitionis heretice pravitatis, chapitre sur les béguins (« poor brothers » du tiers ordre de saint François, Pierre de Jean Olivi né à Sérignan, dénonciations vers 1315, poursuites à partir de 1317 à Narbonne et Béziers), trad. angl. David Burr
- Vida de la benaurada sancta Doucelina, en occitan, début du XIVᵉ siècle, 167 × 120 mm, copiée pour les religieuses du couvent des béguines de Marseille, prière du copiste au f. 102 (« Obsecro vos qui hoc legeritis ut Jacobi peccatoris in orationibus vestris memineritis ») ; éd. J.-H. Albanès, Marseille, 1879 ; éd. R. Gout, Paris, 1927 Paris, Bibliothèque nationale de France, département des Manuscrits, Français 13503
Bibliographie
- Robert Bartlett, « Jacques de Vitry (d. 1240) and the Religious Life of his Time », History, 2023, DOI 10,1111/1468-229X.13345, accès ouvert CC BY The Historical Association et John Wiley & Sonshttps://doi.org/10.1111/1468-229X.13345
- Brenda M. Bolton, « Vitae Matrum : A Further Aspect of the Frauenfrage », Studies in Church History Subsidia 1, 1978, p. 253-273, DOI 10,1017/S0143045900000429 Cambridge University Presshttps://doi.org/10.1017/S0143045900000429
- Benjamin A. Wright, « Women, Heresy, and Crusade : Toward a Context for Jacques de Vitry’s Relationship to the Early Beguines », A Mirror for Medieval and Early Modern Studies. Selected Proceedings of the Newberry Center for Renaissance Studies, 2012 The Newberry Library
- Herbert Grundmann, Religiöse Bewegungen im Mittelalter, Berlin, 1935 ; 2ᵉ éd. 1961, d’après Wright 2012 et Deane 2008
- Karl Bücher, Die Frauenfrage im Mittelalter, Tübingen, 1882 ; 2ᵉ éd. 1910, réédition numérique Project Gutenberg n° 60062, 2019
- Jennifer Kolpacoff Deane, « Beguines Reconsidered : Historiographical Problems and New Directions », Monastic Matrix, Commentaria 3461, août 2008 Monastic Matrix
- Sean L. Field, The Beguine, the Angel, and the Inquisitor : The Trials of Marguerite Porete and Guiard of Cressonessart, Notre Dame, 2012, 247 p. University of Notre Dame Press
- Tanya Stabler Miller, The Beguines of Medieval Paris : Gender, Patronage, and Spiritual Authority, Philadelphie, 2014, 304 p., coll. The Middle Ages Series University of Pennsylvania Press
- Walter P. Simons, « Islands of Difference. Beguinages in the Medieval Low Countries », The Low Countries 12, 2004, p. 205-214 Stichting Ons Erfdeel
- Paweł Kras et Tomasz Gałuszka, The Beguines of Medieval Świdnica : The Interrogation of the « Daughters of Odelindis » in 1332, Woodbridge, 2023, chap. 2, « The Council of Vienne and the Persecution of Beguines », p. 37-56, DOI 10,1017/9781800109148 005 Boydell & Brewerhttps://doi.org/10.1017/9781800109148
- Huanan Lu, « Procurators, Priests and Clerics : Male Leadership of the Beguinage of St. Elizabeth of Valenciennes in the Thirteenth and Fourteenth Centuries », Religions 16 (7), 2025, article 907, DOI 10,3390/rel16070907 MDPIhttps://doi.org/10.3390/rel16070907
- Jean-Claude Schmitt, Mort d’une hérésie. L’Église et les clercs face aux béguines et aux béghards du Rhin supérieur du XIVᵉ au XVᵉ siècle, Paris et New York, 1978, 264 p., coll. Civilisations et sociétés 56 Mouton
- Pablo García Acosta, « Marginalia olvidados y tradición manuscrita francesa y latina en Le Mirouer des simples ames de Marguerite Porete », Anuario de Estudios Medievales 44 (1), 2014, p. 413-431, DOI 10,3989/aem.2014,44,1.13 CSIChttps://doi.org/10.3989/aem.2014.44.1.13
- Samantha Slaubaugh, « Life of Douceline of Digne », dans Michelle M. Sauer, Diane Watt et Liz Herbert McAvoy (dir.), The Palgrave Encyclopedia of Medieval Women’s Writing in the Global Middle Ages, 2026, p. 555-557, DOI 10,1007/978-3-031-87524-3_186 Palgrave Macmillanhttps://doi.org/10.1007/978-3-031-87524-3_186
Sources en ligne
- « Jacques de Vitry (d. 1240) and the Religious Life of his Time », Robert Bartlett, PDF en accès ouvert University of St Andrews Research Repositoryhttps://research-repository.st-andrews.ac.uk/bitstream/handle/10023/27054/Barlett_2023_History_Jacques_de_Vitry_CC.pdf?sequence=1&isAllowed=y
- « Vitae Matrum : A Further Aspect of the Frauenfrage » Cambridge Corehttps://cambridge.org/core/journals/studies-in-church-history-subsidia/article/vitae-matrum-a-further-aspect-of-the-frauenfrage/761667D75CE3C846CC5F2FC0B915B860
- « Vita sanctae Mariae Oigniacensis » (Jacques de Vitry, composition datée de 1216, éd. Huygens, CCCM 252) FAMA, IRHT-CNRShttps://fama.irht.cnrs.fr/oeuvre/254705
- « Jacques de Vitry’s Defense of the Beguines », Cait Stevenson, 6 avril 2023 (pillage de Liège dans le prologue de la Vie de Marie d’Oignies) Medieval Studies Research Blog, University of Notre Damehttps://sites.nd.edu/manuscript-studies/author/csteven5/
- « A Letter of James of Vitry to His Friends (1216) » (navire génois, Pérouse, éd. Huygens 1960, p. 71-78) The Latin East, Fordham Universityhttps://medievaldigital.ace.fordham.edu/thelatineast/2023/12/28/a-letter-of-james-of-vitry-to-his-friends-1216/
- « Women, Heresy, and Crusade : Toward a Context for Jacques de Vitry’s Relationship to the Early Beguines » (résumé de l’article de Benjamin A. Wright) Medievalists.nethttps://www.medievalists.net/2014/08/women-heresy-crusade-toward-context-jacques-de-vitrys-relationship-early-beguines/
- « Etymology of ’beggar’, part 2 : A connection to Beguines ? », Anatoly Liberman, 5 mars 2014 OUPblog, Oxford University Presshttps://blog.oup.com/2014/03/beggar-beguine-word-origin-etymology/
- « Beguines and Beghards », E. W. McDonnell, New Catholic Encyclopedia (Lambert le Bègue mort en 1177 ; bulle Ratio recta de 1318) Encyclopedia.comhttps://www.encyclopedia.com/religion/encyclopedias-almanacs-transcripts-and-maps/beguines-and-beghards
- « Beguines Reconsidered : Historiographical Problems and New Directions », Jennifer Kolpacoff Deane Academia.eduhttps://www.academia.edu/8887451/_Beguines_Reconsidered_Historiographical_Problems_and_New_Directions_Monastic_Matrix_Commentaria_3461_http_monasticmatrix_osu_edu_August_2008_
- « Béguinages à Gand » (béguinage Notre-Dame ter Hoyen fondé en 1235 par la comtesse de Flandre) Visit Genthttps://visit.gent.be/fr/beguinages-gand
- « Flemish Béguinages » UNESCO, Centre du patrimoine mondialhttps://whc.unesco.org/en/list/855
- « Islands of Difference. Beguinages in the Medieval Low Countries », Walter P. Simons (inscription du 2 décembre 1998) The Low Countrieshttps://the-low-countries.com/article/islands-of-difference.-beguinages-in-the-medieval-low-countries-5
- Article de Tanya Stabler Miller sur les béguines de Paris (fondation avant 1260, paroisse Saint-Paul, rues Charlemagne, de l’Ave-Maria et du Fauconnier, magistra, soie, rôles d’impôt de Philippe IV), novembre 2025 Medievalists.nethttps://www.medievalists.net/2025/11/beguines-medieval-paris/
- « The Beguines of Medieval Paris », compte rendu de Rachel J. Smith, 26 juin 2018 (biens conservés, Robert de Sorbon, sermons de la maîtresse, six des vingt et un juges de Marguerite Porete parmi les rédacteurs de Vienne, béguinage exempté, fermé en 1471) Reading Religion, American Academy of Religionhttps://readingreligion.org/books/beguines-medieval-paris
- « DFG project « Beguines in Cologne » launched at the CCeH », 14 avril 2022 (2 100 béguines identifiées dans les Schreinsbücher) Cologne Center for eHumanities, Universität zu Kölnhttps://cceh.uni-koeln.de/en/?p=3928
- « Vie de sainte Douceline, Commentaire linguistique » (ms. fr. 13503, 167 × 120 mm, prière du copiste au f. 102, Douceline née à Digne en 1214, morte à Marseille en 1274, communauté d’Hyères vers 1240) THELEME, École nationale des charteshttp://theleme.enc.sorbonne.fr/dossiers/philologie56-1.php
- « Bernard Gui : Inquisitor’s Manual », trad. David Burr Internet Medieval Sourcebook, Fordham Universityhttps://sourcebooks.web.fordham.edu/source/bernardgui-inq.asp
- « The Trial of Marguerite Porete », documents traduits par Richard Barton University of North Carolina Greensborohttps://uncg.edu/~rebarton/margporete
- Compte rendu de Sean L. Field, The Beguine, the Angel, and the Inquisitor, par Jonathan Yegge (Guy de Colmieu, Jean de Querayn, dom Franc, Godefroid de Fontaines, Guillaume de Paris, carton J 428) Catholic Books Reviewhttps://w.catholicbooksreview.org/2012/field.htm
- « Le Mirouer des simples âmes » (seize manuscrits recensés ; attribution ancienne à Marguerite de Hongrie) BPHVhttps://www.bphv.eu/en/content/le-mirouer-des-simples-%C3%A2mes
- « Verbete Marguerite Porete » (Guarnieri et l’édition de 1965 fondée sur le manuscrit de Chantilly) Mulheres na Filosofia, Universidade Estadual de Campinashttps://www.blogs.unicamp.br/mulheresnafilosofia/wp-content/uploads/sites/178/2023/04/Verbete-Marguerite-Porete-PDF.docx-1.pdf
- « Council of Vienne 1311-1312 A.D. », partie 5 (décret 16) Daily Catholichttp://www.dailycatholic.org/history/15ecume5.htm
- « Council of Vienne 1311-1312 A.D. », partie 6 (décret 28) Daily Catholichttp://www.dailycatholic.org/history/15ecume6.htm
- « The Council of Vienne and the Persecution of Beguines », chap. 2 de Kras et Gałuszka 2023 Cambridge Corehttps://www.cambridge.org/core/books/beguines-of-medieval-swidnica/council-of-vienne-and-the-persecution-of-beguines/5232D90C352A04C1660BD4B034BE4CFA
- « Procurators, Priests and Clerics : Male Leadership of the Beguinage of St. Elizabeth of Valenciennes » Religions, MDPIhttps://www.mdpi.com/2077-1444/16/7/907/html


.jpg?width=500)

_receives_the_Portuguese_ambassador%2C_D._Rodrigo_de_Lima%2C_1520.jpg?width=500)








