Polybe compte au moins dix mille Carthaginois et Gaulois tués dans la bataille du Métaure, et environ deux mille Romains. Tite-Live, qui écrit sous Auguste, en aligne cinquante-six ou cinquante-sept mille selon les éditions de son texte, plus cinq mille quatre cents prisonniers, contre huit mille morts romains et alliés. Les deux historiens décrivent pourtant la même manœuvre de flanc et la même mort du général ennemi, et sur plusieurs passages le récit latin suit le grec d’assez près pour qu’on y reconnaisse un emprunt direct ou une source commune.
Six cavaliers égarés près de Tarente
Au printemps 207, Hasdrubal, frère cadet d’Hannibal, franchit les Alpes plus vite que son aîné onze ans plus tôt, accueilli par les Arvernes puis par les peuples alpins, selon le livre XXVII de Tite-Live. Il perd ensuite du temps devant Placentia, colonie romaine de la plaine du Pô, qu’il assiège sans la prendre. En levant le siège, il confie une lettre pour son frère à quatre cavaliers gaulois et deux numides. Les six hommes traversent presque toute l’Italie, cherchent Hannibal du côté de Métaponte, se perdent, et tombent près de Tarente entre les mains de fourrageurs romains. Menacés de la torture, ils avouent porter des lettres d’Hasdrubal, que le propréteur Quintus Claudius fait suivre, cachets intacts, au consul Caius Claudius Nero.
Nero campe à Canusium, en Apulie, face à Hannibal. Les lettres, lues par un interprète, annoncent un rendez-vous en Ombrie. Le consul choisit alors de sortir de sa province, quand l’usage voulait que chaque magistrat combatte l’ennemi que le Sénat lui avait assigné. Il demande au Sénat d’opposer une armée à l’ennemi à Narnia, sur la route de l’Ombrie, et fait prévenir les Larinates, les Marrucins, les Frentans et les Prétutiens pour que vivres, chevaux et voitures attendent ses soldats au bord de la route. Puis il prélève six mille fantassins et mille cavaliers, leur annonce un coup de main en Lucanie et, sorti de nuit, oblique vers le Picenum. À Rome, écrit Tite-Live, on ne savait s’il fallait louer ou blâmer une marche aussi audacieuse, et l’on redoutait d’avoir désormais en Italie « deux Hannibal, ou presque ».
La marche elle-même a été contestée. Tite-Live ne dit pas combien de jours dura l’aller ; il précise seulement que le retour, plus rapide encore, ramena Nero devant Hannibal le sixième jour. En 1898, Bernard W. Henderson a mesuré l’itinéraire de Canusium au camp de Sena, environ 230 milles anglais, quelque 370 kilomètres, et calculé qu’en lisant le texte au plus large on ne peut accorder plus de sept jours à l’aller, soit une cinquantaine de kilomètres par jour. Dès 1891, un historien italien en avait conclu que l’épisode sortait de l’imagination des annalistes, ces chroniqueurs romains qui grossissaient volontiers les succès de la cité. L’argument tenait à deux silences. Le fragment conservé de Polybe ne parle pas de la marche, et Appien, au chapitre 52 de son Hannibalique, écrit seulement que les deux consuls, ayant intercepté les lettres, réunirent toutes leurs forces et campèrent face à Hasdrubal près de Sena. Henderson y a répondu point par point. Le livre XI de Polybe ne nous est parvenu qu’à partir du déploiement des troupes, et tout ce qui suit l’annonce de la victoire à Rome est perdu, si bien que son silence sur le retour de Nero ne prouve rien. Ailleurs, Tite-Live suit Polybe de près. Appien résume si vite qu’il fait entrer Hasdrubal en Étrurie. Valère Maxime, Frontin et Zonaras connaissent la marche, et Polybe lui-même, au livre X, prête à Scipion une traversée de l’Espagne, de l’Èbre à Carthagène, plus rapide encore. On tient donc une marche probable, dont la durée exacte n’est qu’un calcul moderne.
Le trompette a sonné deux fois
Le consul Marcus Livius Salinator campe près de Sena, l’actuelle Senigallia, et Hasdrubal à cinq cents pas environ. Nero attend la nuit, caché derrière des hauteurs, pour y entrer sans être vu. Livius a fait passer la consigne (tribun reçoit tribun, centurion reçoit centurion, cavalier reçoit cavalier, fantassin reçoit fantassin) afin que le camp n’ait pas à s’agrandir.
Le lendemain, le conseil de guerre, où siège aussi le préteur Lucius Porcius Licinus, se range à l’avis de Nero, qui veut combattre sans attendre. Hasdrubal, avancé à cheval devant ses enseignes, remarque des boucliers usés qu’il n’avait pas encore vus et des chevaux plus maigres ; l’armée adverse lui paraît aussi plus nombreuse. Il fait sonner la retraite et envoie des cavaliers vérifier si les retranchements romains ont grandi. Ils n’ont pas grandi. Mais on lui rapporte qu’une sonnerie retentit une fois dans le camp du préteur et deux fois dans celui du consul, et ce vieux soldat, rompu aux usages romains, comprend qu’il a deux consuls en face de lui.
Il redoute qu’Hannibal ait été battu, ou que ses lettres aient été interceptées, et la seconde crainte est la bonne. Dans la nuit, feux éteints, l’armée punique décampe en silence. Les deux guides, mal surveillés, s’échappent, l’un vers une cachette repérée d’avance, l’autre en traversant le Métaure à la nage par un gué qu’il connaissait. La colonne s’égare dans les champs, et des soldats épuisés s’endorment là où ils s’arrêtent. À l’aube, Hasdrubal longe la rive en quête d’un passage, mais plus il s’éloigne de la mer, plus les berges deviennent hautes, et les méandres lui font perdre la journée.
La cavalerie de Nero le rattrape la première, puis l’infanterie légère et les légions. Hasdrubal, qui commençait à tracer un camp sur une colline au-dessus de la rive, se déploie. Selon Tite-Live, il place les éléphants en avant, les Gaulois à gauche sur une hauteur qui les couvre, les Ligures au centre, et lui-même à droite avec ses vétérans espagnols, face à Livius. Contre la colline, Nero ne peut rien. Il prend quelques cohortes à son aile droite, les fait passer derrière toute la ligne romaine et tombe sur le flanc puis sur les arrières des Espagnols. Les Gaulois résistent peu, beaucoup s’étant dispersés dans la nuit, et il est déjà midi, sous une chaleur qui les assoiffe. Polybe ajoute qu’en pillant le camp, les Romains en trouvèrent un grand nombre ivres et endormis sur leurs litières.
Les deux récits divergent pourtant sur plusieurs points. Polybe met Hasdrubal au centre, derrière les dix éléphants, sur une ligne approfondie au prix d’un front très étroit ; Tite-Live le place à l’aile droite et juge sa ligne plus longue que large. Dans le fragment grec, aucun Ligure n’apparaît. Pour Polybe, six éléphants furent tués avec leurs cornacs, et quatre, qui avaient traversé les rangs, furent capturés ensuite, abandonnés par leurs conducteurs indiens. Tite-Live affirme que la plupart périrent de la main de leurs propres conducteurs, munis d’un ciseau de charpentier et d’un maillet, qui enfonçaient la lame entre les oreilles, à la jointure de la tête et du cou, dès que la bête devenait incontrôlable. Hasdrubal, précise l’historien, avait le premier institué ce procédé, et le texte grec ne permet ni de le confirmer ni de l’écarter.
Sur la mort d’Hasdrubal, les deux historiens s’accordent. Quand la défaite est certaine, il lance son cheval contre une cohorte romaine et meurt en combattant. Polybe en tire un long éloge, celui d’un général qui ménagea sa vie tant qu’il restait un espoir et ne chercha plus qu’une fin digne quand il n’en resta aucun, et Tite-Live le reprend de très près.
Sena, Fano ou Fossombrone
Tite-Live situe les camps « ad Senam », près de Sena, à une quinzaine de kilomètres au sud de l’embouchure du Métaure, et fait pourtant fuir un guide à travers le fleuve. Appien parle lui aussi de la ville de Sena, tandis que Valère Maxime, dans ses Faits et dits mémorables, met le camp de Livius « en Ombrie, près du fleuve Métaure ». Simon Hornblower a montré, en annexe de sa biographie croisée d’Hannibal et de Scipion parue en 2024, que le nom de Sena circulait pour désigner la bataille avant que les vers d’Horace ne rendent célèbre celui du fleuve.
On cherche le champ de bataille depuis le XVᵉ siècle, et en 1898 Henderson retenait encore trois candidats. Sur la rive gauche, à une dizaine de kilomètres de Fano, un officier général avait proposé dès 1812 le site de La Lucrezia, dans une histoire des campagnes d’Hannibal publiée à Milan. Plus haut, à quelque 45 kilomètres de la côte, entre Fermignano et Urbania, la plaine de San Silvestro avait pour elle une « tombe d’Asdrubal » montrée par les paysans, des ossements qu’on disait y déterrer et une patère d’argent gravée en écriture ibérique, sortie d’une tombe près de Montiego et aujourd’hui perdue. Sur la rive droite enfin, à six kilomètres environ de l’embouchure, un érudit allemand et un chercheur italien avaient arpenté deux jours, en février 1896, la colline de Sant’Angelo.
Chaque rive a sa difficulté. La rive droite cadre avec la mention de Sena, mais s’accorde mal avec la lettre qui donnait rendez-vous en Ombrie et avec l’armée que Nero voulait poster à Narnia. Sur la rive gauche, il faut lire « ad Senam » comme une désignation vague du pays des Gaulois Sénons. San Silvestro, lui, rendrait la marche de Nero physiquement impossible, et Henderson posait là une règle de méthode, raisonner de la possibilité de la marche vers le site, jamais du site préféré vers la marche. Au terme de quarante pages, il refusait de trancher entre La Lucrezia et Sant’Angelo. Il se méfiait aussi des trouvailles invoquées, et on lui donnera raison, parce que la preuve se retourne contre elle-même. Les ossements humains et les os d’éléphant ramassés dans la vallée ne désignent aucun site, puisque les partisans de Sant’Angelo et ceux de San Silvestro en produisaient chacun, et le nom de « tombe d’Asdrubal » ne se rencontre pas, dans les textes, avant un livre imprimé à Venise au début du XVIIᵉ siècle.
Le lendemain de Trasimène
Ni Polybe ni Tite-Live ne donnent le jour de la bataille.
La date des ouvrages de référence, entre le 22 et le 24 juin selon les auteurs, s’appuie sur le seul repère de calendrier que livrent les textes anciens consultés ici, un distique d’Ovide. Au livre VI des Fastes, vers 769-770, le poète consacre le jour qui suit l’anniversaire de Trasimène, « postera lux melior », à deux revanches, la victoire de Masinissa sur Syphax et la chute d’Hasdrubal. La première date de 203. Ovide rapproche deux événements séparés de quatre ans parce qu’ils tombent le même jour du calendrier, et c’est sur ce rapprochement de poète que repose la chronologie moderne.
Encore faut-il savoir quel jour Ovide désigne. À propos de Trasimène, C. F. Konrad a rappelé en 2023 que la date du poète, le dixième jour avant les calendes de juillet, tombe le 22 juin dans le calendrier julien de son temps mais le 21 dans le calendrier républicain, où juin n’avait que vingt-neuf jours, et qu’on ignore si Ovide reproduit la date ancienne ou l’a convertie ; Konrad penche pour le 22. Le Métaure, « le lendemain », hérite mécaniquement de ce flottement.
Le jour civil ne dit pas la saison réelle. Pendant la deuxième guerre punique, le calendrier romain avait dérivé par rapport à l’année solaire, d’une ampleur que l’on ignore ; pour 217, les estimations que relève Konrad vont d’une avance nulle ou inférieure à deux semaines jusqu’à cinq ou six semaines. Henderson tenait seulement qu’Hasdrubal, retardé devant Placentia, n’avait pu combattre avant avril. Si la dérive était du même ordre en 207, un jour de la fin juin romaine tombe quelque part entre le milieu de mai et la fin de juin solaire, et la chaleur de midi que décrit Tite-Live, si elle n’est pas un ornement de narrateur, indique la belle saison sans fixer la semaine.
Le même livre XXVII garde la trace d’un effort pour fixer les fêtes. En 208, rapporte Tite-Live, une épidémie fit voter que les jeux d’Apollon seraient désormais célébrés à date fixe, le troisième jour avant les nones de Quinctilis, alors qu’on les vouait jusque-là d’une année sur l’autre à un jour variable.
« Quid debeas, o Roma, Neronibus »
Nero repart la nuit qui suit la bataille et retrouve son camp face à Hannibal le sixième jour. Il fait jeter la tête d’Hasdrubal devant les avant-postes carthaginois. C’est par elle, d’après la fin du livre XXVII, qu’Hannibal apprend la défaite, et l’historien lui prête une parole où il reconnaît dans ce deuil de famille le sort de Carthage.
À Rome, deux cavaliers de Narnia apportent la nouvelle au camp qui garde l’entrée de l’Ombrie, et l’on refuse d’abord d’y croire parce qu’ils disent que l’on s’est battu deux jours plus tôt. Le triomphe fut commun aux deux consuls, un arrangement que Hornblower juge inhabituel. Livius y parut sur le char et Nero à cheval, la bataille ayant eu lieu dans la province de Livius et sous ses auspices, alors que la voix publique donnait la victoire à Nero.
Près de deux siècles plus tard, la mémoire du Métaure appartient à une famille. Dans la quatrième ode de son livre IV, Horace célèbre les victoires alpines de Drusus, l’un des jeunes Claudii Nerones auxquels Auguste tient lieu de père, et convoque leur ancêtre. Hasdrubal vaincu et le fleuve Métaure, écrit-il, témoignent de ce que Rome doit aux Nerones. Plus loin, Horace fait parler Hannibal, qui renonce à envoyer à Carthage des messages d’orgueil puisque « occidit, occidit spes omnis », tout espoir est tombé avec Hasdrubal. Le consul Livius, qui avait eu les auspices du jour, n’apparaît pas dans le poème.
En 1851, Edward Creasy fit du Métaure la quatrième de ses quinze batailles décisives de l’histoire du monde, entre Arbèles et la défaite de Varus, et jugea Zama moins importante pour le sort de Carthage. La formule a beaucoup servi. Elle oublie qu’Hannibal se maintint encore quatre ans dans le Bruttium, que Polybe, au livre XV, le tient pour invaincu jusqu’à Zama, et que le même Polybe, au livre XI, admire un général qui garda seize ans une armée de peuples disparates sans une sédition. Hornblower parle plus prudemment d’un point de bascule, qui laisse à la guerre les cinq années la séparant encore de Zama.
Des balles de plomb au musée de Fossombrone
Aucune preuve matérielle n’a jusqu’ici départagé les candidats. Début 2018, une convention a associé l’Institut universitaire de recherche en archéologie ibérique de l’université de Jaén, l’université d’Urbino Carlo Bo et la surintendance archéologique des Marches. L’équipe espagnole apporte une méthode mise au point sur un autre champ de bataille d’Hasdrubal, Baecula, livré contre Scipion en 208 et localisé au Cerro de las Albahacas, près de Jaén, où elle a constitué une collection d’objets de référence pour la période.
Le premier travail s’est fait en réserve. Le musée civique de Fossombrone, à environ vingt-cinq kilomètres de Fano en remontant la vallée, conserve plusieurs dizaines de balles de fronde en plomb trouvées aux environs. Certaines ressemblent par leur forme à celles de Baecula. Les chercheurs ont lancé des analyses métallographiques et isotopiques de ce plomb, parce que la signature isotopique d’un métal peut renvoyer au gisement dont il provient. En juillet 2019, une première microprospection a géoréférencé autour de Monte Aguzzo des objets métalliques liés à un épisode guerrier, que Juan Pedro Bellón, directeur du projet, jugeait alors difficiles à rattacher directement à la deuxième guerre punique. En 2023, l’équipe a publié une présentation de sa démarche et une première analyse des balles du musée, et l’université de Jaén décrivait la bataille comme probablement livrée aux environs de Fossombrone, donc en amont de La Lucrezia et de Sant’Angelo.
Le terme de comparaison s’est précisé depuis. En septembre 2026, d’après une dépêche de l’agence EFE, des chercheurs de Jaén, de Madrid et du Pays basque ont publié les signatures isotopiques de projectiles de la guerre retrouvés en Espagne ; à Baecula, le plomb mêle des minerais des districts de Linares et de Carthagène. Pour les balles de Fossombrone, les publications consultées ne donnent encore aucune signature. Henderson, qui avait remonté la vallée à la fin d’un mois de mars, jugeait en 1898 qu’Hasdrubal, parti des environs de Sena, n’avait pu remonter au-delà de Fossombrone en une nuit et une partie de journée, et ne gardait que deux candidats proches de la mer. L’équipe de Bellón cherche aujourd’hui autour de Fossombrone même, à la limite que l’historien anglais assignait, approximativement, à la retraite nocturne de l’armée punique.
Pour aller plus loin
La bataille de Baecula, livrée un an plus tôt dans le haut Guadalquivir, explique pourquoi Hasdrubal quitta l’Espagne avec l’armée qui périt sur le Métaure. La via Flaminia, dont le tracé pèse sur le débat du site, et la bataille de Zama, que Creasy jugeait secondaire, prolongent la même enquête.
La guerre entre Rome et Carthage dure depuis des années. Le général carthaginois Hannibal tient toujours le sud de l’Italie. Au printemps 207 avant notre ère, son frère Hasdrubal arrive d’Espagne par les Alpes pour le rejoindre avec une armée. Les Romains l’écrasent au bord d’un fleuve qui se jette dans l’Adriatique, le Métaure. On range souvent ce combat parmi les batailles décisives de l’histoire, et pourtant personne ne sait où il a eu lieu.
Une lettre qui change de main
Hasdrubal confie une lettre pour son frère à quelques cavaliers. Ils descendent presque toute l’Italie, se perdent, puis tombent sur des soldats romains près de Tarente. La lettre finit chez l’un des chefs élus qui mènent les armées de Rome. On appelle ces chefs des consuls, et celui-ci se nomme Nero.
Nero apprend ainsi où son adversaire compte retrouver Hannibal. Il décide d’aller prêter main-forte à l’autre consul, qui garde le nord. Il choisit ses meilleurs soldats, environ sept mille hommes, et part de nuit en secret.
Tite-Live est l’historien romain qui raconte cette marche. Il dit seulement que le retour fut encore plus rapide que l’aller. En 1898, l’historien anglais Bernard Henderson a mesuré la route. Elle fait environ 370 kilomètres. Il en conclut que les soldats ont dû avancer d’une cinquantaine de kilomètres par jour.
Un historien italien y voyait une invention de chroniqueurs romains, faite pour grandir la cité. Son objection avait du poids, car le plus ancien récit qui nous reste ne parle pas de la marche. Henderson a répondu que ce récit est mutilé et que sa suite est perdue. D’autres auteurs anciens connaissent l’épisode. La marche paraît donc probable, mais sa durée exacte n’est qu’un calcul.
La nuit où Hasdrubal s’est perdu
Nero entre de nuit dans le camp de son collègue, près de la côte. Le lendemain, Hasdrubal observe l’armée d’en face. Il remarque des boucliers usés et des chevaux amaigris. Puis une sonnerie de trompette lui apprend qu’un second consul est arrivé. Il choisit de fuir dans l’obscurité.
Ses guides s’échappent, et son armée s’égare dans les champs. Au matin, il cherche un passage pour franchir le fleuve, mais les berges sont trop hautes. Les Romains le rattrapent. Nero fait passer une partie de ses hommes derrière les lignes romaines et attaque l’ennemi par le côté, puis par l’arrière. Quand tout est perdu, Hasdrubal lance son cheval contre les Romains et meurt en combattant.
Nero repart aussitôt retrouver son armée face à Hannibal. Il fait jeter la tête d’Hasdrubal devant les postes de garde carthaginois. D’après Tite-Live, c’est par ce geste qu’Hannibal découvre la défaite de son frère.
Deux bilans, aucun jour précis
On connaît cette bataille surtout par deux auteurs anciens. Le premier est Polybe, un historien grec. Le second est Tite-Live, qui écrit sous Auguste. Ils décrivent la même manœuvre et la même mort, mais pas le même massacre.
Polybe compte environ dix mille morts dans l’armée d’Hasdrubal. Tite-Live en annonce au moins cinquante-six mille. Les éléphants les divisent aussi. Selon Tite-Live, la plupart furent abattus par leurs propres conducteurs quand ils devenaient incontrôlables, alors que Polybe en fait capturer une partie.
Aucun des deux ne donne le jour. La date qu’on lit partout, à la fin de juin, vient d’un poème d’Ovide écrit bien après la bataille. Ovide y rapproche la mort d’Hasdrubal d’une autre victoire, remportée quelques années plus tard à la même date. Le calendrier romain de cette époque avait d’ailleurs glissé par rapport au soleil, sans qu’on sache de combien.
Un champ de bataille sans adresse
Le lieu est encore plus incertain. Tite-Live place les camps près d’une ville de la côte, mais fait traverser le Métaure à un fuyard. Depuis la fin du Moyen Âge, on cherche le champ de bataille sur les deux rives. Henderson hésitait encore entre deux sites proches de la mer. Les ossements qu’on brandissait ne prouvaient rien, puisque chaque camp avait les siens.
Depuis quelques années, une équipe d’archéologues espagnols et italiens parcourt la vallée autour d’une ville, Fossombrone. Son musée garde des dizaines de balles de plomb, autrefois lancées avec une fronde. Certaines ressemblent à celles d’une autre bataille d’Hasdrubal, livrée en Espagne l’année précédente.
Le plomb peut garder une sorte de signature de la mine d’où il sort. Les chercheurs l’analysent pour voir si ces balles viennent des mêmes filons que celles d’Espagne. Pour Fossombrone, les publications disponibles ne donnent pas encore la réponse.
L’équipe situe la bataille probablement près de Fossombrone, assez loin de la mer. Henderson gardait au contraire deux sites tout proches du rivage, et aucune trouvaille ne permet encore de trancher.
La version complète met côte à côte les récits de Polybe et de Tite-Live, et suit la querelle des sites jusqu’aux prospections de Monte Aguzzo.
Sources de cet article
Chaque article est contre-vérifié avant publication : documents cités dans le texte, travaux de référence et pages institutionnelles consultées en ligne.
Sources primaires
- Polybe, Histoires, XI, 1-3 (déploiement, éléphants, éloge d’Hasdrubal, bilan, annonce à Rome) et XI, 19 (éloge d’Hannibal) [texte anglais de l’édition Loeb, 1925]( LacusCurtius, université de Chicagohttps://penelope.uchicago.edu/Thayer/E/Roman/Texts/Polybius/11*.html
- Tite-Live, Histoire romaine, XXVII, 23 (jeux d’Apollon) et 39-50 (passage des Alpes, lettres interceptées, marche de Nero, bataille, bilan, annonce à Rome) [texte latin du livre XXVII]( The Latin Libraryhttps://www.thelatinlibrary.com/livy/liv.27.shtml
- Tite-Live, abrégé (periocha) du livre XXVII, chiffre de cinquante-six mille morts [traduction anglaise de Cyrus Edmonds, 1850]( Project Gutenberghttps://gutenberg.org/files/12582/12582-h/12582-h.htm
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Sources primaires (suite)
- Ovide, Fastes, VI, 769-770, distique « postera lux melior » associant la chute d’Hasdrubal et la victoire de Masinissa sur Syphax texte cité et discuté par Konrad 2023 (voir bibliographie)
- Horace, Odes, IV, 4, v. 37-40 et 69-72 [texte latin du livre IV des Odes]( The Latin Libraryhttps://www.thelatinlibrary.com/horace/carm4.shtml
- Appien, Hannibalique, 52 ; Valère Maxime, Faits et dits mémorables, VII, 4, 4 ; Polybe, X, 9, 7 et XV, 16, 5 ; Tite-Live, XXVII, 51, 11-12 (la tête d’Hasdrubal) passages cités en grec et en latin par Henderson 1898 (voir bibliographie)
- Balles de fronde en plomb, plusieurs dizaines, trouvées aux environs de Fossombrone Museo civico de Fossombrone (numéros d’inventaire non communiqués dans les publications consultées)
Bibliographie
- Bernard W. Henderson, « The Campaign of the Metaurus », English Historical Review 13, 1898, p. 417-438 et 625-642 [texte intégral sur LacusCurtius]( English Historical Reviewhttps://penelope.uchicago.edu/Thayer/E/Journals/EHR/13/Metaurus*.html
- C. F. Konrad, « Das Datum der Schlacht am Trasumenischen See », Rheinisches Museum für Philologie 166, 2023, p. 312-313 [PDF]( Rheinisches Museum für Philologiehttps://journals.ub.uni-koeln.de/index.php/rhm/article/download/12275/12279/25835
- Simon Hornblower, Hannibal and Scipio. Parallel Lives, Cambridge, 2024, chap. 8, « The Tipping Point. The Battle at the Metaurus or Sena, 207, Hannibal Aged 40 », p. 182-206 [résumé du chapitre]( Cambridge University Presshttps://www.cambridge.org/core/books/hannibal-and-scipio/tipping-point/ECB54ABC4BFA7D9B2F4298DD62A5874D
- Juan Pedro Bellón Ruiz, Miguel Ángel Lechuga Chica, Carmen Rueda Galán, Oscar Mei, M.ª Isabel Moreno Padilla, Carolina Castuera Bravo, Fernando Quesada Sanz, María Sedeño Ráez et Lorenzo Cariddi, « Tras los pasos de Asdrúbal Barca. El Proyecto Metauro », Informes y Trabajos. Excavaciones en el exterior 21, 2023, p. 111-125 [notice et résumé]( Instituto del Patrimonio Cultural de Españahttps://investigacion.ujaen.es/documentos/6555163923451e62f4599173
- Edward Shepherd Creasy, The Fifteen Decisive Battles of the World, from Marathon to Waterloo, Londres, 1851, chap. IV [édition numérique]( Project Gutenberghttps://gutenberg.org/files/4061/4061-h/4061-h.htm
- Tite-Live, Histoire romaine, tome XVII, livre XXVII, texte établi et traduit par Paul Jal, Paris, 1998, LXVII-138 p., 5 cartes (édition française de référence ; [compte rendu de P. G. Walsh, « The Turning Point in the Second Punic War »]( Classical Review, 1999) Les Belles Lettres, Collection des universités de Francehttps://resolve.cambridge.org/core/journals/classical-review/article/abs/turning-point-in-the-second-punic-war/EEC7C3D1B5D47F292384A44E17C131E4
- Polybe, Histoires, tome VIII, livres X et XI, texte établi et traduit par Éric Foulon et Raymond Weil, Paris, 1990 (édition française de référence ; [compte rendu de F. W. Walbank]( Classical Review, 1991) Les Belles Lettres, Collection des universités de Francehttps://www.cambridge.org/core/journals/classical-review/article/polybius-books-xxi-fouloneric-weilraymond-edd-trs-polybe-histoires-livre-x-et-livre-xi-tome-viii-collection-des-universites-de-france-bude-pp-195-46122-and-147185-double-paris-les-belles-lettres-1990/E7149EB9E7AC4CF6895F7234B07D8019
Sources en ligne
- [« Aplican la metodología empleada en Baécula para localizar la Batalla del Metauro (Italia) »]( 25 juillet 2019 Diario Digital, Universidad de Jaénhttps://diariodigital.ujaen.es/investigacion-y-transferencia/aplican-la-metodologia-empleada-en-baecula-para-localizar-la-batalla
- [« El Instituto de Arqueología Ibérica de la UJA desarrolla el Proyecto Metauro en la región de Las Marcas (Italia) »]( 11 septembre 2023 Diario Digital, Universidad de Jaénhttps://diariodigital.ujaen.es/investigacion-y-transferencia/el-instituto-de-arqueologia-iberica-de-la-uja-desarrolla-el-proyecto
- [« Un estudio identifica calibre y procedencia de los proyectiles en la II Guerra Púnica »]( dépêche EFE, 25 septembre 2026 Infobaehttps://www.infobae.com/espana/agencias/2026/09/25/un-estudio-identifica-calibre-y-procedencia-de-los-proyectiles-en-la-ii-guerra-punica/
- [« Tras los pasos de Asdrúbal Barca : de Baecula al Metauro », Juan Pedro Bellón]( Escuela Española de Historia y Arqueología en Roma, CSIChttps://www.eehar.csic.es/tras-los-pasos-de-asdrubal-barca-de-baecula-al-metauro/
- [« Chapter 18 : Battle of the Metaurus, 207 BCE »]( Dickinson College Commentarieshttps://dcc.dickinson.edu/node/29385
- [« Livius Salinator », A Dictionary of Greek and Roman Biography and Mythology, éd. William Smith, 1890]( Perseids, Tufts Universityhttps://cts.perseids.org/read/pdlrefwk/viaf88890045/003/perseus-eng1/S.salinator_livius_1









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