Un sénateur romain raconte la guerre de son ennemi
Le premier récit de la vie d’Hannibal a été écrit dans le camp adverse. Quintus Fabius Pictor, sénateur romain qui avait vécu la guerre, rédige en grec, vers la fin du IIIᵉ siècle av. J.-C., une histoire de Rome aujourd’hui perdue. Polybe en résume un passage au livre III de ses Histoires (III, 8, 1-7). D’après Fabius, le conflit de 218 serait sorti de l’ambition d’Hasdrubal, gendre d’Hamilcar, qui aurait tenté de changer la constitution de Carthage avant de gouverner l’Espagne à sa guise, puis de celle d’Hannibal, qui aurait attaqué Sagonte de sa propre initiative sans qu’un seul des notables carthaginois approuve sa conduite. Polybe juge la thèse absurde, puisque Carthage a ensuite soutenu cette guerre pendant dix-sept ans, et il note que des lecteurs s’y fient parce que l’auteur était contemporain des faits et siégeait au Sénat (III, 9, 4).
Le nom punique, écrit ḤNBʿL, se lit Ḥannibaʿl et signifie à peu près « grâce de Baal ». Les Grecs écrivent Annibas, les Latins Hannibal ; la graphie Hannibal est préférée ici à l’Annibal de la tradition française classique, parce qu’elle conserve la consonne initiale du nom punique. Barca pose un autre problème. Polybe donne ce surnom au père, « Hamilcar surnommé Barcas » (III, 9, 6), et Tite-Live parle d’une faction barcine à Carthage au début du livre XXI ; l’habitude d’appeler le fils lui-même Hannibal Barca est moderne. La date de naissance est un calcul. Hannibal a neuf ans, selon Polybe (III, 11, 5), quand son père part pour l’Espagne en 237, ce qui donne 247 ou 246. Sa mort est datée de trois façons par Cornélius Népos (Hannibal, 13, 1), qui cite Atticus pour 183, Polybe pour 182 et Sulpicius Blitho pour 181. On retient ici 183, et l’on écarte l’âge de soixante-dix ans que Népos lui prête dans la même phrase, chiffre rond incompatible avec le calcul précédent.
Hamilcar avait commandé en Sicile à la fin de la première guerre contre Rome. À partir de 237, il soumet une grande partie de l’Espagne méridionale, et son fils grandit dans cette armée. Après sa mort, en 229 ou 228, le commandement passe à Hasdrubal, qui fonde Carthagène, puis, à l’assassinat de celui-ci en 221, à Hannibal, choisi par les soldats et confirmé par l’assemblée du peuple carthaginois (III, 13, 3-4). En 219, il assiège Sagonte, cité alliée de Rome au sud de l’Èbre, et la prend au bout de huit mois (III, 17, 9). Rome exige qu’on lui livre le général et son conseil ; le Sénat de Carthage refuse, et la guerre est déclarée.
Au printemps 218, l’armée quitte Carthagène. D’après Polybe, la marche jusqu’à la plaine du Pô dure cinq mois, dont quinze jours dans les Alpes, et Hannibal y descend avec 12 000 fantassins africains, 8 000 ibériques et au plus 6 000 cavaliers, chiffres que Polybe dit avoir lus sur une inscription laissée par Hannibal lui-même au cap Lacinion, près de Crotone (III, 56, 3-4). Suivent trois victoires, sur la Trébie à la fin de 218, au lac Trasimène en 217, à Cannes en 216. Hannibal tient ensuite le sud de l’Italie pendant plus de dix ans sans assiéger Rome. Son frère Hasdrubal, venu d’Espagne avec une seconde armée, est tué au Métaure en 207. Rappelé en Afrique en 203, Hannibal est vaincu à Zama par Scipion en 202.
La paix de 201 impose à Carthage 10 000 talents payables en cinquante ans. Élu suffète, l’une des deux magistratures annuelles de la cité, Hannibal fait voter en 196, d’après Tite-Live (XXXIII, 46-47), une loi qui rend annuelle la charge des juges, jusque-là viagère, et une enquête sur les revenus publics qui permet de payer le tribut sans impôt nouveau. Dénoncé à Rome par ses adversaires, il s’enfuit en 195 et gagne la cour du roi séleucide Antiochos III. Battu sur mer par les Rhodiens au large de Sidé en 190, réclamé par les Romains dans les conditions de paix imposées au roi, il passe par la Crète, puis s’installe en Bithynie auprès du roi Prusias Iᵉʳ. En 183, une ambassade conduite par Titus Quinctius Flamininus obtient qu’on le livre, et il s’empoisonne à Libyssa, sur le golfe de Nicomédie.
Rien de sa main n’a été conservé, ni l’inscription du Lacinion ni les livres qu’il écrivit en grec.
Tout passe donc par des Grecs et des Romains, et il faut maintenant les prendre un à un, ceux du camp d’Hannibal comme ceux de Rome, mesurer la distance qui sépare chacun des faits, reprendre ensuite trois points disputés, la responsabilité de la guerre, le col des Alpes et le bilan de Cannes, puis suivre la fabrication de la figure jusqu’au monument élevé près de Gebze, en Turquie, en 1981.




