Le traité de Qadesh : la première paix écrite de l’histoire ?

Conflits & bataillesÉgyptologie26 juillet 202613 sources vérifiées
Osama Shukir Muhammed Amin FRCP(Glasg) · CC BY-SA 4.0 (Wikimedia Commons)

Au siège des Nations unies, à New York, une plaque de cuivre reproduit une tablette d’argile couverte de signes cunéiformes. C’est un cadeau de la Turquie, réalisé par le sculpteur Sadi Çalık, et la notice officielle le présente comme le plus ancien traité de paix connu. L’original tient dans une vitrine du Musée archéologique d’Istanbul. Il a été conclu vers 1259 avant notre ère entre les deux puissances dominantes du Proche-Orient, l’Égypte de Ramsès II et le royaume hittite d’Hattusili III. Reste à vérifier si le titre affiché tient, et l’enquête réserve des surprises.

Une victoire gravée sur tous les murs

Tout part d’une bataille que chacun raconte à sa façon. En 1274, l’an 5 de son règne, Ramsès II remonte vers la Syrie avec quelque 20 000 hommes répartis en quatre divisions, pour reprendre la ville de Qadesh, sur l’Oronte. Le roi hittite Muwatalli II l’y attend avec ses chars. Trompé par de faux déserteurs, le pharaon se retrouve isolé avec sa seule division de tête quand la charge hittite s’abat sur son camp. Il échappe de peu au désastre, des renforts rétablissent la situation, et les deux armées se séparent sans résultat net. Qadesh reste hittite.

Sur les murs de Karnak, de Louqsor, du Ramesseum et d’Abou Simbel, Ramsès fait pourtant graver le récit d’un triomphe personnel. Ce long texte, que les égyptologues appellent le Poème de Pentaour, montre le roi seul, abandonné des siens, fauchant l’ennemi par milliers ; un Bulletin plus sobre l’accompagne. Une version sur papyrus, en écriture hiératique, est conservée au musée du Louvre. Claude Obsomer, dans sa biographie du roi, a montré combien ce récit relève de la théologie royale plus que du compte rendu militaire. La guerre, elle, continue par intermittence pendant une quinzaine d’années.

Le roi déchu s’enfuit chez l’ennemi

Ce qui pousse à la paix ne se joue pas sur un champ de bataille. À la mort de Muwatalli, son fils Urhi-Teshub monte sur le trône hittite. Son oncle Hattusili, frère du roi défunt, le supporte quelques années, puis le renverse et prend la couronne. Le neveu déchu s’échappe et trouve refuge du côté égyptien. Hattusili exige son extradition, Ramsès affirme ignorer où il se trouve, et les deux empires frôlent une nouvelle guerre.

Hattusili règne donc en usurpateur, avec un rival vivant chez son ennemi, et il consacrera plus tard un texte entier, que les hittitologues appellent son Apologie, à justifier sa prise de pouvoir. Trevor Bryce ajoute à ce tableau la montée de l’Assyrie sur le flanc oriental de l’empire : le Hatti ne peut plus se payer deux fronts. La paix avec l’Égypte devient une nécessité intérieure autant qu’extérieure. Ramsès, de son côté, obtient ce que ses armées n’ont jamais conquis, la reconnaissance d’une frontière stable en Syrie.

Une tablette d’argent, mille dieux témoins

L’an 21, des ambassadeurs hittites arrivent à Pi-Ramsès, la capitale du Delta, porteurs d’une tablette d’argent massif scellée par Hattusili III. Ramsès fait parvenir en échange la version égyptienne marquée de son sceau, et chaque tablette est déposée aux pieds de la principale divinité du royaume qui la reçoit, Teshub pour le Hatti, Rê pour l’Égypte. Le texte est rédigé en akkadien, la langue diplomatique de l’époque.

Les deux rois s’engagent à ne plus se faire la guerre, à se porter assistance en cas d’invasion ou de révolte intérieure, et à se renvoyer les fugitifs. Une clause protège ces derniers : l’extradé ne doit pas être puni pour sa fuite, et le texte égyptien précise qu’on ne fera pas en sorte que son infraction soit retenue contre lui. Le paragraphe vise sans le nommer un certain réfugié royal. Ramsès s’engage aussi à soutenir la succession d’Hattusili, seule clause du texte qui ne soit pas réciproque, et qui trahit assez bien l’angoisse d’un roi arrivé au pouvoir par la force.

Mille dieux et mille déesses des deux pays sont pris à témoin du serment. Les tablettes d’argent ont disparu, mais chaque cour en a laissé une trace. Ramsès fait traduire le texte en égyptien et le grave sur un mur de la cour de la cachette, au temple d’Amon-Rê de Karnak, puis au Ramesseum, où il ne subsiste que des fragments. À Hattusa, des copies d’archive sur argile sont conservées au palais. Chaque version arrange son préambule à sa gloire, chacune laissant entendre que l’autre a demandé la paix. Les clauses, elles, sont identiques.

Ebla, Suse, Mari : le dossier des paix plus anciennes

Premier traité de paix de l’histoire, alors ? L’assyriologue Cécile Michel a rappelé le dossier. Vers 2350 avant notre ère, soit onze siècles avant Qadesh, la cité syrienne d’Ebla conclut avec la ville d’Abarsal un accord écrit d’une quarantaine de clauses, réglant la frontière, les échanges de marchandises et la circulation des voyageurs. Vers 2250, un traité rédigé en élamite lie Naram-Sîn d’Akkad à Khita, roi d’Awan ; la tablette est au musée du Louvre, sous le numéro SB 8833, et le serment y est net : « L’ennemi de Naram-Sîn est mon ennemi, l’ami de Naram-Sîn est mon ami. » Les archives de Mari livrent quatre autres accords au XVIIIᵉ siècle, dont un avec Hammurabi de Babylone. Hattusa elle-même conservait une trentaine de traités.

Qadesh n’est donc ni la première paix écrite, ni même le premier accord entre ces deux empires. Son unicité est ailleurs, et elle est double. C’est le seul traité de l’Antiquité conservé dans les versions des deux camps, ce qui permet de comparer mot à mot ce que chacun a signé et ce que chacun a raconté chez lui. Et c’est un traité de parité : les accords mésopotamiens antérieurs imposaient presque tous leurs clauses à un vassal, Abarsal ayant été soumis à Ebla après sa défaite, le roi d’Awan ayant juré fidélité à Naram-Sîn. À Qadesh, deux grands rois se traitent en égaux et s’appellent « frères ».

Deux reines s’écrivent, une princesse part vers le sud

La paix se consolide ensuite par les femmes. Dans la version égyptienne du traité, les dernières lignes mentionnent le sceau de Puduhepa, la reine hittite, un honneur qu’aucune autre reine du Hatti n’a obtenu, comme l’a noté l’hittitologue Gary Beckman. La même année, Néfertari, grande épouse royale de Ramsès, écrit à Hattusa. Sa lettre, retrouvée dans les archives de la capitale hittite où son nom est transcrit « Naptera », s’adresse à Puduhepa comme à une sœur et annonce un cadeau : pour son cou, un collier d’or pur composé de douze bandes.

Puduhepa négocie ensuite pied à pied. Quand il est question de marier sa fille au pharaon, elle exige que ses messagers puissent joindre la princesse sans entrave, sachant le sort recluses des épouses diplomatiques, et reproche à Ramsès de s’intéresser davantage à la dot qu’à la mariée. Les tractations traînent. En l’an 34, soit treize ans après le traité, la princesse franchit enfin la frontière et devient grande épouse royale sous le nom de Maâthornéferourê, « Celle qui voit Horus, l’invisible splendeur de Rê ». Son nom hittite, lui, reste inconnu.

La paix ne sera jamais rompue. Elle durera jusqu’à la disparition de l’empire hittite, emporté vers 1200 dans l’effondrement de l’âge du bronze. Restent deux textes qui se répondent à deux mille kilomètres de distance : la version de Ramsès, en hiéroglyphes, sur la pierre de Karnak, et celle des archives hittites, en cunéiforme, sous la vitrine d’Istanbul. Le même serment, dans la langue de chaque camp, et aucun des deux n’a menti sur les clauses.

Pour aller plus loin

Ce dossier prolonge le récit de la bataille de Qadesh elle-même et de la plus grande charge de chars de l’Antiquité. Il croise l’effondrement de l’âge du bronze, qui emportera l’un des deux signataires, et la correspondance d’Amarna, qui documente un siècle plus tôt les usages diplomatiques entre grandes cours du Proche-Orient.

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Sources de cet article

Chaque article est contre-vérifié avant publication : documents antiques cités dans le texte, travaux de référence et pages institutionnelles consultées en ligne.

Sources primaires

  1. Traité égypto-hittite, version cunéiforme en akkadien, tablette d’argile des archives de Hattusa (Boğazköy), découverte en 1906 Musée archéologique d’Istanbul
  2. Traité égypto-hittite, version hiéroglyphique, mur de la cour de la cachette, temple d’Amon-Rê Karnak ; seconde copie fragmentaire au Ramesseum
  3. Poème de Pentaour et Bulletin de la bataille de Qadesh, parois de Karnak, Louqsor, du Ramesseum et d’Abou Simbel ; version sur papyrus en hiératique Musée du Louvre
  4. Lettre de la reine Néfertari (« Naptera ») à la reine Puduhepa, archives de Hattusa Correspondance royale hittite
  5. Traité entre Ebla et Abarsal, vers 2350 av. J.-C. (ARET 13, 5) Mission archéologique de Tell Mardikh
  6. Traité entre Naram-Sîn d’Akkad et Khita, roi d’Awan, Suse, vers 2250 av. J.-C., SB 8833 Musée du Louvre

Bibliographie

  1. Trevor Bryce, The Kingdom of the Hittites, Oxford University Press, 2005 Oxford University Press
  2. Gary Beckman, Hittite Diplomatic Texts, Society of Biblical Literature Society of Biblical Literature
  3. Claude Obsomer, Ramsès II, Pygmalion, 2012 Pygmalion
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