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Bataille de Sentinum, 295 : une victoire sans champ de bataille

Peter Paul Rubens / Wikimedia Commons
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Vingt-cinq mille morts et huit mille prisonniers, tel est le compte que Tite-Live donne pour la bataille de Sentinum. Douris de Samos, historien grec qui écrivait dans les décennies suivant le combat, en portait cent mille. Diodore de Sicile, qui transmet ce chiffre, y ajoute une bévue de son cru. Il fait du consul tombé à Sentinum le collègue de Manlius Torquatus, autrement dit son propre père, mort quarante-cinq ans plus tôt sur un tout autre terrain.

Trois déserteurs se présentent à Fabius

La guerre a repris en 298 avant notre ère. Trois ans plus tard, le Samnite Gellius Egnatius a monté ce que Rome n’avait jamais rencontré en face d’elle, une coalition réunissant Samnites, Étrusques, Ombriens et Gaulois Sénons. Les consuls de l’année sont Quintus Fabius Maximus Rullianus, qui entame son cinquième consulat, et Publius Decius Mus, qui entame son quatrième.

Avant le choc principal, une armée romaine est battue. Polybe situe l’affaire dans le territoire de Camerinum. Tite-Live la place à Clusium, l’attribue aux Sénons, puis signale que d’autres auteurs y voyaient une victoire ombrienne. Deux lieux, deux vainqueurs, et le premier accroc du récit se produit avant même que la bataille commence.

Les consuls franchissent l’Apennin et campent à quatre milles de l’ennemi. Trois déserteurs se présentent de nuit à Fabius et livrent le plan adverse, qui prévoit de faire porter le combat par les Gaulois et les Samnites pendant que les Étrusques et les Ombriens enlèveront le camp romain. Fabius les paie et leur demande de revenir avec la suite. Les consuls expédient alors un ordre écrit aux propréteurs Cnaeus Fulvius et Lucius Postumius, restés en arrière, de mener leurs armées sur Clusium en ravageant tout ce qu’ils pourront. La nouvelle du pillage fait partir les Étrusques, et les Ombriens les suivent. Frontin classe la manœuvre au chapitre des moyens de détourner l’attention de l’ennemi.

Un loup, une biche, et l’ordre de bataille

Les lignes sont formées quand une biche poursuivie par un loup débouche entre les deux armées. La biche court vers les Gaulois, le loup vers les Romains. Les rangs s’ouvrent pour laisser passer l’animal de Mars, les Gaulois transpercent la bête de Diane. Un soldat du premier rang tire la conclusion à voix haute, et Tite-Live la range parmi les faits de la journée.

Fabius prend l’aile droite face aux Samnites, Decius l’aile gauche face aux Gaulois. Les Romains alignent quatre légions, leur cavalerie, mille cavaliers campaniens et des contingents alliés plus nombreux que les citoyens. Pour l’adversaire, Tite-Live ne donne aucun effectif, ce qui, chez un auteur qui chiffre volontiers, vaut d’être noté.

Decius engage sa cavalerie, repousse deux fois celle des Sénons, s’enfonce trop loin et se fait contre-attaquer par les chars gaulois. Les chevaux et les véhicules lancés à travers les manipules écrasent les hommes du premier rang.

La suite appartient au registre le plus concret du livre X. Les Gaulois se sont refermés derrière leurs boucliers, alors les officiers font ramasser les javelots tombés entre les deux lignes et les font relancer sur cette muraille de bois. La plupart s’y fichent, quelques-uns traversent, et les rangs serrés s’effondrent par paquets. Fabius a pendant ce temps tourné l’aile samnite et rabattu les fuyards sur leur propre camp, dont les portes n’absorbent pas la masse. C’est au pied du retranchement que tombe Gellius Egnatius, et le vainqueur voue un temple à Jupiter Vainqueur avant de faire brûler le butin en tas.

La devotio du fils

Revenons au moment où l’aile gauche cède. Decius appelle le nom de son père, déclare que le destin de sa maison est de servir d’expiation pour la République, et fait réciter la formule par le pontife Marcus Livius, qu’il a gardé près de lui toute la bataille. Tite-Live précise que les mots et le vêtement sont ceux du père à Veseris, en 340. Le consul se voue avec les légions ennemies à Tellus et aux dieux Mânes, lance son cheval là où les Gaulois sont le plus serrés, et meurt sous les traits. Livius, à qui Decius a transféré ses licteurs avec le titre de propréteur, annonce à la cantonade que la mort du consul a libéré l’armée. On retrouve le corps le lendemain seulement, sous un amas de Gaulois. Ce dispositif narratif, où un rite règle une situation militaire compromise, a nourri un débat qui n’est pas clos. Georges Dumézil a pris Sentinum comme cas d’école dans un article de 1952 sous-titré « Remarques sur la fabrication de l’histoire romaine ». Henk Versnel a distingué en 1976 deux types de devotio et rappelé que les sources anciennes comptent tantôt deux Decii, tantôt trois. Le troisième, consul en 279, est celui dont le sacrifice se dérobe à l’examen. Cicéron le dit tué sans mentionner de rite, Dion Cassius et Zonaras le font survivre, et le récit le plus complet de la bataille d’Ausculum, celui de Denys d’Halicarnasse, ne contient aucune devotio. Patrick Kent y a vu en 2020 une fabrication tardive, calquée sur les épisodes antérieurs.

Ce qui vaut pour 279 ne vaut pas automatiquement pour 295, et c’est là que le camp adverse garde ses appuis. La mort de Decius à Sentinum n’est contestée par personne. Elle figure dans les Fastes consulaires capitolins, gravés sous Auguste, dont l’entrée de l’année porte la mention qu’il se voua à la mort. Diodore, qui travaillait sur une tradition grecque indépendante de l’annalistique latine, connaissait lui aussi l’épisode du sacrifice, même s’il l’a mal attribué. La question ouverte n’est donc pas de savoir si le consul est mort en chargeant, mais si le rite complet, avec pontife, toge relevée et formule dictée, appartenait à l’origine à Veseris, à Sentinum, ou aux deux.

Vingt-cinq mille morts, ou cent mille

Le décompte de Tite-Live est précis et dissymétrique. Vingt-cinq mille tués et huit mille prisonniers chez l’adversaire. Sept mille morts dans l’armée de Decius, mille sept cents dans celle de Fabius. Cinq mille Samnites rescapés tentent de rentrer par le pays des Péligniens, qui leur en tuent mille au passage.

Ces chiffres sont invérifiables, mais ils ne sont pas du même ordre que ceux qu’ils remplacent. Tite-Live consacre un paragraphe entier à démonter ses propres sources. Certains, écrit-il, ont porté l’armée ennemie à six cent mille fantassins, quarante-six mille cavaliers et mille chars, en y comprenant les Ombriens et les Étrusques qu’ils font assister au combat. Les mêmes ajoutent le proconsul Lucius Volumnius du côté romain. L’historien refuse, en écrivant que la gloire de cette journée est assez grande pour qui s’en tient au vrai.

Les cent mille morts de Douris, transmis par Diodore, sont à peu près certainement faux comme bilan de pertes. Ils renseignent sur autre chose, à savoir que la bataille avait fait du bruit hors d’Italie dès la génération suivante, ce qu’aucune tradition romaine n’aurait pu fabriquer après coup. Stephen Oakley a soutenu que le livre X de Tite-Live fournit une information de qualité entièrement différente de celle des livres précédents, parce qu’elle provient de registres plutôt que d’une invention littéraire. Le chiffre des pertes romaines va dans ce sens. Huit mille sept cents morts pour une victoire n’est pas le bilan qu’un annaliste flatteur invente.

Polybe n’a pas vu les mêmes armées

Polybe ne nomme ni Étrusques ni Ombriens à Sentinum.

Son récit tient en six lignes au livre II. Les Gaulois s’allient aux Samnites, battent les Romains dans le territoire de Camerinum, et les Romains reviennent quelques jours plus tard avec toutes leurs légions pour tailler en pièces Gaulois et Samnites dans le territoire de Sentinum. Pas de consuls nommés, pas de devotio, pas un chiffre. Sur ce point les deux auteurs ne se contredisent pas vraiment, puisque Tite-Live explique lui-même que les Étrusques et les Ombriens avaient quitté la position avant le jour du combat. L’appellation moderne de « bataille des Nations », courante en Italie, désigne donc une coalition qui s’est défaite avant de combattre. Une pièce résiste pourtant. Le triomphe de Fabius est enregistré dans les Fastes triomphaux comme un triomphe sur les Samnites, les Étrusques et les Gaulois, et Tite-Live emploie la même formule. Ou bien le titre couvre toute la campagne, y compris les opérations menées ensuite contre Pérouse, ou bien la version qui faisait combattre les Étrusques à Sentinum avait déjà contaminé la tradition officielle. Aucune des deux lectures ne se démontre. Tite-Live rapporte d’ailleurs que les chansons grossières des soldats, pendant le triomphe, célébraient la mort de Decius autant que la victoire de Fabius.

Cherchons la plaine

Tite-Live n’a laissé aucune description du terrain. Il écrit que le combat eut lieu in Sentinati agro, dans le territoire de Sentinum, et c’est tout. Aucune colline nommée, aucun cours d’eau, et aucune distance en dehors des quatre milles séparant les camps. Paolo Sommella a repris le problème en 1967, dans un volume consacré à l’identification topographique des champs de bataille républicains, en confrontant le texte aux reliefs de la commune de Sassoferrato. D’autres propositions ont suivi, qui déplacent le dispositif de quelques kilomètres. Des reconstitutions disponibles, la plus solide demeure celle qui part du seul texte antique, parce que la toponymie moderne de la vallée n’a aucune profondeur vérifiable.

Car le sol n’a rien dit. Aucune campagne n’a mis au jour de dépôt d’armes, de fosse commune ni de matériel militaire du IIIᵉ siècle dans la zone. Une difficulté supplémentaire vient du nom lui-même. La ville de Sentinum n’apparaît dans les textes qu’en 41 avant notre ère, chez Dion Cassius et chez Appien, quand Salvidienus Rufus la prend pour le compte d’Octavien. Au moment de la bataille, le mot désignait peut-être le cours d’eau et son territoire, sans agglomération attachée.

À six kilomètres de là, sur le plateau de Civitalba, Edoardo Brizio a dégagé à la fin du XIXᵉ siècle des terres cuites architecturales de la première moitié du IIᵉ siècle avant notre ère, dont une frise de guerriers gaulois quittant un sanctuaire pillé. On y a longtemps reconnu le sac de Delphes, et l’ensemble a été rapproché de la victoire de 295. Les deux rapprochements sont aujourd’hui contestés.

Le parc archéologique de Sassoferrato montre un cardo et un decumanus dallés, des thermes, des tronçons de muraille, les fondations d’un temple. Rien de tout cela n’existait le jour de la bataille. Dans l’aire sacrée fouillée depuis 2002, la plus ancienne structure bâtie identifiée est un temple de la fin du IIᵉ siècle avant notre ère, soit deux cents ans après le combat qui a donné son nom au lieu, et l’objet le plus célèbre sorti du site, la mosaïque d’Aion découverte en 1828 et vendue au roi de Bavière, date d’environ 200 de notre ère et se regarde à Munich.

Pour aller plus loin

Le sujet croise les guerres samnites dans leur ensemble, dont l’épisode des Fourches Caudines en 321 constitue le point bas romain, et la présence gauloise en Italie, refermée en 283 à la bataille du lac Vadimon, après laquelle les Sénons disparaissent comme puissance autonome. Il rejoint aussi l’histoire de la religion romaine par le rite de la devotio, dont la formule complète, transmise par Tite-Live pour la bataille de 340, est l’un des rares textes de prière archaïque conservés.

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Sources de cet article

Chaque article est contre-vérifié avant publication : documents cités dans le texte, travaux de référence et pages institutionnelles consultées en ligne.

Sources primaires

  1. Tite-Live, *Histoire romaine*, X, 26-31 (déserteurs et diversion sur Clusium, X, 27, 1-7 ; loup et biche, X, 27, 8-9 ; *devotio* de Decius, X, 28, 12-18 ; réserves, javelots et mort d’Egnatius, X, 29, 1-16 ; pertes et effectifs contestés, X, 29, 17 et X, 30, 4-7 ; triomphe, X, 30, 9) Collection des Universités de France, Les Belles Lettres
  2. Polybe, *Histoires*, II, 19, 5-6 (revers de Camerinum, combat dans le territoire de Sentinum) édition de référence
  3. Diodore de Sicile, *Bibliothèque historique*, XXI, 6, 1-2 (les cent mille morts de Douris de Samos, confusion du consul de 295 avec son père, collègue de Torquatus) édition de référence
Voir les 25 sources restantesMasquer les autres sources

Sources primaires (suite)

  1. Frontin, *Stratagèmes*, I, 8, 3 (la diversion sur l’Étrurie, au chapitre des moyens de détourner l’attention de l’ennemi) édition de référence
  2. Fastes consulaires capitolins, année 295 avant notre ère, entrée des consuls Q. Fabius Maximus Rullianus V et P. Decius Mus IV avec mention du vœu de mort Musées du Capitole, Rome
  3. Mosaïque d’Aion et Tellus, sol d’une villa de Sentinum, vers 200-250 de notre ère, découverte en 1828 Glyptothèque, Munich, inv. W 504

Bibliographie

  1. Stephen P. Oakley, *A Commentary on Livy, Books VI-X*, vol. I : *Introduction and Book VI*, Oxford, 1997 Clarendon Press
  2. Georges Dumézil, « La bataille de Sentinum. Remarques sur la fabrication de l’histoire romaine », *Annales. Économies, Sociétés, Civilisations* 7 (2), 1952, p. 145-154 Annales. Économies, Sociétés, Civilisations
  3. Henk S. Versnel, « Two Types of Roman Devotio », *Mnemosyne* 29 (4), 1976, p. 365-410 Brill
  4. L. F. Janssen, « Some Unexplored Aspects of Devotio Deciana », *Mnemosyne* 34 (3-4), 1981, p. 357-381 Brill
  5. Patrick Alan Kent, *A History of the Pyrrhic War*, Londres, 2020 Routledge
  6. Paolo Sommella, *Antichi campi di battaglia in Italia. Contributi all’identificazione topografica di alcune battaglie d’età repubblicana*, Rome, 1967, 68 p., Quaderni dell’Istituto di topografia antica dell’Università di Roma 3 De Luca
  7. Diego Poli (dir.), *La battaglia del Sentino. Scontro fra nazioni e incontro in una nazione*, Atti del convegno di studi, Camerino-Sassoferrato, 10-13 giugno 1998, Rome, 2002, Quaderni linguistici e filologici XIV Il Calamo
  8. Gino Bandelli, « Roma e l’Italia centrale dalla battaglia del Sentino (295 a.C.) al plebiscito di Gaio Flaminio (232 a.C.) », dans Diego Poli (dir.), *La battaglia del Sentino*, Rome, 2002, p. 63-80 Il Calamo
  9. Maura Medri (dir.), *Sentinum 295 a.C. Sassoferrato 2006. 2300 anni dopo la battaglia*, Rome, 2008 L’Erma di Bretschneider
  10. Marina Lo Blundo, *Sentinum II*, Rome, 2017 L’Erma di Bretschneider
  11. Nathan Rosenstein, « The Battle of Sentinum : A Pan-Italic War », dans *The Oxford Handbook of Pre-Roman Italy (1000-49 BCE)*, Oxford, 2024, p. 666-673 Oxford University Press
  12. Michel Humm, *Appius Claudius Caecus. La République accomplie*, Rome, 2005, 779 p., Bibliothèque des Écoles françaises d’Athènes et de Rome 322 École française de Rome
  13. Michel Humm, *La République romaine et son empire (509-31 av. J.-C.)*, Paris, 2018, 320 p., collection U Armand Colin
  14. Edoardo Brizio, « Sassoferrato. Terrecotte figurate di Civita Alba. Notizie preliminari », *Notizie degli Scavi di Antichità*, 1897, p. 283 Accademia dei Lincei

Sources en ligne

  1. « Polybius • Histories – Book 2 » LacusCurtius, University of Chicagohttps://penelope.uchicago.edu/Thayer/E/Roman/Texts/Polybius/2*.html
  2. « LacusCurtius • Diodorus Siculus – Book XXI » University of Chicagohttps://penelope.uchicago.edu/Thayer/E/Roman/Texts/Diodorus_Siculus/21*.html
  3. « Livy : Book X » The Latin Libraryhttps://www.thelatinlibrary.com/livy/liv.10.shtml
  4. « La bataille de Sentinum. Remarques sur la fabrication de l’histoire romaine » Cambridge Core, revue *Annales. Histoire, Sciences Sociales*https://www.cambridge.org/core/journals/annales-histoire-sciences-sociales/volume/298A31A4C8DDF84C35EED10C9841168B
  5. « Fabius Maximus Rullianus and the capture of Gavius Pontius : Livy’s book 11 and the last years of the Third Samnite War » *Bulletin of the Institute of Classical Studies*, Oxford Academichttps://doi.org/10.1093/BICS/QBAE035
  6. « Parco Archeologico - Sentinum : la storia » Comune di Sassoferratohttps://www.comune.sassoferrato.an.it/
  7. « Comune di Sassoferrato - Area Archeologica di Sentinum » Comune di Sassoferratohttps://www.comune.sassoferrato.an.it/
  8. « CIVITALBA SURVEY PROJECT breve presentazione » Università di Bologna, Scuola di Specializzazione in Beni Archeologicihttps://site.unibo.it/scuola-specializzazione-beni-archeologici/it
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