Massada : la forteresse, le siège et la fabrique du mythe moderne

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Pendant une trentaine d’années, les recrues du corps blindé israélien ont prêté serment au sommet de Massada, de nuit, torches allumées. La formule qui fermait la cérémonie, « Massada ne tombera plus », est tirée d’un poème publié en 1927 par Yitzhak Lamdan. À la fin des années 1980, l’armée cesse d’organiser ces prestations de serment sur la montagne. Entre-temps, on avait fouillé.

Une place hasmonéenne, un palais hérodien

Massada est un horst, un bloc rocheux soulevé entre deux failles, isolé sur la bordure orientale du désert de Judée, au-dessus de la mer Morte. Le plateau sommital forme un losange d’environ 550 mètres sur 270, et la paroi tombe de près de 400 mètres du côté oriental. La première fortification remonte à l’époque hasmonéenne, mais le nom de son fondateur reste incertain.

Hérode le Grand, roi de Judée de 37 à 4 avant notre ère, en fait un palais-forteresse dans le style de l’Orient romain. Le palais nord s’accroche à la pointe septentrionale sur trois terrasses étagées, avec mosaïques, fresques et thermes ; des entrepôts alignés et des citernes taillées dans le roc, alimentées par la dérivation des crues, permettent de tenir longtemps en plein désert. C’est ce palais suspendu que retient l’UNESCO en inscrivant Massada en 2001, premier site israélien au patrimoine mondial.

Après la mort d’Hérode, une garnison romaine occupe la place. En 66, des rebelles s’en emparent. Josèphe les appelle sicaires, du latin sica, le poignard court qu’ils dissimulaient sous leur manteau.

Huit camps, un mur, une rampe

Le dispositif romain est la partie du dossier qui ne se discute pas. Silva fait construire un mur de circonvallation d’environ 4 500 mètres, haut de trois mètres, en pierres sèches, et huit camps répartis autour du massif, désignés A à H. Jodi Magness, qui a codirigé en 1995 la fouille du camp F, estime les effectifs à environ huit mille hommes ; des chiffres bien plus élevés circulent dans la vulgarisation ancienne. L’UNESCO qualifie l’ensemble de système de siège romain le plus complet conservé à ce jour.

Josèphe décrit dans la Guerre des Juifs (VII, 304-307) un terre-plein élevé de deux cents coudées sur un éperon rocheux appelé Leukè, surmonté d’une plateforme de grosses pierres pour la machine de siège. Le texte a longtemps été lu comme le récit d’un terrassement titanesque. En 1993, le géologue Dan Gill publie dans Nature une observation qui déplace la question : la rampe repose pour l’essentiel sur un éperon de roche naturelle, et la part construite se réduit à sa portion supérieure. Ehud Netzer, qui publiait alors l’architecture du site, a contesté vivement cette lecture. La coupe pratiquée dans la rampe en 1995 a montré comment les Romains avaient procédé au-dessus : des poutres de tamaris et de palmier-dattier, posées à plat ou plantées à la verticale, formant un coffrage rempli de pierraille et de terre. L’exploit d’ingénierie existe. Il est simplement plus modeste que le récit ne le laissait croire.

Trois ans, ou sept semaines

Beaucoup de visiteurs repartent persuadés que Massada a résisté trois ans après la chute de Jérusalem. Aucune source ne dit cela. Josèphe ne donne qu’une date de chute, le 15 du mois de Xanthicos, sans préciser l’année.

Deux inscriptions découvertes à Urbs Salvia, la ville natale de Silva en Italie, ont relancé le débat en documentant sa carrière : selon la reconstitution retenue, la campagne se place à l’hiver-printemps 72-73 ou 73-74. La question n’est pas tranchée, et les publications actuelles écrivent prudemment « 73 ou 74 ». Sur la durée, en revanche, l’accord est large : le siège n’a pas dépassé six mois, et Magness estime qu’il a pu se limiter à sept semaines. La logistique impose cette lecture. Les assiégés disposaient des réserves et des citernes d’Hérode ; les huit mille assiégeants, eux, devaient faire venir l’eau et la nourriture de loin, à dos de bête ou par bateau depuis les rives de la mer Morte.

Douze tessons et un plafond démonté

On montre aujourd’hui aux visiteurs l’endroit où furent trouvés les « sorts » du récit antique, à l’ouest des grands thermes du palais nord. Le lieu a livré plus de deux cent cinquante ostraca dans des cendres. Yigael Yadin, qui fouille Massada de 1963 à 1965, en isole douze, écrits de la même main, portant des noms hébreux dont « ben Yaïr », et y reconnaît les tessons du tirage au sort décrit par Josèphe. Joseph Naveh, qui a publié le corpus, n’a pas confirmé l’identification : ces tessons ressemblent à ceux qui servaient d’étiquettes de distribution ailleurs sur la montagne, et le compte ne tombe pas juste. Josèphe parle de dix hommes ; il y a douze pièces, onze si l’on écarte celle qui semble inachevée. Yadin s’en tirait en supposant que Josèphe n’avait pas compté le chef. La destination de ces tessons reste ouverte.

Un autre indice va dans l’autre sens. En préparant la publication finale de l’architecture, Netzer remarque qu’environ dix pour cent seulement des bâtiments du sommet portent des traces d’incendie, et que ces bâtiments ne se touchent pas. Il en déduit que les charpentes des autres avaient été démontées, ce qui recoupe le passage où Josèphe décrit le second mur de poutres et de terre élevé en hâte derrière la brèche (VII, 311-314). Le sol contredit Josèphe sur un point et le confirme sur un autre.

Vingt-huit squelettes pour neuf cent soixante morts

Le contraste entre le chiffre du texte et le contenu du sol est brutal. Une grotte de la falaise méridionale, fouillée sous les numéros de locus 2001 et 2002, a livré des restes humains dont le rapport préliminaire de fouille donne vingt-cinq individus : quatorze hommes, six femmes, quatre enfants et un fœtus. Trois autres squelettes proviennent de la terrasse inférieure du palais nord, dont une chevelure de femme aux tresses conservées. Yadin y a vu une famille de rebelles.

L’identification n’a pas tenu sans contestation. Des os de porc se trouvaient mêlés aux restes de la grotte, ce qui cadre mal avec des défenseurs juifs et a conduit Joe Zias à proposer d’y voir des soldats de la garnison romaine. En 2006, Zias et Azriel Gorski publient dans Near Eastern Archaeology une analyse de la chevelure : les cheveux ont été coupés au rasoir du vivant de la femme, et aucun os féminin ne les accompagnait. Shaye Cohen, dès 1982, avait tiré de ces sépultures dispersées un argument contre l’unanimité que suppose le récit antique. Le compte lui-même varie selon les documents, entre vingt-quatre et vingt-cinq pour la grotte.

Ce que la cérémonie laissait de côté

Le mythe moderne a sa propre chronologie. La traduction hébraïque de la Guerre des Juifs parue en 1923, puis le poème de Lamdan en 1927, installent Massada dans l’imaginaire du yishouv. Shmaria Gutman organise à partir des années 1940 des montées collectives avec les mouvements de jeunesse. Après 1948, la montagne devient une image de l’État lui-même, isolé et assiégé. Les cérémonies militaires suivent, du début des années 1950 à la fin des années 1980.

Le sociologue Nachman Ben-Yehuda a montré, dans The Masada Myth (1995), tout ce que cette construction laissait hors champ. Un passage en particulier : au livre IV de la Guerre des Juifs (399-405), Josèphe raconte que les sicaires de Massada, descendus à Pessah sur le bourg voisin d’Ein Guédi, y ont massacré plus de sept cents personnes, femmes et enfants compris. Il faut pourtant se garder de la sur-correction. Josèphe est un témoin intéressé, écrivant à Rome sous patronage flavien, et notre connaissance de ces années reste lacunaire. Mais aucun texte antique ne le contredit sur Massada, et son récit du dispositif de siège colle au terrain, camp par camp.

Reste une décision qui a fermé le dossier plus sûrement qu’aucun argument. Le 7 juillet 1969, les ossements exhumés par Yadin ont été inhumés au pied de la rampe romaine, avec les honneurs militaires, sous la conduite du grand rabbin de l’armée Shlomo Goren. Ils ne sont plus examinables. Quand Zias a voulu obtenir une datation, il a dû se rabattre sur les textiles trouvés avec eux.

Pour aller plus loin

Le dossier croise la première guerre judéo-romaine et le siège de Jérusalem en 70, la politique de construction d’Hérode, de Césarée à l’Hérodion, et la fiabilité de Flavius Josèphe comme source. L’archéologie des sièges romains, à Machéronte comme à Gamla, offre un point de comparaison direct.

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Sources de cet article

Chaque article est contre-vérifié avant publication : documents antiques cités dans le texte, travaux de référence et pages institutionnelles consultées en ligne.

Sources primaires

  1. Flavius Josèphe, Guerre des Juifs, VII, 304-307 (l’éperon de la Leukè, le terre-plein de deux cents coudées et la plateforme de pierres) édition Loeb
  2. Flavius Josèphe, Guerre des Juifs, VII, 311-314 (le second mur de poutres et de terre élevé derrière la brèche) édition Loeb
  3. Flavius Josèphe, Guerre des Juifs, IV, 399-405 (le raid des sicaires sur Ein Guédi pendant Pessah) édition Loeb
  4. Ostraca hébreux de Massada, dont celui portant « ben Yaïr », fouilles Yadin 1963-1965, publiés par Joseph Naveh Israel Exploration Society, rapports finaux de Massada
  5. Système de siège romain de Massada : mur de circonvallation, camps A à H et rampe d’assaut occidentale désert de Judée, Israël

Bibliographie

  1. Jodi Magness, Masada : From Jewish Revolt to Modern Myth, Princeton University Press, 2019 Princeton University Press
  2. Shaye J. D. Cohen, « Masada : Literary Tradition, Archaeological Remains, and the Credibility of Josephus », Journal of Jewish Studies, vol. 33, n° 1-2, 1982, p. 385-405, DOI 10,18647/1056/JJS-1982 Journal of Jewish Studies
  3. Dan Gill, « A natural spur at Masada », Nature, vol. 364, 1993, p. 569-570, DOI 10,1038/364569a0 Nature
  4. Joseph Zias et Azriel Gorski, « Capturing a Beautiful Woman at Masada », Near Eastern Archaeology, vol. 69, n° 1, 2006, p. 45-48, DOI 10,1086/NEA25067643 Near Eastern Archaeology (ASOR)
  5. Nachman Ben-Yehuda, The Masada Myth : Collective Memory and Mythmaking in Israel, University of Wisconsin Press, 1995 University of Wisconsin Press
  6. Ehud Netzer, Masada III. The Yigael Yadin Excavations 1963-1965, Final Reports : The Buildings, Stratigraphy and Architecture, Israel Exploration Society et Université hébraïque de Jérusalem, 1991 Israel Exploration Society
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