À partir d’octobre 186 av. J.-C., une cérémonie pour Bacchus ne peut plus réunir, sans la permission du sénat de Rome, plus de cinq personnes, dont deux hommes et trois femmes au maximum. La règle tient sur une plaque de bronze de 27,3 centimètres sur 28,5, trouvée en Calabre et conservée à Vienne. Pour la même année, Tite-Live avance un nombre d’une autre échelle, celui des hommes et des femmes qu’on disait liés par le serment des bacchanales, et ce nombre dépasse sept mille.
Une affranchie de l’Aventin
L’affaire part d’une maison. Publius Aebutius, fils d’un cavalier mort jeune, a grandi sous la garde de sa mère Duronia et de son beau-père Titus Sempronius Rutilus. Selon Tite-Live, ce beau-père, incapable de rendre les comptes de la tutelle, cherche à tenir le garçon par un lien compromettant. Duronia annonce donc à son fils qu’elle a fait un vœu pendant une de ses maladies, celui de le faire initier aux mystères de Bacchus, c’est-à-dire à un culte où l’on n’entre que par une initiation individuelle dont le contenu doit rester secret. Il observera dix jours de chasteté, après quoi elle le conduira au sanctuaire.
Le jeune homme a pour maîtresse une voisine, Hispala Faecenia, courtisane affranchie qui a fait de lui son seul héritier. Quand il lui annonce dix nuits d’abstinence et leur motif, elle prend peur. Initiée autrefois comme servante de sa maîtresse, elle lui décrit un lieu où le vacarme des cymbales et des tambours couvre les cris. Aebutius promet de s’abstenir. Sa mère et son beau-père le chassent alors avec quatre esclaves, et il se réfugie chez sa tante Aebutia, sur l’Aventin, qui l’envoie le lendemain chez le consul Spurius Postumius Albinus.
Postumius mène l’affaire avec soin. Il fait venir Aebutia, puis Hispala, chez sa propre belle-mère, Sulpicia, matrone dont la réputation couvre l’entretien. Hispala aperçoit les licteurs dans le vestibule et manque de défaillir. Le consul lui demande ce qui se fait la nuit dans le bois sacré de Stimula. Elle nie d’abord, se jette aux pieds de Sulpicia et finit par parler, en avouant que les dieux dont elle trahit les rites lui font peur, et que les hommes qui la déchireront de leurs mains lui font plus peur encore.
Ce récit, on ne le tient que de Tite-Live, qui écrit sous Auguste et ne nomme ici aucune source.
Paculla Annia
L’interrogatoire tourne à l’histoire du culte, une histoire qui nous parvient par deux relais, le consul puis l’historien. Au début, dit Hispala, le sanctuaire était ouvert aux seules femmes. On y initiait de jour, trois jours fixes par an, et des matrones exerçaient la prêtrise à tour de rôle. Une prêtresse de Campanie, Paculla Annia, aurait tout changé, comme sur un avertissement des dieux, précise Hispala. Selon elle, Paculla initie des hommes, à commencer par ses deux fils, Minius et Herennius Cerrinius, fait des rites de jour des rites de nuit, et remplace les trois jours annuels par cinq jours d’initiation chaque mois.
Depuis deux ans, affirme ensuite Hispala, on n’initie plus personne au-dessus de vingt ans. Les hommes, à l’en croire, prophétisent comme hors d’eux-mêmes en agitant le corps ; les matrones, cheveux défaits, courent jusqu’au Tibre avec des torches qu’elles plongent dans le fleuve et qu’elles en retirent allumées, ce dont Hispala donne elle-même l’explication, du soufre vif mêlé de chaux. On dit aussi, ajoute-t-elle, que certains hommes ont été enlevés par les dieux, et que, selon elle, on les a en réalité liés à une machine et emportés dans des grottes cachées, pour avoir refusé le serment ou les crimes du groupe. Trois étages se superposent dans cette phrase, qu’il faut tenir séparés. Le texte est la déposition d’une délatrice terrifiée, recueillie par un consul et réécrite par un historien. L’enlèvement divin est une croyance que cette déposition prête au culte. Quant à la machine, c’est une explication fournie par l’accusation, que nul autre document ne confirme ni ne dément.
Tite-Live avait ouvert l’épisode sur une autre généalogie. Un Grec obscur, « sacrificateur et devin », serait d’abord arrivé en Étrurie avec des rites nocturnes et secrets, et le mal aurait gagné Rome « comme par la contagion d’une maladie ». Les deux origines, grecque par l’Étrurie et campanienne par Paculla Annia, voisinent dans le même livre sans que l’historien cherche à les accorder.
Quaestio extra ordinem
Hispala une fois logée au-dessus de la maison de Sulpicia, dans un appartement dont on a condamné l’escalier sur rue, Postumius saisit le sénat. Celui-ci confie aux deux consuls une quaestio extra ordinem, une enquête criminelle menée hors des procédures ordinaires. On promet des récompenses aux dénonciateurs. Les prêtres doivent être recherchés à Rome et sur tous les marchés et lieux d’assemblée d’Italie. Les édiles curules les font arrêter, les édiles de la plèbe empêchent les rites à couvert, et les triumvirs capitaux, magistrats chargés des prisons et de la police nocturne, postent des gardes dans la ville.
Du haut des rostres, la tribune du forum, Postumius s’adresse ensuite au peuple. Dans le discours que lui prête Tite-Live, il désigne d’abord les femmes, source du mal selon lui, puis des hommes qu’il dit semblables à des femmes. Il demande si l’on fera des soldats de jeunes gens liés par ce sacramentum, le mot même du serment militaire. Il prévient aussi le scrupule de ceux qui craindraient d’offenser les dieux en frappant leurs fidèles, par une formule restée célèbre, « rien n’a l’apparence plus trompeuse qu’une religion dévoyée » (XXXIX, 16, 6). Il invoque enfin les magistrats qui, avant lui, avaient chassé devins et sacrificateurs du forum et fait brûler des livres de prophéties, et l’un de ces précédents nous est connu. En 213, en pleine guerre contre Hannibal, le préteur Marcus Aemilius avait ordonné que quiconque détenait des livres de prophéties, des prières ou des rituels écrits les lui remette avant les calendes d’avril, et défendu de sacrifier dans un lieu public ou sacré selon un rite nouveau ou étranger (XXV, 1, 6-12). L’écart avec 186 mesure ce que le mot « première » peut vouloir dire. En 213, on saisit des livres et l’on vide le forum ; en 186, on recherche des personnes, on les juge et l’on en exécute un grand nombre. John North a rappelé en 1979 qu’on ne connaît à Rome aucune accusation formelle d’impiété, sinon l’inceste d’une vestale, rien qui ressemble aux procès athéniens d’asebeia, l’impiété. Encore faut-il écrire « première connue » : la deuxième décade de Tite-Live, qui couvrait les années 292 à 219, est perdue.
Dès le soir, des gardes postés aux portes arrêtent ceux qui fuient, et des hommes et des femmes se donnent la mort. Les chefs désignés, Marcus et Gaius Atinius, de la plèbe romaine, un Falisque, et un Campanien nommé Minius Cerrinius, comme l’un des fils de Paculla Annia, avouent sans délai. Pour qui a seulement répété après le prêtre la formule du serment, c’est la prison. Viols, meurtres, faux témoignages, sceaux contrefaits et testaments substitués valent la mort, et Tite-Live écrit qu’on exécuta plus de gens qu’on n’en emprisonna. Les condamnations frappent donc des crimes de droit commun, et l’initiation seule ne mène qu’en prison. Quand une femme est condamnée, on la remet à ses parents ou à son mari, qui exécutent la sentence en privé. Tant de gens ont quitté Rome que les préteurs repoussent de trente jours les procès civils. À Rome puis dans toute l’Italie, on abat les lieux de culte, en épargnant un autel ancien ou une statue consacrée.
Postumius passe une partie de l’année sur les routes de l’enquête. En longeant les deux côtes de l’Italie, il trouve désertées deux colonies, Sipontum sur l’Adriatique et Buxentum sur la mer Tyrrhénienne, et le sénat nomme trois commissaires chargés d’y inscrire de nouveaux colons.
Les deux témoins reçoivent chacun 100 000 as du trésor. Aebutius est réputé avoir accompli son service militaire, et aucun censeur ne lui attribuera contre son gré un cheval public. Hispala obtient le droit d’aliéner ses biens, de se marier hors de la gens de son ancien maître et de choisir son tuteur, comme si un mari les lui avait légués par testament, et l’homme libre de naissance qui l’épousera n’en subira aucun déshonneur.
La répression ne s’arrête pas en 186. En 184, le préteur Lucius Postumius, en poste à Tarente, poursuit ce que Tite-Live appelle les restes de l’enquête sur les bacchanales. La même année, le préteur Quintus Naevius passe quatre mois à instruire, dans les municipes et les bourgades, des affaires de veneficium, mot qui couvre à la fois l’empoisonnement et le maléfice ; il aurait condamné deux mille personnes, un chiffre que Tite-Live ne reprend qu’avec l’avertissement « si l’on veut en croire Valerius Antias ».
Dans le palais des princes Cigala
La plaque de Vienne sort de terre en 1640 à Tiriolo, en Calabre, sur le chantier d’un palais destiné aux princes Cigala. En 1727, le prince Giovanni Battista Cigala l’offre à l’empereur Charles VI, montée dans un cadre d’écaille de tortue incrusté de nacre et d’or, réalisé en 1722, dont la dédicace latine rappelle le don. Passée par la bibliothèque de la cour, elle rejoint en 1847 les collections d’antiques, aujourd’hui l’Antikensammlung du Kunsthistorisches Museum, sous l’inventaire III 168. Pour des raisons de conservation, le bronze est exposé à part.
On l’appelle par commodité sénatus-consulte des Bacchanales. Le texte gravé est la lettre par laquelle les consuls Quintus Marcius et Spurius Postumius transmettent ce que le sénat a décidé aux nones d’octobre, le 7, dans le temple de Bellone, que le bronze écrit Duelonai selon une orthographe ancienne. Nul, dit la lettre, ne doit avoir de Bacanal, c’est-à-dire de lieu de culte bachique ; celui qui affirme en avoir besoin doit se présenter à Rome devant le préteur urbain, et le sénat statue en présence d’au moins cent sénateurs. Aucun homme ne sera prêtre, aucun homme ni aucune femme ne sera magister, responsable du groupe. Les fidèles n’auront ni caisse commune ni magistrats, et ne se lieront plus entre eux par serment, par vœu ou par promesse. Aucun rite ne se tiendra en secret, in oquoltod dans le latin du bronze, ni en public, ni en privé, ni hors de la ville, sans autorisation, et le plafond de cinq participants s’applique partout. Les autorités locales doivent proclamer ces dispositions pendant au moins trois jours de marché, les graver sur une table de bronze et afficher celle-ci là où on la lira le plus facilement. Elles disposent de dix jours, à réception des tablettes, pour démanteler les lieux de culte, en épargnant ce qu’ils contiennent de sacré. Toute infraction est un crime capital. La dernière ligne, in agro Teurano, rattache cette copie au territoire des Teurani.
Le décret ne parle d’aucun crime
Le bronze ne dit pas un mot des viols, des meurtres, des poisons ni des testaments falsifiés qui remplissent le récit de Tite-Live. Il frappe une organisation, avec ses prêtres, ses responsables, son argent, ses lieux et ses serments. Le verbe qu’il emploie pour proscrire le serment mutuel, coniurare, jurer ensemble, est celui dont Tite-Live tire coniuratio, le mot qu’il applique à l’affaire entière. On préférera ici « conjuration » à « complot » pour le traduire, parce que le terme garde la trace du serment, et que le serment est précisément l’acte que le décret interdit. Aucun des deux textes n’emploie de mot qui corresponde à notre « secte ».
Plus d’un siècle et demi sépare pourtant la séance du sénat de la rédaction du livre XXXIX, et l’intrigue de Tite-Live a la distribution d’une comédie, le jeune homme spolié, la courtisane généreuse, le beau-père indélicat et la tante vertueuse. Erich Gruen, dans le chapitre qu’il consacre à l’affaire en 1990, ne croit pas à une menace réelle contre l’État. Il lit la répression comme une démonstration d’autorité du sénat, adressée aux alliés italiens autant qu’aux ambitions personnelles des magistrats. Julietta Steinhauer relève en 2020 une discordance qui pèse lourd. Tite-Live accuse les femmes et une prêtresse d’avoir ouvert la porte aux désordres, alors que le décret réserve la prêtrise aux femmes et admet dans les réunions trois femmes pour deux hommes.
Ceux qui accordent plus de crédit à Tite-Live tirent du bronze lui-même leur meilleur argument. Au chapitre 18, l’historien résume les dispositions du sénat, et presque tout s’y retrouve, la comparution devant le préteur urbain, le quorum de cent sénateurs, le plafond de cinq participants, l’interdiction de la caisse commune et des prêtres, la destruction des lieux de culte à l’exception des autels anciens. Tite-Live, ou sa source, a donc eu sous les yeux le texte du décret, ou une version très proche, et sa trame romanesque enveloppe un noyau documentaire. La sévérité de la peine prévue, la mort pour chaque infraction, montre au minimum que les sénateurs ont cru au danger.
Un vide ne se comblera probablement pas. On ne possède pas un mot d’un initié, et Tite-Live, qui mentionne la formule que le prêtre faisait répéter aux nouveaux venus, n’en cite pas une ligne. On ignore comment les fidèles de Bacchus nommaient leur groupe, ce qu’ils se promettaient, et à quoi ressemblait une cérémonie à cinq après octobre 186.
Cent cinquante fragments sous la Domus delle Pitture
À Bolsena, au bord du lac du même nom, l’École française de Rome a fouillé entre 1964 et 1982 une maison romaine dite Domus delle Pitture. Dans une salle souterraine, une couche de cendres a livré un fragment de base de trône et une jambe d’enfant ailé en terre cuite, puis quelque cent cinquante morceaux groupés au même endroit, rubans et fragments d’une tête de panthère. Restauré, l’ensemble forme un siège de terre cuite grandeur nature, que l’on date de la fin du IIIᵉ ou du début du IIᵉ siècle av. J.-C. Sur le côté gauche, une panthère assise sur un trône porte sur ses genoux un petit Amour qui lui tire les oreilles ; au dos, des ailes sont prises dans des rubans.
Jean-Marie Pailler, qui avait publié en 1979 avec Françoise-Hélène Massa-Pairault des terres cuites des fouilles de Bolsena, a réuni en 1988, en 868 pages, les vestiges, les images et la tradition écrite de la répression. En 2018, Vincenzo Macchione et Davide Mastroianni ont rapproché le trône brisé du bronze de Tiriolo, l’un comme trace de l’exécution de l’ordre, l’autre comme son texte. Le rapprochement est plausible, puisque la datation du style et le thème dionysiaque vont dans son sens, mais il demeure une inférence, car aucune inscription ne relie la salle au décret, et une couche de cendres, quel que soit le soin du relevé, ne date pas un incendie à l’année près, alors que c’est justement à l’année près qu’il faudrait la dater pour trancher.
De la face avant du trône, il ne reste rien. Le siège est exposé à l’étage supérieur de la Rocca Monaldeschi della Cervara, qui abrite le Museo Territoriale del Lago di Bolsena, et la salle souterraine d’où viennent ses fragments, transformée plus tard en cave, se visite sur demande.
Pour aller plus loin
L’affaire de 186 se lit avec profit à côté des mystères d’Éleusis, un culte à initiation que la cité d’Athènes administrait elle-même. Les livres sibyllins montrent l’autre face du contrôle romain sur le divin, celle des oracles d’État. Magie, religion, science, le triangle de Frazer, aide à situer le vocabulaire moderne de « secte » et de « magie » que les sources latines n’emploient pas. La conjuration du harem et être accusée prolongent la question du veneficium et du procès pour rites suspects.
On se figure souvent les bacchanales comme de grandes fêtes romaines, pleines de vin et de désordre. C’était surtout un culte rendu à Bacchus, le Dionysos des Grecs, par des groupes de fidèles qui se réunissaient en secret. En 186 av. J.-C., le sénat de Rome décide de les poursuivre dans toute l’Italie. Rome ne jugeait presque jamais personne pour sa religion. Pourquoi s’en prendre à ce culte-là ?
Un jeune homme dit non
Tout commence dans une famille romaine. Un jeune homme, Publius Aebutius, vit avec sa mère et un beau-père qui a mal géré son héritage. Sa mère veut le faire entrer dans le culte de Bacchus. Ce culte fonctionne par mystères, c’est-à-dire qu’on y entre par une cérémonie secrète, une seule personne à la fois. Pour le beau-père, cette entrée serait un moyen de tenir le garçon.
Le garçon en parle à son amie Hispala, une ancienne esclave devenue libre. Elle connaît ce culte, où elle a été conduite enfant comme servante. Elle le supplie de refuser, et il refuse. Sa famille le met alors à la porte. Le jeune homme va trouver le consul, l’un des deux chefs que Rome élit chaque année.
Le consul convoque Hispala chez sa belle-mère. Terrifiée, la jeune femme finit par parler. Elle décrit des cérémonies de nuit, des cris couverts par les tambours, des hommes qui auraient disparu. Selon elle, une prêtresse venue de Campanie aurait ouvert ce culte de femmes aux hommes. Tout cela, on le sait par un seul historien, Tite-Live, qui écrit plus d’un siècle et demi après les faits.
Des milliers de suspects
Le sénat lance aussitôt une enquête qui échappe aux règles habituelles. Des gardes surveillent les portes de Rome. Beaucoup de gens s’enfuient, et certains se donnent la mort. Selon Tite-Live, on disait plus de sept mille personnes compromises.
Les peines suivent un tri précis. Celui qui a seulement prêté le serment du culte va en prison. Celui qu’on accuse de meurtre, de viol ou de faux est mis à mort. Les juges punissent donc des crimes ordinaires, et l’entrée dans le culte ne mène qu’en prison. Hispala, elle, reçoit une forte somme d’argent et des droits nouveaux.
Rome avait déjà interdit des rites étrangers ou fait saisir des livres de prophéties. Jamais encore, à notre connaissance, elle n’avait jugé et exécuté des fidèles en si grand nombre. Le mot de première répression garde pourtant une limite. Le récit de Tite-Live sur les décennies précédentes est perdu, et une affaire plus ancienne a pu nous échapper.
Une plaque de bronze à Vienne
Un autre document permet de contrôler l’historien. En 1640, en Calabre, des ouvriers trouvent une plaque de bronze sur un chantier. Elle porte la lettre des consuls qui transmet la décision du sénat aux habitants du lieu. La plaque est aujourd’hui exposée à Vienne, en Autriche.
Ce texte ne parle d’aucun crime. Il interdit aux fidèles d’avoir un lieu de culte sans permission. Aucun homme ne peut plus être prêtre, et le groupe n’a plus le droit d’avoir une caisse commune. Les membres ne doivent plus se lier entre eux par des serments. Une cérémonie ne peut réunir plus de cinq personnes sans l’accord du sénat.
Les spécialistes ne lisent pas ces textes de la même façon. Erich Gruen ne croit pas à un vrai complot contre l’État. Selon lui, le sénat voulait montrer son autorité à toute l’Italie. Julietta Steinhauer remarque un désaccord entre les deux documents. L’historien accuse surtout les femmes, alors que le décret laisse justement la prêtrise aux femmes.
L’autre camp garde un argument solide. Tite-Live résume lui aussi les décisions du sénat, et son résumé suit presque point par point la plaque. Il avait donc le texte sous les yeux, ou une copie proche. Son récit est arrangé comme une pièce de théâtre, mais il s’appuie sur un document réel.
Aucune voix d’initié
Une chose manque à toute cette histoire. On ne possède pas un seul mot écrit par un fidèle de Bacchus. Tout ce qu’on sait vient de leurs juges. On ignore même le nom que ces groupes se donnaient.
L’archéologie apporte peut-être une trace. À Bolsena, au bord d’un lac, des archéologues français ont fouillé une maison romaine. Sous terre, une couche de cendres recouvrait les morceaux d’un grand siège en terre cuite. Recollé, il montre une panthère, un animal du décor de Bacchus.
Certains chercheurs y voient un lieu de culte détruit en application du décret. C’est possible, et rien ne le prouve. Aucune inscription ne rattache cette salle aux ordres du sénat. Des cendres, de leur côté, ne donnent jamais l’année exacte d’un incendie.
Le siège est exposé à l’étage du musée de Bolsena. De sa face avant, on n’a retrouvé aucun morceau.
La version complète donne les récompenses accordées à Hispala dans leur détail juridique, et suit l’enquête jusqu’aux procès pour poison qui la prolongent.
Sources de cet article
Chaque article est contre-vérifié avant publication : documents cités dans le texte, travaux de référence et pages institutionnelles consultées en ligne.
Sources primaires
- Lettre des consuls Quintus Marcius Philippus et Spurius Postumius Albinus transmettant le sénatus-consulte des Bacchanales, séance des nones d’octobre 186 av. J.-C., plaque de bronze, 27,3 × 28,5 × 0,4 cm, découverte en 1640 à Tiriolo (Calabre) Kunsthistorisches Museum, Vienne, Antikensammlung, III 168 ; CIL I² 581 = ILS 18 = ILLRP 511 ; texte cité d’après P. F. Girard et F. Senn, Les lois des Romains, Naples, 1977, p. 270-273, n° 1
- Cadre de la plaque, écaille de tortue incrustée de nacre et d’or, 1722, portant la dédicace latine du don fait en 1727 à l’empereur Charles VI par le prince Giovanni Battista Cigala Kunsthistorisches Museum, Vienne, Antikensammlung
- Tite-Live, Histoire romaine, livre XXXIX, 8-19 (affaire de 186), 23 (colonies de Sipontum et Buxentum), 38 et 41 (enquêtes de 184) texte établi et traduit par Anne-Marie Adam, Tite-Live, Histoire romaine, t. XXIX, Paris, Les Belles Lettres, Collection des Universités de France, 1994
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Sources primaires (suite)
- Tite-Live, Histoire romaine, livre XXV, 1, 6-12 (édit du préteur Marcus Aemilius, 213 av. J.-C.) texte établi et traduit par Fabienne Nicolet-Croizat, Tite-Live, Histoire romaine, t. XV, Paris, Les Belles Lettres, Collection des Universités de France, 1992
- Trône dit « des panthères », terre cuite, fin du IIIᵉ ou début du IIᵉ siècle av. J.-C., salle souterraine de la Domus delle Pitture, Bolsena (Poggio Moscini), fouilles de l’École française de Rome, 1964-1982 Museo Territoriale del Lago di Bolsena, Rocca Monaldeschi della Cervara
Bibliographie
- Jean-Marie Pailler, Bacchanalia. La répression de 186 av. J.-C. à Rome et en Italie : vestiges, images, tradition, Bibliothèque des Écoles françaises d’Athènes et de Rome 270, Rome, 1988, 868 p. École française de Rome
- Françoise-Hélène Massa-Pairault et Jean-Marie Pailler, La Maison aux salles souterraines (Bolsena V). Les terres cuites sous le péristyle, Mélanges d’archéologie et d’histoire, suppl. 6, Rome, 1979, vi + 280 p. École française de Rome
- J. A. North, « Religious Toleration in Republican Rome », Proceedings of the Cambridge Philological Society, n. s., 25, 1979, p. 85-103 Cambridge University Press
- Erich S. Gruen, Studies in Greek Culture and Roman Policy, Cincinnati Classical Studies, n. s., 7, Leyde, 1990, chap. II, « The Bacchanalian Affair », p. 34-78 Brill
- Julietta Steinhauer, « Dionysian associations and the Bacchanalian affair », dans Fiachra Mac Góráin (dir.), Dionysus and Rome : Religion and Literature, Trends in Classics, Supplementary Volumes 93, Berlin et Boston, 2020, p. 133-156, DOI 10,1515/9783110672237-005 De Gruyterhttps://doi.org/10.1515/9783110672237-005
- Vincenzo Elio Junior Macchione et Davide Mastroianni, « La proibizione dei Bacchanalia tra la Magna Grecia e l’Etruria : il Senatus Consultum de Bacchanalibus di Tiriolo e il Trono delle Pantere di Bolsena », Acta Antiqua Academiae Scientiarum Hungaricae 58 (1-4), 2018, p. 641-656, DOI 10,1556/068,2018,58,1-4,36 Akadémiai Kiadóhttps://doi.org/10.1556/068.2018.58.1-4.36
Sources en ligne
- « Senatus Consultum de Bacchanalibus », fiche d’objet, Antikensammlung Kunsthistorisches Museum Wienhttps://www.khm.at/en/object/52468/
- « Schildpattrahmen zum Senatus Consultum de Bacchanalibus » Kunsthistorisches Museum Wienhttps://www.khm.at/en/artworks/schildpattrahmen-zum-senatus-consultum-de-bacchanalibus-52469-1
- « SC de Bacchanalibus ( Girard ) », texte latin d’après Girard et Senn Université Grenoble Alpes, site Droit romainhttps://droitromain.univ-grenoble-alpes.fr/Senatus/Bacchanal_Girard.htm
- « Bacchanalia : la répression de 186 av. J.-C. à Rome et en Italie : vestiges, images, tradition », notice bibliographique Bibliothèque nationale de France, catalogue généralhttps://catalogue.bnf.fr/ark:/12148/cb35005644j
- « Religious toleration in Republican Rome » Cambridge Corehttps://www.cambridge.org/core/product/BBE478B0E3650BAEB4037E8057DFCD9E
- « Studies in Greek Culture and Roman Policy » University of California Presshttps://ucpress.edu/books/studies-in-greek-culture-and-roman-policy/paper
- « La proibizione dei Bacchanalia tra la Magna Grecia e l’Etruria : Il Senatus Consultum de Bacchanalibus di Tiriolo e il Trono delle Pantere di Bolsena » REAL, dépôt de la Bibliothèque de l’Académie hongroise des scienceshttps://real.mtak.hu/id/eprint/104184
- « The Museo Territoriale del Lago di Bolsena and Aquarium » italia.it, portail officiel du tourisme italienhttps://www.italia.it/en/lazio/bolsena/the-museo-territoriale-del-lago-di-bolsena-and-aquarium
- « Volsinii, the Ancient Etruscan-Roman City » italia.it, portail officiel du tourisme italienhttps://www.italia.it/en/lazio/bolsena/volsinii--the-ancient-etruscan-roman-city

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