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Académie · Cours Antiquité · Religion

0. Avant-propos

Comprendre la religion romaine

Caton l’Ancien, rapporte Cicéron, s’étonnait qu’un haruspice puisse croiser un autre haruspice sans éclater de rire. Cicéron cite le mot avec plaisir en 44 avant notre ère, dans un traité qui démonte la divination pièce par pièce. Il siège pourtant depuis près de dix ans au collège des , et le même livre défend le maintien des auspices au nom de l’intérêt de la république. Plus de quatre siècles après, des sénateurs romains plaident encore auprès de l’empereur pour qu’on rende un autel à leur salle de séance.

Le cours part de cette contradiction apparente. Comment la religion romaine, sans livre révélé, sans clergé séparé des citoyens et sans profession de foi, a-t-elle encadré la vie publique de Rome pendant plus de mille ans, au point d’accueillir les dieux de ses ennemis, de soumettre ses décisions politiques à des signes et de compter ses empereurs morts parmi ses dieux ? Il suit la religion publique de la cité et celle des maisons et des quartiers, depuis les plus anciens sanctuaires connus jusqu’aux lois de Théodose en 391 et 392. Il laisse de côté la religion grecque pour elle-même, qui a son propre cours dans la collection, le christianisme vu de l’intérieur, réservé au cours sur sa naissance, et les cultes régionaux des provinces, qu’il ne rencontre qu’au moment où ils arrivent à Rome.

Un arbre mort dans le bois de la déesse

En l’an 14 de notre ère, avant la mi-mai et à quelques mois de la mort d’Auguste, le président du collège des , Cnaeus Cornelius Lentulus, augure, soumet une question à ses collègues. Un arbre est tombé de vieillesse dans le bois sacré de Dea Dia. Qu’en faire ? La décision est inscrite dans le procès-verbal annuel du collège, gravé sur marbre et conservé en fragments. L’arbre sera brûlé sur place lors du sacrifice, et aucun bois ne sortira du bois sacré. Sont présents un Domitius Ahenobarbus, un Calpurnius Piso, pontife, et un Fabius Maximus, des héritiers des plus vieilles familles de Rome réunis pour statuer sur un tronc mort.

Le document montre d’abord que le bois appartient à la déesse jusque dans ses branches mortes, et qu’en emporter un morceau serait une appropriation. Il montre ensuite comment une question religieuse se règle à Rome, par une délibération collégiale enregistrée avec sa date et la liste des présents, à la manière d’une décision de droit. Le même registre note, en décembre de la même année, que le collège pourvoit au remplacement d’un de ses membres, mort l’été précédent, appelé « l’Empereur César Auguste ». Vingt-quatre ans plus tard, les frères arvales sacrifient au divin Auguste près de son temple neuf.

Deux documents pour une même affaire

Le récit de Tite-Live sur l’affaire des Bacchanales, en 186 avant notre ère, accumule débauches, faux testaments et meurtres. La lettre officielle qui transmet la décision du sénat, une tablette de bronze conservée à Vienne, interdit surtout de célébrer le culte à plus de cinq personnes sans autorisation. Le cours expose les deux et fait de leur écart un objet d’étude. Quand la recherche ne sait pas, il le dit et dit pourquoi, tablette brisée, auteur perdu ou témoin chrétien hostile. Quand elle est divisée, il nomme les positions et leurs auteurs, et ne tranche que là où les preuves tranchent.

À la fin du cours, vous saurez

  • Ce que les Romains appelaient religio et pietas, et dans quelle mesure le mot « croyance » s’applique à leur religion.
  • Décrire pas à pas un sacrifice public romain, et dire à quel signe on reconnaissait qu’il avait été agréé.
  • Distinguer auspices, présages et haruspicine, et dire qui avait autorité pour les interpréter.
  • Expliquer comment le sénat accueillait, encadrait ou interdisait un culte nouveau, en vous appuyant sur l’arrivée de la Magna Mater et sur l’affaire des Bacchanales.
  • Retracer la procédure par laquelle un empereur mort devenait divus, et ce que cette procédure ne faisait pas de lui.
  • Dater les étapes de la fin des sacrifices publics, et dire pourquoi l’année 380 ne marque pas la fin du culte traditionnel.

Le sommaire

  1. Religio et pietasLe sens romain de religio, les obligations réciproques de la pietas, et comment on connaît une religion dont les grands traités sont perdus.
  2. Les dieux archaïquesLes plus anciens cultes de Rome d’après l’archéologie, et la valeur des grandes théories du XXᵉ siècle sur leurs origines.
  3. Sacrifice et prièreLes étapes d’un sacrifice, la prière comme formule exacte, le vœu comme engagement public.
  4. Calendrier et lieux sacrésComment les jours et les espaces sont qualifiés religieusement, et qui en a la garde.
  5. Pontifes, augures, vestalesDes sénateurs prêtres, leurs collèges, leurs décisions, et les quelques prêtres qui échappent à ce modèle.
  6. Auspices et présagesLa divination d’État comme demande de permission, les prodiges, les Livres sibyllins, les haruspices.
  7. Lares, Genius et carrefoursLa religion de la maison et du quartier, et la critique du modèle de la religion de la cité.
  8. Dieux venus d’ailleursComment Rome accueille, encadre ou réprime les cultes étrangers.
  9. Divus : l’empereur diviniséLa procédure qui fait d’un empereur mort un dieu d’État, préparée par les honneurs rendus à César.
  10. La fin des sacrificesDe l’édit de Dèce aux lois de Théodose, la disparition progressive du culte public.

Conditions pratiques

Le cours ne suppose ni latin ni connaissance préalable de l’histoire romaine. Les termes latins sont traduits à leur première apparition, et les dates des premiers siècles de Rome, reconstruites par les érudits romains eux-mêmes, sont signalées comme dates traditionnelles. Dans chaque chapitre, les mots soulignés s’ouvrent au survol sur une définition courte, les chiffres en exposant renvoient à une note qui donne la référence ou la précision savante, et les encadrés isolent un document, un objet, un piège ou un débat. La lecture du corps des dix chapitres demande environ une heure et demie, plutôt trois heures avec les notes, les encadrés et les sources.