Gordon Hamilton, qui a repris une à une les inscriptions du Sinaï, y compte trente et un signes différents, à condition d’admettre que sept consonnes s’y écrivent chacune de deux façons. L’inscription phénicienne du sarcophage d’Ahiram, à Byblos, relève d’un système qui en emploie vingt-deux. Entre ces deux inventaires s’étendent trois siècles ou près de neuf, selon la date retenue pour les graffitis en alphabet protosinaïtique des mines de turquoise, et les deux estimations se trouvent sous la plume d’un même chercheur, Benjamin Sass, à moins de vingt ans de distance.
« Aimé de la Dame »
Au milieu des années 1900, Flinders Petrie fouille à Serabit el-Khadim, dans le sud du Sinaï, le temple d’une déesse que les inscriptions égyptiennes du site appellent Hathor, « Dame de la turquoise ». Les pharaons envoient là depuis le Moyen Empire des expéditions chercher la pierre. Parmi les offrandes figure un petit sphinx de grès, enregistré au British Museum en 1905 sous le numéro EA 41748 et daté par le musée vers 1800 avant notre ère. Une ligne de hiéroglyphes, sur l’épaule droite, le dit « aimé d’Hathor, [dame] de la turquoise ». Sur la base court une autre série de signes, étrangère à l’écriture égyptienne, dont on retrouve le type sur les parois des galeries voisines.
Petrie les tient aussitôt pour alphabétiques et les attribue aux ouvriers des mines. En 1916, Alan Gardiner avance d’un pas dans le Journal of Egyptian Archaeology. Il isole une suite de quatre signes qui revient sur plusieurs objets, une maison, un œil, un signe recourbé, une croix, et la lit b-ʿ-l-t. Baʿalat, féminin de baʿal, « seigneur », signifie « la Dame ». Le titre d’Hathor aurait donc été rendu dans une langue sémitique par une partie de ceux qui fréquentaient le sanctuaire. Dans les années suivantes, deux autres savants allongent la lecture en « pour la Dame », puis en « aimé de la Dame », qui calque presque mot pour mot la ligne hiéroglyphique du même sphinx.
La méthode de Gardiner repose sur l’acrophonie. Chaque signe dessine un objet et vaut pour la première consonne du mot sémitique qui le désigne. Le plan d’une maison note b, parce que maison se dit bêt, et la tête de bœuf note le coup de glotte qui ouvre ʾaleph, « bœuf » ; les noms des lettres hébraïques en gardent la trace. Pascal Vernus a précisé en 2015 la nature du procédé. L’écriture égyptienne connaissait une acrophonie « faible », simple usure linguistique qui avait donné certains signes à une consonne, alors que le Sinaï pratique une acrophonie « forte », décision consciente appliquée à tout un jeu de signes.
Au-delà de trois ou quatre groupes, presque rien ne se lit avec assurance. On compte un peu plus de trente inscriptions, souvent réduites à quelques signes, sans séparation entre les mots, et la notice que leur consacre la base Mnamon de la Scuola Normale de Pise juge leur état de conservation désastreux. En 1988, Benjamin Sass attribuait une valeur phonétique à vingt-deux signes, dont cinq avec un point d’interrogation. La lettre g n’apparaît pour ainsi dire pas, et le nombre même des signes du système n’a jamais été fixé.
Khebeded, frère du prince de Retjenu
Sur le sphinx, les hiéroglyphes sont à peine plus soignés que les signes alphabétiques gravés à côté.
Orly Goldwasser, égyptologue à l’Université hébraïque de Jérusalem, tire de ce genre d’indices une thèse qu’elle développe depuis 2006 et qu’elle a portée devant le grand public en 2010, dans la Biblical Archaeology Review. L’alphabet serait né à Serabit vers 1840 avant notre ère, parmi les Cananéens des expéditions égyptiennes, et ses inventeurs ne savaient pas lire l’égyptien. Les lettres du Sinaï sont de tailles inégales et ne suivent pas un sens d’écriture constant, ce qui trahit selon elle des gens qui n’avaient appris aucun système réglé. Deux hiéroglyphes de serpents distincts s’y confondent en un seul signe pour n, preuve à ses yeux qu’on ignorait leur valeur en égyptien. Les inscriptions hiéroglyphiques du site mentionnent des interprètes et des Asiatiques, jamais d’esclaves. Goldwasser met surtout un nom sur le milieu des inventeurs. Un certain Khebeded, qualifié de « frère du prince de Retjenu », le nom égyptien d’une partie du Levant, prend part pendant plus de dix ans aux expéditions et fait graver une inscription sur la stèle Sinaï 92. Les hiéroglyphes y sont maladroits, de tailles variables, entassés, et ils ressemblent de près aux signes protosinaïtiques. Goldwasser a d’ailleurs publié en 2012, dans Ägypten und Levante, un nouveau relevé de la représentation de ce « frère du prince ». Elle en conclut que l’invention est sortie de l’entourage de cet homme, parmi des travailleurs qui regardaient les images des parois sans en lire le texte, isolés des mois durant dans la montagne avec, pour tout spectacle, des centaines de hiéroglyphes gravés sur les rochers.
La réponse est venue vite. Anson Rainey, de l’université de Tel Aviv, écrit à la revue que l’inventeur était plus probablement un agent levantin, peut-être originaire de Byblos, en poste dans le Delta, à Avaris ou à Memphis, qui connaissait les hiéroglyphes et sans doute le hiératique, l’écriture cursive des scribes. Christopher Rollston retourne en août 2010 les pièces de Goldwasser contre elle. Khebeded appartient à l’élite, il écrit des hiéroglyphes, mal peut-être, mais il les écrit. La fusion des deux serpents peut relever d’un choix délibéré, et l’écriture reste dans l’Antiquité une affaire de spécialistes, alphabet ou non. Françoise Briquel-Chatonnet juge elle aussi peu probable que l’invention revienne aux mineurs du Sinaï et regarde vers la côte du Levant, liée à l’Égypte sans interruption.
Le camp des mineurs garde pourtant un argument que la critique n’a pas réduit. Plusieurs signes n’ont pas de modèle hiéroglyphique plausible. La lettre kaph montre une main dressée à quatre doigts séparés, quand le hiéroglyphe de la main est couché et ne détache que le pouce. La lettre pe ressemble à un signe égyptien rare, employé surtout pour écrire le mot « conseil », qu’un visiteur avait peu de chances de croiser à Serabit. Ben Haring, de l’université de Leyde, y voit des images prises dans la vie courante, une main, peut-être une équerre d’artisan, à côté de signes empruntés à l’écriture égyptienne, ce que Goldwasser avait proposé dès 2006. Le raisonnement s’accorde avec l’hypothèse d’inventeurs illettrés, sans la démontrer, puisque des lettrés auraient aussi bien pu dessiner d’après nature.
Dans les années 1990, la prospection de John Darnell sur les pistes du désert occidental, dans la région thébaine, avait relevé au Wadi el-Hol deux courtes inscriptions de la même famille. Elles totalisent vingt-huit caractères, quatorze signes différents, et restent illisibles. Une inscription égyptienne voisine nomme un « général des Asiatiques » appelé Bebi. Darnell et ses coauteurs, qui publient l’ensemble en 2005, y voient l’œuvre de spécialistes du désert formés par des scribes militaires, et rattachent les signes au Moyen Empire, peut-être avant ceux du Sinaï, alors que Sass range les deux groupes dans une même phase. Haring en tire une conséquence simple. Des signes aussi proches, relevés si loin l’un de l’autre, supposent que le principe circulait déjà.
Benjamin Sass change d’avis
Les dates proposées couvrent toute la fin de l’âge du Bronze. Petrie plaçait les graffitis vers 1500 avant notre ère, sous Thoutmosis III, sur la foi de céramiques voisines et d’un grès rouge qu’il croyait réservé à ce règne, argument abandonné depuis. Gardiner suggérait le règne d’Amenemhat III, vers 1800, sans conclure. Joseph Leibovitch, dans l’étude que l’Institut français d’archéologie orientale publie en 1934, redescendait après 1500, et plusieurs épigraphistes l’ont suivi. En 1988, dans The Genesis of the Alphabet, Sass optait pour la XIIᵉ dynastie. Seize ans plus tard, il écrit que l’alphabet est né au XIVᵉ siècle ou au début du XIIIᵉ, et qu’aucune inscription alphabétique de Palestine antérieure au XIVᵉ siècle, peut-être à 1300, ne peut être désignée avec confiance.
Le revirement a sa logique. Avec une naissance vers 1850, il faut admettre six siècles d’immobilité presque complète dans la forme des lettres et un silence archéologique à peu près total jusqu’à l’alphabet cunéiforme d’Ougarit, solidement daté du XIIIᵉ siècle. Sass remplace cette longue stagnation par une succession rapide, qui rapproche les graffitis du Sinaï des premières inscriptions datées du Levant.
Entre ces deux pôles se répartissent les autres positions. Françoise Briquel-Chatonnet a relevé en 1998 que plus de la moitié des inscriptions se groupent autour d’une seule galerie, la mine L, où rien ne signale de présence égyptienne ; elle en déduit une période où l’Égypte avait délaissé les mines, la Deuxième Période intermédiaire, entre 1650 et 1550 environ, et voit dans ces graffitis une trace de l’alphabet plus que son acte de naissance. Gordon Hamilton, auteur de l’étude paléographique la plus complète, étale les textes du Sinaï entre 1850 et 1500 en plusieurs étapes, place le sphinx dans la plus récente, entre 1700 et 1500, et descend un texte isolé vers 1250. André Lemaire situe en 2017 la mise au point de l’écriture sous la domination des Hyksos, dans le sud de la Palestine ou dans le Delta, vers le XVIIIᵉ ou le XVIIᵉ siècle.
Aucune de ces dates ne repose sur une couche de fouille. Les inscriptions rupestres n’ont pas de stratigraphie, les objets inscrits sortent de fouilles anciennes, et chaque chronologie s’appuie en dernier ressort sur la comparaison des formes de lettres avec des hiéroglyphes eux-mêmes datés par ailleurs. Sur un point secondaire, l’argument de la mine L nous paraît le mieux assis de la série, parce qu’il part de la répartition des textes sur le terrain, que chacun peut contrôler sur un plan.
Dans l’hypogée V de Byblos
En 1923, lors de sa troisième campagne à Byblos, sur la côte libanaise, Pierre Montet dégage l’hypogée V de la nécropole royale. Un premier texte en lettres phéniciennes apparaît sur la paroi sud du puits d’accès, à mi-hauteur. Dans la chambre, un sarcophage de calcaire long de trois mètres, sculpté sur ses quatre faces, porte une inscription qui commence sur un petit côté de la cuve et se poursuit sur le couvercle. Il est aujourd’hui au Musée national de Beyrouth, sous le numéro 2086. Le texte s’ouvre sur une dédicace, « sarcophage qu’a fait Ithobaal, fils d’Ahiram, roi de Gbl, pour Ahiram, son père, comme sa demeure dans l’éternité », Gbl étant le nom sémitique de Byblos et Ithobaal la lecture la plus répandue du nom du fils. Le texte enchaîne sur une malédiction contre le roi, le gouverneur ou le chef d’armée qui ouvrirait le sarcophage.
Objet et texte n’ont peut-être pas le même âge. La céramique et le mobilier du puits rattachent la tombe au Bronze récent, au XIIIᵉ siècle, et la notice de l’Université Saint-Joseph reprend cette datation. J. Délivré a posé en 1998 la question d’un réemploi, un sarcophage ancien regravé pour un roi plus tardif. L’écriture est celle d’un alphabet linéaire de vingt-deux lettres, lu de droite à gauche, que Françoise Briquel-Chatonnet date des environs de l’an mil. Reinhard Lehmann a étudié en 2008 la gravure elle-même comme l’œuvre d’artisans rompus à l’écriture, dans la Byblos du début du Iᵉʳ millénaire. Benjamin Sass a proposé en 2005 d’abaisser encore la date des inscriptions royales de Byblos, et Christopher Rollston lui a répondu en 2008 dans la revue Maarav en défendant la datation traditionnelle.
Entre le Sinaï et Byblos, les images sont devenues des tracés schématiques, et la direction de lecture s’est fixée. Orly Goldwasser attribue en 2016 la normalisation linéaire aux scribes égyptiens installés à Lakish, au XIIIᵉ siècle. Haring rappelle que cette évolution de l’iconique vers le linéaire, séduisante, pourrait n’être qu’une idée préconçue tant que la chronologie reste incertaine.
Le principe alphabétique avait d’ailleurs trouvé un autre support. À Ougarit, sur la côte syrienne, environ un quart des milliers de tablettes du XIIIᵉ siècle sont écrites dans la langue locale, avec un alphabet de trente signes cunéiformes imprimés dans l’argile.
Lucain, au livre III de la Pharsale, attribue encore aux Phéniciens l’audace d’avoir, les premiers, fixé la voix par des signes grossiers. Il prend soin d’ajouter une réserve, famae si creditur, « si l’on en croit la renommée ».
Deux témoins du XVᵉ siècle
Le vide que dénonçait Sass s’est un peu rempli depuis 2015. Cette année-là, Ben Haring identifie parmi le matériel de la tombe thébaine TT 99, celle du trésorier Senneferi sous Thoutmosis III, un ostracon, c’est-à-dire un tesson servant de support d’écriture, daté par son hiératique de la XVIIIᵉ dynastie. Il porte une liste de mots dont les initiales se suivent dans l’ordre h, l, ḥ, m (le r égyptien servant à noter le l), celui de la séquence dite halaḥam, que l’on retrouvera bien plus tard en Arabie du Sud, en Éthiopie et dans des textes démotiques d’Égypte. Trois des signes associés à ces mots sont ceux du Sinaï pour h, l et m. L’ostracon provient toutefois d’un puits ajouté bien plus tard à la tombe, ce qui interdit de le dater par son contexte.
En 2018, l’équipe autrichienne de Felix Höflmayer, qui fouille le secteur S de Tel Lakish, dans la Shephelah, recueille le bord d’une coupe chypriote à engobe blanc de quatre centimètres sur trois et demi. Sur la face interne, deux lignes de trois lettres sont tracées à l’encre sombre, en diagonale. Le tesson touchait une lentille brûlée dont deux grains d’orge ont été datés par le radiocarbone à Groningue et à Zurich, et le modèle statistique de la séquence place son enfouissement au milieu du XVᵉ siècle avant notre ère. Les auteurs le présentent en 2021, dans Antiquity, comme l’inscription alphabétique datée avec sûreté la plus ancienne du Levant méridional. Ils admettent qu’on ignore si le tesson a été déposé en même temps que les grains, et savent seulement qu’il était en contact direct avec eux. La date porte sur l’enfouissement ; l’inscription peut être un peu plus ancienne.
La trouvaille contredit Nadav Naʾaman, qui liait en 2020 la diffusion de l’alphabet au Levant méridional aux centres égyptiens du Bronze récent et ne la faisait pas remonter avant le XIVᵉ siècle. Lakish, qui a fourni plus d’inscriptions alphabétiques du Bronze récent qu’aucun autre site, avait déjà livré un poignard de bronze portant quatre signes, trouvé en 1934 dans la tombe 1502 et daté de la fin du Bronze moyen, que Sass a fini par ne plus tenir pour alphabétique, et une aiguière peinte du XIIIᵉ siècle, sortie du temple dit du Fossé.
Les éditeurs lisent la première ligne du tesson de droite à gauche, ʿ-b-d, « serviteur » ou « esclave », sans doute un fragment de nom propre comme en connaissent toutes les langues sémitiques. La seconde, lue dans le même sens, donne n-p-t, un mot que l’hébreu emploie pour le miel ou le nectar ; lue de gauche à droite, elle livrerait une forme de la racine « se tourner », ou un nom inconnu, et les éditeurs, qui préfèrent le premier sens, signalent le second. Quatre siècles et demi avant l’inscription d’Ahiram, trois lettres à l’encre admettent encore les deux sens de lecture.
Pour aller plus loin
L’alphabet cunéiforme d’Ougarit, qui applique le même principe à l’argile, et l’écriture hiératique, dont certains signes ont pu servir de modèles, prolongent ce sujet. Il rejoint aussi la naissance de l’alphabet grec, tiré du phénicien, et celle de l’alphabet araméen, dont dérivent l’hébreu carré et l’écriture arabe.
Qui a inventé l’alphabet ? La question paraît simple, et les spécialistes n’ont toujours pas de réponse sûre. On connaît le point de départ, en Égypte et sur ses marges, au temps des pharaons. On connaît aussi le point d’arrivée, sur la côte du Liban actuel, chez les Phéniciens. Entre les deux, les traces sont rares, courtes et souvent impossibles à lire.
Quatre signes sur un sphinx
Au sud du Sinaï, les pharaons envoyaient des expéditions extraire la turquoise. Près des mines se dressait un temple dédié à une déesse égyptienne, protectrice de cette pierre. Au début du vingtième siècle, un archéologue y fouille. Il trouve un petit sphinx de grès, offert à la déesse. Une ligne de hiéroglyphes dit que l’objet est aimé d’elle.
Sur la base du sphinx, d’autres signes ne ressemblent à aucune écriture connue. On en retrouve de semblables gravés sur les rochers, près des galeries. Ce sont de petits dessins, une maison ou un œil par exemple. Un savant remarque qu’un groupe de quatre signes revient souvent d’une inscription à l’autre.
En 1916, Alan Gardiner propose une clé. Chaque dessin montre un objet. Il vaut pour le premier son du nom de cet objet, dans une langue sémitique parlée au Levant. La maison se dit bet, elle note donc le son b. Avec cette clé, le groupe se lit « la Dame ». C’est le titre que les gens du Levant donnaient à la déesse du temple.
Presque tout le reste résiste. Les inscriptions sont une trentaine, souvent réduites à quelques signes. Les mots ne sont pas séparés, et la pierre est très abîmée. Personne ne sait même combien de signes comptait ce premier alphabet.
Mineurs ou lettrés
Une égyptologue, Orly Goldwasser, défend une réponse tranchée. Pour elle, les inventeurs étaient des ouvriers venus du Levant et employés par les expéditions. Ils ne savaient pas lire les hiéroglyphes. Ils regardaient les images gravées sur les rochers et en ont tiré leurs propres signes. Les lettres du Sinaï, note-t-elle, sont maladroites et ne vont pas toujours dans le même sens.
D’autres spécialistes lui répondent que l’écriture restait alors une affaire de gens instruits. Un dignitaire venu du Levant est connu sur place. Ce frère d’un prince a fait graver une inscription en hiéroglyphes, maladroite mais bien réelle. Selon ses contradicteurs, l’invention revient à des hommes de ce rang. Une autre historienne penche plutôt pour la côte du Levant, en contact constant avec l’Égypte.
Le camp des mineurs garde un argument solide. Certaines lettres n’ont aucun modèle parmi les hiéroglyphes. La main, par exemple, est dressée, les doigts bien séparés. Le signe égyptien de la main est couché et ne montre que le pouce. Ces lettres semblent dessinées d’après les choses elles-mêmes.
Un autre fait brouille la piste. Des signes presque identiques ont été relevés dans un désert d’Égypte, sur une route de la région de Thèbes. L’invention n’a donc peut-être pas eu lieu près des mines.
Des dates qui bougent
Personne ne sait non plus quand ces signes ont été tracés. Les rochers n’offrent aucune couche de terre à dater. Les spécialistes comparent alors la forme des lettres avec celle des hiéroglyphes. Les uns placent les inscriptions vers 1850 avant notre ère. D’autres les rajeunissent jusque vers 1300.
Un même chercheur a soutenu l’une puis l’autre position. Une date haute l’obligeait à croire que l’écriture était restée figée pendant des siècles. Il a préféré imaginer une évolution rapide.
Un morceau de poterie fournit depuis peu un repère. Des archéologues autrichiens l’ont trouvé sur le site de Lakish, au Levant. Il porte quelques lettres tracées à l’encre. Des grains d’orge trouvés contre lui ont été datés en laboratoire. Le tesson a été enfoui vers le milieu du XVᵉ siècle avant notre ère. On ignore s’il a été déposé en même temps que ces grains, et l’inscription peut être un peu plus ancienne.
Byblos, au bout du chemin
Le point d’arrivée se trouve à Byblos, un port du Liban actuel. Dans la tombe d’un roi nommé Ahiram, les fouilleurs ont dégagé un grand sarcophage de pierre sculptée. Une inscription en phénicien y est gravée. Le fils du roi déclare avoir fait ce cercueil comme demeure éternelle pour son père.
Ces lettres ne sont plus des images. Ce sont de simples tracés, au nombre de vingt-deux, qui ne notent que les consonnes. On les lit toujours de droite à gauche. L’inscription date des environs de l’an mil avant notre ère. Le sarcophage lui-même pourrait être plus ancien et avoir été réutilisé.
Il est conservé au Musée national de Beyrouth. Ses lettres partent d’un petit côté de la cuve, puis gagnent le couvercle.
La version complète suit la querelle entre partisans des mineurs et des lettrés, et donne les deux lectures d’une ligne du tesson de Lakish.
Sources de cet article
Chaque article est contre-vérifié avant publication : documents cités dans le texte, travaux de référence et pages institutionnelles consultées en ligne.
Sources primaires
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- Inscriptions alphabétiques n° 1 et n° 2 du Wadi el-Hol, désert occidental thébain, 28 caractères au total in situ ; édition Darnell et al., 2005
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Sources primaires (suite)
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- Sarcophage d’Ahiram, calcaire, 147 × 300 × 114 cm, nécropole royale de Byblos, hypogée V Musée national de Beyrouth, n° 2086
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Sources en ligne
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