Le code de Hammurabi : la justice babylonienne gravée dans le basalte
Une stèle noire de 2,25 m, 282 articles de loi et un roi face au dieu-soleil : le code de Hammurabi, retrouvé brisé en trois morceaux à Suse en 1901.

Au printemps 1929, sur le tell de Ras Shamra, près de la côte syrienne face à Chypre, l’équipe de Claude Schaeffer dégage des tablettes d’argile couvertes de clous cunéiformes. Rien d’étonnant en apparence : le cunéiforme, cette écriture faite de coins imprimés au calame dans l’argile fraîche, couvre alors tout le Proche-Orient. Sauf que l’épigraphiste Charles Virolleaud, en examinant les signes, tombe sur un chiffre absurde pour du cunéiforme classique : une trentaine seulement. Le système suméro-akkadien en compte plusieurs centaines. On vient de découvrir, sans le savoir encore, l’un des plus anciens alphabets complets attestés par un corpus abondant : l’alphabet ougaritique.
Ougarit, capitale d’un petit royaume vassal des Hittites au XIIIe siècle avant notre ère, vit du commerce. Le cuivre chypriote, l’huile, le pourpre, les textiles transitent par son port de Minet el-Beida. Dans les archives du palais et des maisons de notables, on a retrouvé des textes en akkadien, en hourrite, en hittite, en louvite, en égyptien, ainsi que des documents en caractères chypro-minoens encore mal déchiffrés. Les spécialistes parlent d’un site où huit langues et cinq systèmes d’écriture sont attestés. Les scribes locaux sont des polyglottes formés à l’école mésopotamienne, capables de rédiger un traité international en akkadien le matin et une liste de rations le soir.
Et pourtant, pour leur propre langue, une langue sémitique du Nord-Ouest proche du phénicien et de l’hébreu, ces scribes n’utilisent pas le lourd système syllabique appris à l’école. Ils disposent d’un outil taillé sur mesure. Trente signes. Pas un de plus.
Le principe est simple et il faut mesurer à quel point il tranche avec tout ce qui existe alors en Mésopotamie. Chaque signe note une consonne, et une seule. Le mot s’écrit en alignant ses consonnes, les voyelles restant à deviner par le lecteur, comme plus tard en phénicien ou en hébreu. C’est ce qu’on appelle un abjad, un alphabet consonantique.
Mais la forme des signes, elle, reste cunéiforme : des combinaisons de coins imprimés dans l’argile. Le scribe d’Ougarit n’a pas emprunté les signes mésopotamiens en les simplifiant, il a mis au point un répertoire neuf, adapté au calame et à la tablette. Le résultat compte vingt-sept consonnes, plus trois signes particuliers qui notent la consonne aleph suivie de trois voyelles différentes (ʾa, ʾi, ʾu), un raffinement qui donne aux linguistes de précieuses indications sur le vocalisme de la langue. Détail qui a son importance : contrairement au phénicien et à l’hébreu, l’ougaritique s’écrit de gauche à droite, comme le cunéiforme akkadien dont il adopte le geste.
D’où vient l’idée ? La question divise. Une écriture alphabétique linéaire, dite protosinaïtique, existe déjà depuis plusieurs siècles au Levant et dans le Sinaï, tracée à l’encre ou gravée sur pierre. L’hypothèse dominante veut que les scribes d’Ougarit aient connu ce principe alphabétique et l’aient transposé dans la technologie de l’argile, la seule vraiment durable dans leur monde administratif. L’existence à Ougarit même de quelques tablettes en alphabet court de vingt-deux signes suggère des contacts avec la tradition alphabétique du sud du Levant. Le dossier reste ouvert.
L’histoire du déchiffrement tient de la course de vitesse. Virolleaud publie les premières copies de tablettes dans la revue Syria dès 1929, offrant à ses collègues photographies et fac-similés. En Allemagne, Hans Bauer, sémitisant et ancien cryptanalyste de la Première Guerre mondiale, s’attaque au problème avec des méthodes statistiques : il fait l’hypothèse que la langue est sémitique, s’appuie sur les séparateurs de mots relevés par Virolleaud, et propose une première grille en avril 1930. Elle est partiellement fausse. Édouard Dhorme, dominicain et directeur de l’École biblique de Jérusalem, corrige plusieurs valeurs et parvient à des lectures comme celle de « au chef des prêtres ». Bauer intègre à son tour les apports de Dhorme. À l’automne 1930, l’essentiel de l’alphabet est acquis, même si la mise au point complète du système se poursuit dans les années suivantes, confirmée par des noms royaux comme celui de Niqmaddu, roi d’Ougarit. Le petit nombre de signes avait, de fait, considérablement réduit l’espace des hypothèses.
La moisson qui suit dépasse les attentes. Les grandes tablettes de la maison du grand prêtre livrent des textes mythologiques d’une ampleur inédite : le cycle de Baal, dieu de l’orage qui affronte la Mer (Yam) puis la Mort (Môt), les légendes des rois Keret et Aqhat. Pour les biblistes, c’est un choc fécond : la poésie ougaritique, avec son parallélisme et son panthéon dominé par El et Baal, éclaire d’un jour nouveau le contexte cananéen de la Bible hébraïque.
En 1948, la fouille du Palais Royal livre une petite tablette d’apparence banale, enregistrée sous le sigle RS 12 063. Elle aligne les trente signes dans un ordre fixe. Un abécédaire, autrement dit un exercice ou un aide-mémoire d’école. D’autres exemplaires suivront, une douzaine à ce jour. Et c’est là que l’affaire devient passionnante : cet ordre est, pour l’essentiel, celui que l’on retrouvera dans l’alphabet phénicien, celui qui donnera l’ordre grec alpha, bêta, gamma, puis notre A, B, C. Aleph, bet, gimel, dalet : la séquence que récitent les écoliers d’Ougarit au XIIIe siècle avant notre ère est déjà, à quelques ajouts près, celle de nos claviers.
On connaît aussi à Ougarit un second ordre alphabétique, dit sud-sémitique (h, l, ḥ, m…), attesté sur la tablette RS 88,2215 découverte en 1988 et apparenté à l’ordre des alphabets sudarabiques. Le même ordre a été reconnu sur une tablette trouvée à Beth Shemesh, en Palestine. Deux traditions d’apprentissage coexistaient donc au Levant du Bronze récent. Pourquoi l’une l’a-t-elle emporté à l’ouest et l’autre au sud ? La recherche n’a pas de réponse ferme.
Ougarit est détruite au début du XIIe siècle, vers 1190 ou 1185, dans les turbulences qui accompagnent l’effondrement du Bronze récent, souvent associées aux Peuples de la mer. Une lettre du dernier roi, Ammourapi, adressée au roi d’Alashiya (Chypre), décrit des navires ennemis qui incendient les villes de la côte pendant que ses troupes et ses vaisseaux sont ailleurs. La ville n’est jamais réoccupée durablement. L’alphabet cunéiforme meurt avec elle, ou presque : quelques tablettes en alphabet court trouvées hors d’Ougarit, jusqu’à Beth Shemesh au sud, témoignent d’une diffusion limitée, vite interrompue.
Le paradoxe est là. L’outil disparaît, le principe survit. C’est l’alphabet linéaire, tracé à l’encre sur papyrus ou ostraca, que les Phéniciens du premier millénaire transmettront aux Grecs, lesquels y ajouteront la notation systématique des voyelles. L’expérience ougaritique montre qu’au XIIIe siècle déjà, l’idée alphabétique était assez mûre et assez enseignée pour qu’une chancellerie entière fonctionne avec trente signes, des contrats aux hymnes.
Plusieurs abécédaires et grandes tablettes mythologiques de Ras Shamra sont aujourd’hui conservés au musée national de Damas, au musée d’Alep et au musée du Louvre, qui a d’ailleurs consacré en 2004 une exposition au royaume d’Ougarit et aux origines de l’alphabet. Sur l’argile beige, les trente petits signes tiennent sur quelques centimètres. Toute une révolution logée dans la paume d’une main.
La naissance de l’alphabet linéaire au Sinaï et au Levant, ancêtre du phénicien, éclaire l’arrière-plan de l’invention ougaritique. Le cycle de Baal et le panthéon cananéen prolongent la lecture côté mythologie, tandis que l’effondrement du Bronze récent et la question des Peuples de la mer expliquent la fin brutale du royaume d’Ougarit.
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