Cinq mille tablettes à Uruk, cent cinquante étiquettes à Abydos
Près de cinq mille étiquettes et tablettes d’argile sont sorties du sol d’Uruk depuis la fin des années 1920. Vingt-sept objets de bois portent la totalité de ce qui subsiste du rongorongo de l’île de Pâques. Ces deux chiffres mesurent d’abord un écart de conservation, entre une plaine alluviale où l’argile cuite ne pourrit pas et une île du Pacifique déboisée puis décimée. Ils encadrent aussi une question que la recherche pose depuis deux siècles et n’a jamais close, celle du nombre de fois où des sociétés humaines ont inventé, séparément, le fait de noter la parole par des signes.
La réponse standard tient en un chiffre. Quatre. La Basse-Mésopotamie, la vallée du Nil, la plaine centrale chinoise, la Mésoamérique. Ces quatre systèmes sont dits « primaires », ou parfois « vierges », au sens où leurs inventeurs n’auraient eu sous les yeux aucun modèle. Toutes les autres écritures du monde, l’alphabet compris, en descendraient ou en dériveraient par imitation de l’idée.
Ce compte est récent. En 1952, dans A Study of Writing, l’assyriologue de Chicago Ignace Gelb défendait une invention unique, née à Sumer, transmise à l’Égypte puis à la Chine, et il écartait le cas mésoaméricain, alors mal compris. Sa reconstruction a tenu une trentaine d’années. Elle a cédé pour deux raisons convergentes. Le déchiffrement des glyphes mayas a montré que la Mésoamérique avait produit une écriture au sens plein, et la fouille a livré, des deux côtés du Sinaï, des états beaucoup plus anciens que ceux dont Gelb disposait.
Regardons d’abord ce que l’argile mésopotamienne conserve.
Compter des moutons avant de noter des phrases
Le site de référence est Uruk, l’actuelle Warka, dans le sud irakien. Les documents proviennent pour l’essentiel des archives administratives de l’Eanna, le grand complexe cultuel et palatial de la cité, consacré à la déesse Inanna. Béatrice André-Salvini, qui a dirigé le département des Antiquités orientales du Louvre, décrit dans la notice de la Bibliothèque nationale de France une invention simultanée dans plusieurs cités-États de Basse-Mésopotamie, et signale que des éléments d’archives contemporains ont été trouvés bien plus au nord, à Habuba Kabira et à Tell Brak, en Syrie actuelle.
L’amont de l’écriture est documenté avec une précision rare. Depuis le VIIIᵉ millénaire, le Proche-Orient utilise des jetons d’argile de formes variées, les calculi, pour représenter des marchandises. Quand on passe un contrat, on enferme les jetons dans une enveloppe d’argile scellée, la bulle, qui ne doit être brisée qu’en cas de contestation. Puis quelqu’un a l’idée d’imprimer à la surface de la bulle des encoches correspondant aux jetons enfermés à l’intérieur, pour éviter d’avoir à la casser. Les jetons deviennent inutiles, la bulle s’aplatit, elle devient une tablette. Une bulle conservée au Louvre contenait six calculi, trois lenticulaires et trois petits cônes, tous reportés sur sa surface. Denise Schmandt-Besserat a bâti sur cette série, dans Before Writing (1992), la filiation la plus discutée et la plus citée de toute l’histoire de l’écriture.
Entre la bulle et la tablette écrite s’intercale un état intermédiaire que les fouilleurs appellent tablette numérique. Ce sont des galettes d’argile qui ne portent que des encoches et des cercles imprimés, souvent accompagnés d’une empreinte de sceau, et l’on en trouve à Uruk comme à Suse et sur le plateau iranien. Quelques-unes ajoutent un ou deux signes figuratifs aux nombres, et ce sont elles qui font la charnière. À Tell Brak, deux tablettes portent le simple dessin d’une chèvre et d’un mouton à côté d’un nombre, ce qui a conduit certains assyriologues à supposer un état encore plus archaïque, antérieur au répertoire normalisé d’Uruk.
Le passage du nombre au mot reste, lui, brutal. Les plus anciennes tablettes ne portent que des quantités associées à des signes de marchandises, sans relation grammaticale entre eux, et le répertoire compte déjà environ neuf cents signes. Il tombera à cinq cents vers 2 400 avant notre ère, à mesure que les scribes apprennent à dépouiller un idéogramme de son sens pour n’en garder que le son. Le signe de la bouche, KA, finit par servir à écrire la syllabe « ka ». C’est ce basculement, et lui seul, qui fait passer un jeu de signes du côté de l’écriture au sens strict.
Un détail de la documentation d’Uruk mérite d’être relevé, parce qu’il change la nature de ce que l’on regarde. Dès les niveaux les plus anciens, les scribes ne se contentent pas de compter. Ils dressent des listes de mots, listes de professions, listes thématiques d’objets en métal et de textiles, sans destinataire administratif identifiable. Ces listes lexicales resteront trois mille ans la base de l’enseignement du cunéiforme, recopiées par des générations d’apprentis, et on en retrouvera des extraits dans les bibliothèques de tout le Proche-Orient. L’écriture d’Uruk s’accompagne donc, dès son apparition, d’un appareil scolaire. Il faut un collège de scribes organisé pour produire, en quelques générations, un répertoire de neuf cents signes tracés de manière assez constante pour être lus par un tiers.
Une découverte de 2024 a compliqué l’image de ce répertoire. Kathryn Kelley, Mattia Cartolano et Silvia Ferrara, de l’université de Bologne, ont comparé systématiquement les motifs gravés sur les sceaux-cylindres antérieurs à l’écriture, entre 4 400 et 3 400 avant notre ère environ, avec les signes proto-cunéiformes d’Uruk. Ils identifient des correspondances de forme et de contexte pour un petit ensemble de motifs liés au transport des marchandises, une perche et un filet, un tissu à franges et un vase pris dans un filet de suspension. Le signe ZATU639, qui figure sur la tablette administrative W 9579,cc à côté de signes de bovins, ressemble à un objet représenté avec du bétail sur les sceaux antérieurs à l’écriture comme sur une bulle imprimée de Suse. Au tissu à franges répond le signe ZATU662, au vase en filet les signes ZATU190 et ZATU191 à 194.
Les scribes d’Uruk n’ont donc pas dessiné tous leurs signes d’après les choses. Une partie leur venait d’un système graphique administratif qui fonctionnait déjà depuis un millénaire.
Le tombeau U-j et le soupçon de contagion
En 1988, une équipe de l’Institut archéologique allemand du Caire dirigée par Günter Dreyer dégage, dans la nécropole d’Umm el-Qa’ab à Abydos, en Haute-Égypte, une tombe qui porte le numéro de secteur U-j. C’est la plus grande du cimetière prédynastique, douze chambres, datée de la phase Naqada IIIA2, vers 3 320 avant notre ère. Le mobilier est spectaculaire. Environ deux mille vases de céramique, dont près d’un tiers importés du Levant, des coupes taillées dans l’obsidienne, des coffres en cèdre et un sceptre heqa en ivoire, la houlette de berger qui restera trois mille ans le symbole de la royauté égyptienne.
Sa célébrité, elle, tient dans le creux d’une main. Environ cent cinquante petites étiquettes d’os et d’ivoire, deux centimètres sur un centimètre et demi, percées d’un trou pour être attachées à des ballots ou à des jarres, portent chacune de un à quatre signes gravés. Dreyer, Ulrich Hartung et Frauke Pumpenmeier les ont publiées en 1998 dans le premier volume d’Umm el-Qaab. Ces signes notent selon toute vraisemblance des quantités, des noms d’institutions et des noms de lieux, en Égypte et au-delà. Certains fonctionnent par rébus, c’est-à-dire pour leur valeur sonore et non pour ce qu’ils représentent, ce qui est le critère habituel de l’écriture véritable.
La documentation égyptienne antérieure à la première dynastie a presque triplé en une vingtaine d’années. Un peu plus de cinq cents inscriptions sont aujourd’hui recensées, réparties entre étiquettes gravées, marques à l’encre sur des jarres et empreintes de sceaux, et le nombre de sites concernés augmente régulièrement, dix-sept pour le seul règne de Narmer. Les jarres de U-j portent à l’encre un scorpion, ce qui a valu au propriétaire du tombeau le nom de convention de Scorpion I. Les mots, à ce stade, s’écrivent encore avec des séquences de signes variables, et aucune norme orthographique n’est repérable.
Voilà le problème. Uruk vers 3 350, Abydos vers 3 320. Deux systèmes qui n’ont pas un seul signe en commun, mais dont les plus anciens témoins connus sont séparés par moins d’un siècle et par un espace que les marchandises traversent déjà, comme le prouvent les jarres levantines empilées dans la chambre funéraire de U-j. L’égyptologue britannique John Baines, qui a consacré une part de son travail aux premières inscriptions égyptiennes, souligne que le répertoire de signes est intégralement égyptien, tiré de la faune, du mobilier et de l’architecture du Nil. La question n’est donc pas celle d’un emprunt de formes. Elle est celle d’un emprunt d’idée, ce que l’anthropologie appelle depuis 1940 la diffusion de stimulus.
Il faudra maintenant sortir du Proche-Orient et prendre les trois autres candidats un à un : la dalle de serpentine du Veracruz, les omoplates de bœuf gravées d’Anyang, et les écritures qui refusent de se laisser lire, à Suse comme dans la vallée de l’Indus.
Douze kilos de serpentine sortis d’un tas de gravier
Le forgeron cherokee qui ne savait pas lire l’anglais




