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Le vomitorium : une porte de stade, pas une salle pour vomir

Debunk24 septembre 202629 sources vérifiées
Paolo Villa / Wikimedia Commons
8 min de lecture29 sources vérifiées
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Sur la façade nord du Colisée, au-dessus des arcades du rez-de-chaussée, des chiffres romains restent gravés dans le travertin. Ils étaient peints en rouge, pour qu’un spectateur les repère de loin. Soixante-seize arcades portaient ainsi un numéro, celui qu’il retrouvait sur sa tessère, le jeton qui indiquait son entrée et sa place ; les quatre autres, aux extrémités des deux axes de l’ellipse, restaient sans numéro et servaient à l’empereur, aux autorités politiques et religieuses et aux protagonistes des jeux. Derrière ces portes, un réseau de couloirs et d’escaliers conduisait la foule jusqu’aux gradins, où elle débouchait par des ouvertures ménagées dans la masse des sièges.

Le Tibre vomit dans la mer salée

Ces ouvertures portent un nom latin, et ce nom a une histoire plus courte qu’on ne l’imagine. Son plus ancien emploi connu se lit dans les Saturnales de Macrobe, un dialogue érudit du Vᵉ siècle, au livre VI, chapitre 4, paragraphe 3. Les convives y commentent un vers des Géorgiques où Virgile montre une maison noble qui, chaque matin, vomit par toutes ses portes la vague des clients venus saluer le patron. L’expression est belle, remarque l’un d’eux, et elle est ancienne, puisque le poète Ennius écrivait déjà que le Tibre vomit son flot dans la mer salée. De là vient, poursuit-il, le nom de vomitoria que l’on donne à présent aux passages des lieux de spectacle, par lesquels les gens entrent en masse et se répandent sur les gradins. Robert Kaster, dans l’édition bilingue de la Loeb Classical Library parue en 2011, rend le verbe latin par spews, qui garde la brutalité du mot. Nous préférons « déverse » en français, parce que Macrobe file d’un bout à l’autre la métaphore du fleuve qui sort de son lit, et qu’un verbe plus cru ferait oublier que le mot amusait des lettrés avant de désigner des escaliers. Le vomitorium est donc un passage, nommé par une image de poète que Macrobe présente comme un usage courant de son temps.

Au XIXᵉ siècle, le mot a quitté l’amphithéâtre. L’idée d’une salle attenante au triclinium, la salle à manger des Romains aisés, où les convives seraient allés se faire vomir pour reprendre un plat, est une invention moderne. Aucune source antique n’emploie vomitorium en ce sens, rappellent Caillan Davenport et Shushma Malik, historiens de l’université du Queensland, dans une mise au point parue sur The Conversation le 19 janvier 2017. Le cas relève du vrai déformé, le degré de fausseté où un fait réel devient méconnaissable, puisqu’un mot authentique et quelques conduites réellement décrites par les textes ont été recomposés en un lieu que rien n’atteste.

Augustus Hare sur le Palatin

Les plus anciens emplois du sens moderne que Davenport et Malik aient repérés datent de 1871. Cette année-là, l’écrivain anglais Augustus Hare publie Walks in Rome, un guide de promenades destiné aux voyageurs, et reconnaît un vomitorium dans la salle voisine de la salle à manger du palais des Flaviens, sur le Palatin. Il y voit un souvenir répugnant de la vie romaine, et il peuple ces lieux de scènes empruntées aux historiens anciens, Néron empoisonnant son frère adoptif Britannicus, Commode drogué par sa concubine Marcia. Hare n’avait rien d’un fouilleur. Il écrivait pour des voyageurs cultivés, et l’identification avait pour elle la vraisemblance d’un décor où des empereurs avaient effectivement dîné.

En 1888, un critique anonyme de la Saturday Review qualifie l’identification de « délicieuse bévue ».

La confusion gagnait d’autres textes, qui ne parlaient pas encore de salle. En septembre 1877, William A. Green, de Macon en Géorgie, publie dans The Dental Register un article sur l’alimentation des Anciens et celle des nourrissons modernes. Il y cite en latin la formule de Sénèque sur ceux qui vomissent pour manger, affirme que les Romains prenaient des émétiques, c’est-à-dire des vomitifs, avant et après leurs repas, attribue à Vitellius, d’après Suétone, le lancement de cette mode, et ajoute que des vases d’or et d’argent servaient à cet usage dans les festins. Une phrase de moraliste y devient une coutume générale, et une coutume finit toujours par réclamer un lieu où l’on puisse l’imaginer.

Le roman a pris le relais. En 1923, Aldous Huxley publie Antic Hay, un roman satirique situé à Londres, où un personnage fait irruption dans un boudoir raffiné comme un Goth dans l’élégant vomitorium de marbre de Pétrone. On cite souvent ce passage comme le premier emploi du mot en ce sens. Il en est plutôt une reprise, puisque la plaisanterie suppose chez le lecteur une image déjà familière, et le succès du livre a probablement contribué à la fixer pour le siècle qui commençait.

« Vomunt ut edant »

L’objection mérite d’être prise au sérieux, car les textes antiques parlent bel et bien de convives qui vomissent. Sénèque, exilé, écrit à sa mère Helvia une consolation où il s’en prend aux gourmands qui font venir leurs mets du bout de l’océan, et il résume leur conduite en une formule, « vomunt ut edant, edunt ut vomant », ils vomissent pour manger, ils mangent pour vomir. Suétone, qui fut secrétaire de la correspondance de l’empereur Hadrien, raconte que Claude ne quittait guère la salle à manger sans être gavé et imbibé de vin ; on l’allongeait alors sur le dos, et pendant qu’il dormait la bouche ouverte, on lui introduisait une plume dans la gorge pour soulager son estomac. Le même biographe prête à Vitellius trois repas par jour, parfois quatre, du déjeuner du matin jusqu’à la beuverie du soir, et précise qu’il y suffisait grâce à l’habitude de vomir. Vitellius s’invitait chez les uns et les autres, et chacun de ces repas coûtait à l’hôte au moins 400 000 sesterces. Ces passages existent, toutes les éditions les donnent, et ceux qui défendent l’image du banquet romain ont raison de les invoquer. Des Romains riches se sont fait vomir à table, ou du moins leurs contemporains les en ont accusés. Aucun de ces textes ne mentionne pourtant une salle réservée à cet usage. Chez Claude, la plume intervient une fois l’empereur couché et endormi, et le récit ne lui assigne aucun lieu particulier.

Ces anecdotes servent un propos. Davenport et Malik y lisent un argument politique, puisqu’un prince incapable de gouverner son ventre se montre incapable de gouverner l’Empire, et Suétone accumule les preuves dans le même sens. Au forum d’Auguste, raconte-t-il, Claude sentit un jour l’odeur d’un repas que l’on préparait pour les Saliens, une confrérie de prêtres de Mars, dans le temple voisin, quitta son tribunal et alla s’attabler avec eux.

Le même empereur aurait même songé à un édit permettant aux convives de lâcher leurs vents à table, après avoir appris qu’un invité s’était mis en danger en se retenant par pudeur.

Quand vomir relevait du médecin

Le vomissement volontaire avait aussi sa place en médecine. Au Iᵉʳ siècle, l’encyclopédiste Celse lui consacre plusieurs paragraphes du premier livre de son De medicina. Il concède qu’on ne doit pas vomir par goût du luxe, admet que la pratique rend parfois service à la santé, et fixe une limite, que personne n’en fasse une habitude quotidienne s’il veut rester en bonne santé et vieillir. Il donne ensuite des recettes précises. Après le repas, de l’eau tiède suffit à qui vomit facilement, et les autres y ajoutent un peu de sel ou de miel ; le matin, on boit d’abord du vin miellé ou de l’hysope, ou l’on mange un radis, puis de l’eau tiède.

L’adjectif latin vomitorius qualifiait ce qui fait vomir, et il a gardé ce sens de remède dans le vocabulaire médical jusqu’à l’époque victorienne, selon Davenport et Malik. Pour la plupart des habitants de Rome, la question se posait à peine. Leur ordinaire reposait sur les céréales, les légumineuses, l’huile d’olive et le vin, et les distributions publiques de blé ne concernaient qu’environ 150 000 citoyens ayant droit, sur plus d’un million d’habitants. Dimitri Tilloi-d’Ambrosi, docteur en histoire romaine rattaché au laboratoire HiSoMA, rappelle dans L’Empire romain par le menu, en 2017, que riches et pauvres ne mangeaient pas la même chose, et que le chou ou le navet occupaient davantage le quotidien que le loir rôti des banquets littéraires.

Macrobe parlait-il comme tout le monde ?

Plusieurs points restent ouverts, et ils sont précis. On ignore d’abord depuis quand les Romains appelaient ainsi les passages des amphithéâtres. Macrobe emploie un « nous disons à présent » qui suggère un usage répandu de son vivant, mais son texte est le plus ancien témoin connu, et il est tardif. Le mot a pu circuler longtemps dans la langue parlée sans laisser de trace écrite, ou naître dans un cercle de lettrés amateurs de Virgile ; on ne sait pas trancher.

Pour la date d’apparition du sens moderne, l’incertitude est du même ordre. Les exemples de 1871 sont les plus anciens que Davenport et Malik aient retrouvés, dans des livres et des journaux de langue anglaise, et une enquête dans la presse française ou allemande du XIXᵉ siècle pourrait faire remonter cette date. La vérité des anecdotes antiques échappe enfin à toute vérification. Suétone écrit plusieurs décennies après la mort de Claude, dans un genre qui juge les princes à leurs mœurs, et rien ne permet de dire si la plume a existé ailleurs que dans le portrait. On ne dispose d’aucune enquête d’opinion qui mesure la diffusion de l’interprétation de 1871 en France.

Les dictionnaires gardent la trace d’un autre usage du mot. Dans la première édition de son Dictionnaire, en 1694, l’Académie française consacre à vomitoire une ligne unique, qui en fait l’équivalent de vomitif, le remède qui fait vomir, et elle ajoute que le mot vieillit déjà.

Pour aller plus loin

Le dossier touche à l’image de la décadence romaine, que la peinture académique du XIXᵉ siècle a fixée en grandes scènes de festin, et à la légende du pouce baissé dans l’arène, autre idée reçue née autour des spectacles de l’amphithéâtre. Il rejoint aussi l’histoire des Vies des douze Césars de Suétone et de l’usage moral des anecdotes de table.

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Sources de cet article

Chaque article est contre-vérifié avant publication : documents cités dans le texte, travaux de référence et pages institutionnelles consultées en ligne.

Sources primaires

  1. Macrobe, Saturnales, VI, 4, 3, Vᵉ siècle, commentant Virgile, Géorgiques, II, 462, et citant Ennius, Annales, fr. 453 Skutsch plus ancien emploi connu de vomitoria pour les passages des lieux de spectacle
  2. Sénèque, Consolation à Helvia, 10, 3 formule « vomunt ut edant, edunt ut vomant »
  3. Suétone, Vie de Claude, 32 et 33 l’édit envisagé sur les vents à table, le repas des Saliens au forum d’Auguste, la plume introduite dans la gorge
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Sources primaires (suite)

  1. Suétone, Vie de Vitellius, 13 repas trois ou quatre fois par jour, habitude de vomir, coût d’au moins 400 000 sesterces par repas
  2. Celse, De medicina, I, 3 conditions et recettes du vomissement volontaire, Iᵉʳ siècle
  3. Arcades du premier ordre de l’amphithéâtre flavien (Colisée), Rome : 80 arcades, dont 76 numérotées pour le public, numéros gravés conservés sur le côté nord, à l’origine peints en rouge Parco archeologico del Colosseo, panneau in situ « Come si entrava al Colosseo »
  4. Augustus J. C. Hare, Walks in Rome, 2 vol., 1871 identification d’un vomitorium dans une salle du palais des Flaviens au Palatin [passage non consulté dans l’édition originale, rapporté par Davenport et Malik, 2017]
  5. Compte rendu anonyme de Walks in Rome, The Saturday Review, 1888 « delightful blunder » [non consulté dans l’original, rapporté par Davenport et Malik, 2017]
  6. William A. Green, « The Food of the Ancients, and of Modern Infants », The Dental Register 31 (9), septembre 1877, p. 394-400
  7. Aldous Huxley, Antic Hay, Londres, Chatto & Windus, 1923
  8. Dictionnaire de l’Académie française, 1re édition, Paris, 1694, article « Vomitoire »

Bibliographie

  1. Caillan Davenport et Shushma Malik, « Mythbusting Ancient Rome – the truth about the vomitorium », The Conversation, 19 janvier 2017, republié par la School of Historical and Philosophical Inquiry de l’université du Queensland The Conversation
  2. Macrobius, Saturnalia, vol. III, Books 6-7, éd. et trad. Robert A. Kaster, Loeb Classical Library 512, Cambridge (Mass.), 2011 Harvard University Press
  3. Seneca, Moral Essays, vol. II, trad. John W. Basore, Loeb Classical Library 254, 1932 Harvard University Press
  4. Dimitri Tilloi-d’Ambrosi, L’Empire romain par le menu, préface de Yann Le Bohec, Paris, 2017, 232 p. Arkhê

Sources en ligne

  1. « Mythbusting Ancient Rome – the truth about the vomitorium » The Conversationhttps://theconversation.com/mythbusting-ancient-rome-the-truth-about-the-vomitorium-71068
  2. « Mythbusting Ancient Rome – the truth about the vomitorium » School of Historical and Philosophical Inquiry, University of Queenslandhttps://hpi.uq.edu.au/article/2017/01/mythbusting-ancient-rome-%E2%80%93-truth-about-vomitorium
  3. « MACROBIUS, Saturnalia, Volume III » Loeb Classical Libraryhttps://www.loebclassics.com/display/LCL512/2011/pb_LCL512.443.xml
  4. « Seneca, De Consolatione ad Helvium, Liber XII, ad Helviam matrem : de consolatione, chapter 10, section 3 » Perseus Digital Library, Tufts Universityhttp://www.perseus.tufts.edu/hopper/text?doc=Perseus:text:2007.01.0017:book%3D11:chapter%3D10:section%3D3
  5. « SENECA THE YOUNGER, De Consolatione ad Helviam » Loeb Classical Libraryhttps://www.loebclassics.com/view/seneca_younger-de_consolatione_ad_helviam/1932/pb_LCL254.449.xml
  6. « Suetonius : Divus Claudius » Bibliotheca Classica Selecta, UCLouvainhttp://bcs.fltr.ucl.ac.be/suet/claud/texte.html
  7. « Suetonius • Vita Vitelli » LacusCurtius, University of Chicagohttps://penelope.uchicago.edu/Thayer/L/Roman/Texts/Suetonius/12Caesars/Vitellius*.html
  8. « LacusCurtius • Celsus – De Medicina, Liber I » LacusCurtius, University of Chicagohttp://penelope.uchicago.edu/Thayer/l/roman/texts/Celsus/1*.html
  9. « Come Si Entrava Al Colosseo / How People Entered the Colosseum Historical Marker » Historical Marker Database, transcription du panneau du Parco archeologico del Colosseohttps://www.hmdb.org/m.asp?m=265980
  10. « Walks in Rome by Augustus J. C. Hare » Project Gutenberghttps://www.gutenberg.org/ebooks/39308
  11. « The Food of the Ancients, and of Modern Infants » PubMed Central, National Library of Medicinehttps://pmc.ncbi.nlm.nih.gov/articles/PMC6903075/
  12. « 1re édition », article Vomitoire Dictionnaire de l’Académie françaisehttps://dictionnaire-academie.fr/article/A1V0131
  13. « L’Empire Romain... par le Menu » Arkhêhttps://www.arkhe-editions.com/livre/lempire-romain-par-le-menu/
  14. « TILLOI DAMBROSI Dimitri » Laboratoire HiSoMAhttps://www.hisoma.mom.fr/presentation/annuaire-du-personnel/tilloi-dambrosi-dimitri
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