« Elementary », et rien de plus. Dans « The Adventure of the Crooked Man », que le Strand Magazine publie en juillet 1893, Holmes vient de lire sur les chaussures de Watson, usées mais propres, que le médecin a en ce moment assez de malades pour faire sa tournée en fiacre. Watson s’écrie « Excellent ! ». Holmes répond par ce mot seul, puis glisse une remarque sur l’effet qu’un raisonneur produit sur son voisin lorsque celui-ci a manqué le petit détail sur lequel repose toute la déduction.
Deux répliques plus haut, « my dear Watson »
La vérification se fait en ouvrant la nouvelle, et elle prend une minute. La déduction de Holmes commence par « I have the advantage of knowing your habits, my dear Watson », deux répliques avant le mot fameux. Aussitôt après « Elementary », il compare l’effet de ses raisonnements à celui des petits récits que Watson tire de leurs enquêtes, et il l’appelle cette fois « my dear fellow ». Les ingrédients de la réplique célèbre sont donc là, dans la bonne bouche, à quelques phrases d’écart, sans jamais se toucher. La nouvelle s’ouvre d’ailleurs sur un Watson marié depuis quelques mois, qui fume une dernière pipe au coin de son feu et somnole sur un roman après une journée de consultations éreintante.
La phrase complète qu’on prête au détective, « Elementary, my dear Watson », ne figure dans aucun des soixante récits que Conan Doyle lui consacre, quatre romans et cinquante-six nouvelles. Le constat est celui de Fred R. Shapiro, bibliothécaire à la Yale Law Library et directeur du Yale Book of Quotations, paru en 2006, qui l’a redit en 2013 dans le Yale Alumni Magazine. Dans la Bibliothèque de la Pléiade, le décompte du canon est le même, et ses deux volumes de traductions nouvelles, dirigés par Alain Morvan, ont paru en mai 2025. On a donc affaire à un vrai déformé, au sens le plus littéral, puisque deux fragments authentiques, attribués au bon personnage, ont été soudés après coup en une réplique que l’auteur n’a pas écrite.
Un docteur Potson dans le Northampton Mercury
Le personnage quitte la page très tôt. Le 23 octobre 1899, l’acteur américain William Gillette crée au Star Theatre de Buffalo un Sherlock Holmes qu’il porte au Garrick Theatre de New York le 6 novembre suivant, et qu’il jouera quelque 1 300 fois jusqu’en mars 1932. Selon la notice que lui consacre en 2021 le site Connecticut History, son texte fait dire au détective « Oh, this is elementary, my dear fellow ». L’adjectif de 1893 et l’apostrophe affectueuse s’y rejoignent déjà, dans une seule phrase.
Le 15 novembre 1901, le Northampton Mercury publie une parodie intitulée « Sherlock Holmes’s Latest ! ». Le narrateur y devient le docteur Potson, le détective Shylock Combs, et ce dernier lance « Elementary, my dear Potson » avant d’expliquer qu’il a deviné d’où soufflait le vent en observant la moustache de son ami, inclinée de 47 degrés et cinq huitièmes vers l’ouest. Shapiro, qui a exhumé le texte en 2016, en tire une remarque de bon sens. On ne parodie qu’une formule déjà reconnaissable, ce qui suppose, sans le prouver, qu’une version avec Watson circulait avant 1901.
Au tournant de la décennie, la formule complète passe dans la presse américaine, où elle sert de clin d’œil chaque fois qu’un problème paraît simple. Le 24 août 1909, une chronique du Times-Dispatch de Richmond, en Virginie, l’emploie à propos des signaux que l’on envisageait d’adresser à la planète Mars, opération ramenée à des mathématiques élémentaires, et la présente comme un mot habituel de Holmes. La même année commence dans le magazine britannique The Captain le feuilleton de P. G. Wodehouse Psmith, Journalist, où le héros la murmure en redoublant le dernier mot ; le roman paraît en volume chez A. & C. Black en 1915. Le New York Times l’imprime à son tour le 30 avril 1911.
Rien, dans ces textes, n’indique une intention de tromper. Aucun ne s’attribue la formule, tous la traitent comme une citation connue, et c’est précisément ce statut de mot de passe partagé qui la fixe sans auteur. Les parodistes et les chroniqueurs avaient besoin de rendre Holmes reconnaissable en une ligne. Le canon leur fournissait les deux morceaux.
La date recule à chaque dépouillement
La correction s’est faite par couches, dans les ouvrages de référence, et chaque couche a rectifié la précédente en commettant sa propre erreur de date. En 1997, The BFI Companion to Crime, dirigé par Phil Hardy, crédite le film parlant The Return of Sherlock Holmes, sorti chez Paramount en octobre 1929, de la première apparition de la formule. Le catalogue de l’American Film Institute cite toujours cette attribution dans sa notice du film. D’autres recueils de citations faisaient de même, rappelle Shapiro, tandis qu’un dictionnaire de référence remontait jusqu’au roman de Wodehouse de 1915.
Shapiro a cherché ailleurs, dans les journaux et les livres numérisés. Pour le Yale Book of Quotations de 2006, il retrouve la formule dans le New York Times du 30 avril 1911. En 2013, il signale la chronique de Richmond de 1909. En 2016, toujours dans le Yale Alumni Magazine, il produit la parodie de 1901. Trois dates en dix ans. La plus ancienne attestation connue date un document retrouvé, et la naissance de la formule peut la précéder de plusieurs années.
L’erreur de ces ouvrages était honnête, et elle avait sa logique.
À bord d’un paquebot, en octobre 1929
Le film de 1929, réalisé par Basil Dean avec Clive Brook en Holmes et H. Reeves-Smith en Watson, transpose l’intrigue sur un paquebot transatlantique et puise dans deux nouvelles, « The Dying Detective » et « His Last Bow ». Dans une salle de cinéma, une réplique entendue pèse probablement plus lourd, dans la mémoire d’un public, qu’une phrase lue dans une chronique de province, et c’est sans doute pour cela que les ouvrages de cinéma ont rattaché la formule à ce film, faute d’avoir cherché plus haut dans la presse. Le mécanisme lui-même est plus ancien que le parlant. Une parodie, une chronique, un roman comique n’ont qu’une ligne pour rendre un personnage reconnaissable, et ils prennent dans le texte ce qu’il offre de plus répétable, un échange et une apostrophe. Or la nouvelle de 1893 offre exactement cette matière. Watson s’émerveille, Holmes minimise, et l’apostrophe « my dear Watson » appartient bien au détective, on vient de la lire deux répliques plus haut. La formule soudée condense une relation authentique, celle d’un narrateur ébloui et d’un détective qui affecte de trouver évident ce qu’il vient de deviner. En 1909 déjà, le chroniqueur de Richmond la donnait pour une habitude de Holmes, et rien ne permet de penser qu’il voulait égarer son lecteur. Il résumait un personnage, et il le résumait bien, à ceci près que le résumé a fini par passer pour une citation.
La correction a d’ailleurs produit son propre contre-mythe. La page que le site Connecticut History consacre à Gillette en 2021 affirme que Clive Brook aurait transformé la réplique du théâtre en formule définitive, au cinéma, en 1929. Avec les attestations de 1901, de 1909 et de 1911, ce récit devient impossible dans sa chronologie, même si le film a vraisemblablement contribué à fixer la formule pour le public des salles.
Et si Gillette l’avait dite sur scène ?
L’hypothèse a des défenseurs, et elle n’a rien d’absurde. Gillette a tenu le rôle environ 1 300 fois en trente-trois ans, et un acteur qui joue aussi longtemps le même personnage ajuste son texte. Aucune captation sonore de 1899 ne permet de savoir ce qu’il disait réellement. Le film qu’il tourne dans le rôle chez Essanay en 1916, sous la direction d’Arthur Berthelet, est muet. Quant au texte imprimé de son spectacle, paru chez Doubleday, Doran en 1935, il fixe une version tardive et ne dit rien des soirées de 1899. On ne peut donc ni confirmer ni exclure que Gillette ait prononcé la formule complète avant la parodie de 1901.
Une autre piste remonte plus haut encore. Le 22 septembre 1893, un peu plus de deux mois après la parution de la nouvelle, un lecteur écrit à l’English Mechanic and World of Science que tout cela est « quite elementary » pour son contradicteur, un « Fellow of the Chemical Society » qu’il apostrophe d’un « my dear ». Shapiro tient lui-même la coïncidence pour possible. Il avance l’hypothèse d’un « my dear fellow » né peu après juillet 1893, suivi de près par la version avec Watson. Cette hypothèse a pour elle la chronologie, et on la préférera à toute date plus précise, parce qu’aucun document ne relie encore la lettre de septembre au Strand.
Le versant français est moins documenté encore. Aucun relevé publié comparable à celui de Shapiro n’a été retrouvé pour la presse francophone, de sorte que la date à laquelle la formule traduite apparaît en français reste inconnue, comme le rôle éventuel des premières traductions du canon. Aucune enquête d’opinion ne mesure non plus la part des lecteurs qui croient la phrase écrite par Conan Doyle.
Le film de 1916, longtemps tenu pour perdu, a été retrouvé en 2014 dans les réserves de la Cinémathèque française, sous la forme d’un contretype négatif sur support nitrate, teinté, avec des intertitres en français et pas une seconde de la voix de Gillette.
Pour aller plus loin
La même condensation a produit d’autres répliques que leurs œuvres ne contiennent pas sous la forme citée, comme celle que l’on prête au pianiste de Casablanca ou celle que l’on attribue à l’équipage de Star Trek, deux cas que Shapiro range à côté de celui de Holmes. Le sujet rejoint aussi l’histoire du Strand Magazine et de la presse illustrée britannique des années 1890, où le détective a d’abord vécu.
D’où vient la formule « Élémentaire, mon cher Watson » ? Son auteur supposé ne l’a jamais écrite. Sherlock Holmes est un détective de roman. Il a été inventé par l’écrivain britannique Arthur Conan Doyle. Ses enquêtes paraissent pendant une quarantaine d’années, racontées par son ami le docteur Watson. Très vite, d’autres s’emparent du personnage, au théâtre, dans les journaux puis au cinéma. Personne ne sait encore dire qui a prononcé cette phrase le premier.
Un seul mot dans la nouvelle
Tout part d’une nouvelle publiée à Londres en 1893. Watson y admire une déduction de son ami. Holmes a compris, en regardant ses chaussures, que le médecin a beaucoup de malades à visiter en ce moment. Watson s’écrie que c’est excellent, et Holmes lui répond par un seul mot anglais qui veut dire « élémentaire ».
Les autres morceaux de la formule sont tout près. Un peu avant, Holmes appelle son ami « mon cher Watson ». Un peu après, il lui dit « mon cher ami ». La formule complète n’apparaît pourtant ni ici ni dans aucun des soixante récits de Conan Doyle.
La phrase célèbre est donc un assemblage. Chaque morceau est authentique et sort bien de la bouche de Holmes. C’est leur réunion qui a été faite plus tard, par d’autres.
La formule naît dans la presse
Les premiers assembleurs sont des amuseurs. Un journal anglais publie au début du siècle suivant une parodie de Holmes. Le détective s’y appelle Shylock Combs. Son ami, qui raconte l’histoire, devient le docteur Potson. Combs lance la formule avec ce nouveau nom, puis raconte qu’un simple coup d’œil à la moustache de son compagnon lui a révélé la direction du vent.
Une plaisanterie de ce genre ne fonctionne que si le lecteur reconnaît le modèle. La phrase circulait donc sans doute déjà, mais personne n’en a la preuve écrite.
Quelques années plus tard, un journal de Virginie l’emploie à propos des signaux que l’on rêvait d’envoyer vers la planète Mars. Le journaliste la présente comme une habitude de Holmes. Un romancier anglais, P. G. Wodehouse, la reprend lui aussi. Il la confie à son héros, Psmith. Rien n’indique qu’un seul de ces auteurs ait voulu tromper qui que ce soit. La formule servait à faire reconnaître Holmes en une ligne, et elle y réussissait très bien.
Les livres savants se trompent de date
Longtemps, les ouvrages de référence ont fait naître la formule au cinéma. Un guide britannique du film policier l’attribue ainsi à un film parlant sorti en 1929, où Holmes enquête à bord d’un paquebot. Ce guide a été publié bien plus tard. Un grand catalogue américain de films reprend encore cette idée aujourd’hui.
Un bibliothécaire de l’université Yale a cherché d’une autre façon. Il a fouillé les journaux et les livres mis en ligne, et il a trouvé des exemples toujours plus anciens. D’abord dans un grand quotidien new-yorkais, puis dans la chronique de Virginie, enfin dans la parodie anglaise.
Le plus vieux texte retrouvé donne seulement une date de départ. La formule peut être plus ancienne encore. Un film peut aussi rendre une phrase célèbre sans l’avoir inventée.
L’acteur qui jouait Holmes sur scène
Certains attribuent la formule à un acteur américain, William Gillette. Il crée une pièce sur Holmes en 1899 et tient le rôle pendant plus de trente ans. Selon une notice récente, son texte fait dire à Holmes « élémentaire, mon cher ami », sans le nom de Watson.
A-t-il ajouté ce nom sur scène, un soir ou un autre ? Personne ne peut le vérifier. Aucun enregistrement de ses premières représentations ne permet de le savoir, et le film qu’il tourne dans le rôle est muet. Le texte imprimé ne règle rien non plus, car il paraît très tard.
On ignore aussi quand la formule traduite apparaît pour la première fois en français. Aucune étude comparable n’a été retrouvée pour les journaux de langue française.
Dans la nouvelle de 1893, tout est parti d’une paire de chaussures de médecin, usées mais parfaitement propres.
La version complète cite la lettre d’un lecteur parue un peu plus de deux mois après la nouvelle, et montre comment un catalogue de cinéma garde encore la date de 1929.
Sources de cet article
Chaque article est contre-vérifié avant publication : documents cités dans le texte, travaux de référence et pages institutionnelles consultées en ligne.
Sources primaires
- Arthur Conan Doyle, « The Adventure of the Crooked Man », The Strand Magazine, Londres, George Newnes, juillet 1893
- William Gillette, Sherlock Holmes, drame créé au Star Theatre de Buffalo le 23 octobre 1899, puis au Garrick Theatre de New York le 6 novembre 1899 ; texte publié sous le titre Sherlock Holmes : a play, wherein is set forth the strange case of Miss Alice Faulkner, introduction de Vincent Starrett, Garden City (N.Y.), Doubleday, Doran & Company, 1935
- « Sherlock Holmes’s Latest ! », parodie anonyme, Northampton Mercury, Northampton, 15 novembre 1901 relevée par Fred R. Shapiro
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Sources primaires (suite)
- Chronique sur les signaux vers la planète Mars, The Times-Dispatch, Richmond (Virginie), 24 août 1909 relevée par Fred R. Shapiro
- P. G. Wodehouse, Psmith, Journalist, feuilleton paru dans The Captain à partir d’octobre 1909 ; en volume, Londres, A. & C. Black, 1915
- The New York Times, 30 avril 1911, première occurrence de la formule complète relevée pour le Yale Book of Quotations
- Lettre de lecteur au rédacteur, English Mechanic and World of Science, 22 septembre 1893 relevée par Fred R. Shapiro
- The Return of Sherlock Holmes, réalisation Basil Dean, avec Clive Brook et H. Reeves-Smith, film sonore, Paramount Famous Lasky Corp., sortie en octobre 1929
- Sherlock Holmes, réalisation Arthur Berthelet, avec William Gillette, film muet, Essanay, 1916 ; contretype négatif nitrate teinté, intertitres français Cinémathèque française, Paris
- Phil Hardy (dir.), The BFI Companion to Crime, Berkeley, University of California Press, 1997 attribution de la formule au film de 1929
Bibliographie
- Fred R. Shapiro (dir.), The Yale Book of Quotations, New Haven, 2006 Yale University Press
- Arthur Conan Doyle, Sherlock Holmes, éd. Alain Morvan, trad. Alain Morvan, Claude Ayme, Mickaël Popelard et Laurent Curelly, Paris, 2025, 2 vol., 1 248 et 1 184 p., Bibliothèque de la Pléiade Gallimard
- Fred R. Shapiro, « You can quote them : Elementary, my dear reader », Yale Alumni Magazine 76 (5), mai-juin 2013 Yale Alumni Magazine
- Fred R. Shapiro, « Getting it wrong – but better », Yale Alumni Magazine, mai-juin 2016 Yale Alumni Magazine
Sources en ligne
- « The Crooked Man », dans The Memoirs of Sherlock Holmes Standard Ebookshttps://standardebooks.org/ebooks/arthur-conan-doyle/the-memoirs-of-sherlock-holmes/text/the-crooked-man
- « You can quote them : Elementary, my dear reader » Yale Alumni Magazinehttps://yalealumnimagazine.org/articles/3670-you-can-quote-them-elementary-my-dear-reader
- « Getting it wrong – but better » Yale Alumni Magazinehttps://yalealumnimagazine.com/articles/4295-getting-it-wrongbut-better
- « The Return of Sherlock Holmes (1929) » AFI Catalog, American Film Institutehttps://catalog.afi.com/Film/5033-THE-RETURN-OF-SHERLOCK-HOLMES
- « Long-lost 1916 « Sherlock Holmes » is found, restored », David Morgan, 2 octobre 2014 CBS Newshttps://www.cbsnews.com/amp/news/long-lost-1916-sherlock-holmes-is-found-restored/
- « Holmes at Home : The Life of William Gillette », 27 février 2021 Connecticut History, CT Humanitieshttps://connecticuthistory.org/holmes-at-home-the-life-of-william-gillette/
- « Arthur Conan Doyle, « Sherlock Holmes, vol. 1 et 2 » (Gallimard) », Jean-Claude Perrier, 21 mai 2025 Livres Hebdohttps://www.livreshebdo.fr/article/arthur-conan-doyle-sherlock-holmes-vol-1-et-2-gallimard
- « The BFI companion to crime » WorldCat, OCLChttps://search.worldcat.org/oclc/38851234



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