Gilgamesh : la première épopée de l’humanité sur onze tablettes

Écriture & languesAssyriologie & MésopotamieMythologies3 juillet 20266 sources vérifiées
Photograph by Mike Peel (www.mikepeel.net). · CC BY-SA 4.0 (Wikimedia Commons)

Londres, automne 1872. Dans une salle de travail du British Museum, George Smith, ancien graveur devenu déchiffreur de cunéiformes, nettoie une tablette d’argile rapportée de Ninive. Il y lit l’histoire d’un bateau échoué sur une montagne et d’une colombe lâchée sur les eaux. Un déluge, mais raconté des siècles avant la rédaction de la Genèse. Selon une anecdote rapportée des années plus tard par E. A. Wallis Budge, conservateur au British Museum, Smith se lève d’un bond, arpente la pièce et commence à se dévêtir d’excitation. Il vient de remettre la main, sans le savoir encore tout à fait, sur l'épopée de Gilgamesh.

Cent vingt-six ans de règne selon la liste royale

Derrière le héros, il y a peut-être un homme. La liste royale sumérienne, ce document qui énumère les dynasties de Mésopotamie en mêlant souverains réels et règnes légendaires, place Gilgamesh au cinquième rang de la première dynastie d’Uruk et lui attribue cent vingt-six ans de pouvoir. Les historiens situent ce règne éventuel vers 2700-2600 avant notre ère, sans preuve directe : aucune inscription contemporaine de Gilgamesh n’a été retrouvée. Le dossier documentaire est mince, mais pas vide. Une inscription du roi Enmebaragesi de Kish existe bel et bien ; or ce souverain est le père d’Agga, l’adversaire de Gilgamesh dans un poème sumérien, ce qui donne au moins une consistance historique à son entourage littéraire.

La tradition lui attribue la muraille d’Uruk, dans le sud de l’Irak actuel. Les fouilles allemandes menées sur le site depuis 1912 ont dégagé une enceinte d’environ 9 kilomètres, datée du début du IIIe millénaire. Le prologue de l'épopée invite d’ailleurs le lecteur à monter sur ce rempart, à en éprouver les briques cuites, puis à ouvrir un coffret de cèdre pour y prendre la tablette de lapis-lazuli où le roi aurait consigné ses épreuves. Le texte se présente lui-même comme un objet à retrouver. Dès la fin du IIIe millénaire, les rois de la troisième dynastie d’Ur, Shulgi en tête, se proclament « frères » de Gilgamesh, devenu entre-temps une figure divinisée, juge des morts aux Enfers.

De cinq poèmes sumériens à l'édition de Sîn-leqi-unninni

L'épopée que l’on lit aujourd’hui est le résultat d’un millénaire de réécritures. Au départ, vers 2100 avant notre ère, circulent cinq poèmes sumériens indépendants autour du héros, appelé alors Bilgames : sa lutte contre le géant Huwawa, le taureau céleste, sa propre mort, entre autres. Vers 1800, à l'époque paléo-babylonienne, un auteur anonyme fond ces matériaux en un récit continu en akkadien, connu par son premier vers, « Surpassant tous les rois ».

Puis vient l'éditeur décisif. Vers la fin du IIe millénaire, un lettré nommé Sîn-leqi-unninni, exorciste selon la tradition savante ultérieure, fixe la version dite standard : onze tablettes, environ 3 000 lignes, plus une douzième tablette adjointe après coup. Son incipit, ša naqba īmuru, se traduit « Celui qui a vu l’abîme » ou « Celui qui a tout vu », selon que l’on comprend le mot naqbu comme les eaux profondes ou comme la totalité des choses. Les deux lectures se défendent, et les traducteurs choisissent encore. C’est cette version que les scribes d’Assurbanipal (669-631 av. J.-C.) copient pour la grande bibliothèque de Ninive, celle-là même dont les fragments aboutissent au British Museum et sous les yeux de George Smith.

Enkidu, l’homme sauvage qui apprivoise le roi

Le récit s’ouvre sur un roi insupportable. Gilgamesh épuise les jeunes gens d’Uruk et ne laisse aucune fiancée tranquille ; ses sujets se plaignent aux dieux. La réponse divine est un double : Enkidu, créature velue façonnée dans l’argile, qui vit parmi les gazelles et défait les pièges des chasseurs. Pour le civiliser, on lui envoie Shamhat, une courtisane. Après leur union, les bêtes fuient Enkidu. Il a perdu la steppe, il a gagné la parole. Le passage condense toute une réflexion mésopotamienne sur ce qui fait un être humain : le pain, la bière, le vêtement, la ville.

Les deux hommes s’affrontent au seuil d’une maison de noces, puis deviennent inséparables. Ensemble, ils marchent vers la Forêt des Cèdres, au Liban dans la version standard, pour tuer son gardien Humbaba, placé là par le dieu Enlil. Au retour, la déesse Ishtar propose le mariage à Gilgamesh, qui refuse en énumérant le sort funeste de ses amants passés. Vexée, elle obtient le Taureau céleste, qui sème la sécheresse dans Uruk avant d'être abattu par les deux amis. C’en est trop pour les dieux. Ils décrètent la mort d’Enkidu, qui s'éteint après douze jours de maladie et un rêve terrifiant sur la « maison de la poussière », le monde des morts.

Shiduri, Uta-napishti et la plante volée par le serpent

Gilgamesh veille le corps de son ami jusqu'à ce qu’un ver lui tombe de la narine. Le détail est dans le texte, et il change tout : la mort cesse d'être une abstraction. Le roi part alors chercher Uta-napishti, le survivant du déluge à qui les dieux ont accordé la vie sans fin. En chemin, dans la version paléo-babylonienne, la tavernière Shiduri lui tient un discours resté célèbre : la vie éternelle est réservée aux dieux, mieux vaut se réjouir chaque jour, tenir son enfant par la main, réjouir son épouse. Gilgamesh n'écoute pas. Il traverse les eaux de la mort avec le passeur Ur-shanabi et atteint enfin le vieil homme.

Uta-napishti lui raconte le déluge, ce récit que Smith identifia en 1872 et qui reprend de près le mythe d’Atrahasis, composé vers le XVIIe siècle avant notre ère. Puis il soumet le héros à une épreuve modeste et cruelle : rester éveillé six jours et sept nuits. Gilgamesh s’endort presque aussitôt. En lot de consolation, il reçoit le secret d’une plante qui rend la jeunesse au vieillard. Il la cueille au fond des eaux, décide de la rapporter à Uruk, s’arrête pour se baigner. Un serpent la dérobe et mue en s'éloignant. Le roi rentre les mains vides et montre au passeur la muraille d’Uruk, reprenant mot pour mot le prologue. Le poème se referme sur lui-même, comme un anneau.

Un texte troué, des fragments qui surgissent encore

Peut-on vraiment parler de « première épopée de l’humanité » ? Avec prudence. Des poèmes narratifs sumériens plus anciens existent, mais aucun n’atteint cette ampleur ni cette unité d’architecture ; l’assyriologue Andrew George, auteur de l'édition critique de référence (2003), estimait alors qu’environ deux tiers de la version standard nous sont parvenus. Le texte reste donc troué, et chaque fouille peut le compléter. En 2011, le musée de Souleimaniye, au Kurdistan irakien, acquiert une tablette qui livre une vingtaine de lignes nouvelles de la tablette V, publiées en 2014 par Farouk Al-Rawi et Andrew George dans le Journal of Cuneiform Studies : on y découvre une Forêt des Cèdres bruissante de singes et d’oiseaux, et un Gilgamesh pris de remords après le meurtre de Humbaba.

Les débats savants ne manquent pas. La tablette XII, traduction quasi littérale d’un poème sumérien où Enkidu, pourtant mort en tablette VII, redescend aux Enfers, est-elle une pièce rapportée ou un épilogue voulu ? La plupart des spécialistes y voient un appendice, et Jean Bottéro la traitait déjà comme tel dans sa traduction française de 1992. Quant aux objets, ils voyagent encore : la « tablette du rêve de Gilgamesh », sortie illégalement d’Irak après la guerre du Golfe, achetée en 2014 par Hobby Lobby pour le Museum of the Bible puis saisie par la justice américaine en 2019, a été remise aux autorités irakiennes lors d’une cérémonie à Washington en septembre 2021. La tablette XI, celle du déluge, porte toujours au British Museum sa cote d’inventaire K.3375, avec la cassure en travers du récit des eaux.

Pour aller plus loin

La bibliothèque d’Assurbanipal à Ninive, qui a conservé la version standard de l'épopée, mérite un article à elle seule. Le mythe d’Atrahasis éclaire les origines mésopotamiennes du récit du déluge, tandis que la figure d’Ishtar, héritière de l’Inanna sumérienne, prolonge la scène du refus de Gilgamesh. L’histoire du déchiffrement de l'écriture cunéiforme explique enfin comment tout cela est redevenu lisible.

Sources de cet article

Chaque article est contre-vérifié avant publication. Les sources ci-dessous ont été consultées et sont accessibles librement.

  1. Tablet K.3375 (The Flood Tablet, Epic of Gilgamesh, tablet 11) The British Museum
  2. George Smith, British Assyriologist Encyclopaedia Britannica
  3. Ancient Clay Tablet Offers New Insights into the Gilgamesh Epic (Al-Rawi & George, JCS 66, 2014) Biblical Archaeology Society
  4. US returns stolen ancient artifacts to Iraq in repatriation ceremony U.S. Immigration and Customs Enforcement
  5. The Sumerian King List Livius.org
  6. Gilgamesh World History Encyclopedia
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